Chapitre Y
Les journalistes, promoteurs de la Ligue
LE brillant secrétaire de la Ligue, M. Arthur Beauchesne, on l'a vu était alors rédacteur-en-chef du Journal de Montréal. C'est le même journaliste qui publia, vers la fin de 1902, dans les défunts Débats, un article virulent contre l'épiscopat canadien.
Il s'était caché sous le voile de l'anonyme, mais il fut, peu après, forcé par les circonstances de s'en déclarer l'auteur.
Les directeurs au Journal jugèrent alors prudent de séparer la cause de l'organe conser^^ateur d'avec celle de son rédacteur-en-chef, devenu secrétaire de la Ligue. Dans le numéro du 22 janvier 1903, on pouvait lire à la quatrième page, sous la rubrique: Çà et là, l'entrefilet suivant:
a Le Journal n^ a. rien à faire de près ni de loin avec la Ligue de l'Enseignement, qui s'est réunie dans nos bureaux par un pur hasard.»
A quoi, Rodolphe Lefort, dans le Pionnier du 21 février 1902, fit cette juste remarque :
" Ce pur hasard, avouez-le, est d'une pureté douteuse.
Mais passons.
« Pourquoi cette crainte du /ourna/ d'être mêlé, de près ou de loin, à la Ligue?
Pourquoi s'il a cette crainte, a-t-il refusé de publier un article de notre confrère, M. Henri Bernard, sur la Ligue française de l'Enseignement ?
Les bons directeurs affectèrent même d'éloigner, des bureaux du Journal, M. Arthur Beauchesne. Le rédacteur-en-chef quitta donc Montréal pour Ottawa, Seulement, ce fut en qualité de correspondant parlementaire de la même feuille ! Depuis, M. Artnur Beauchesne est rentré dans les bureaux de la digne feuille conservatrice, et dans les bonnes grâces de ses Directeurs ! ! Ainsi fini la petite comédie. N'est-ce pas que c'est charmant d'hypocrisie (1) !
Quand M. Godfroy Langlois fonda la Ligue, il était rédacteur-en-chef de la Patrie. Il est devenu, depuis, directeur du Canada.
Il est des hommes dont le nom seul vaut un programme: tel est M. Langlois; ses idées radicales sont connues. Aussi nos bons libéraux s'étonnent-ils justement que les chefs du parti libéral aient mis, à la tête du seul organe attitré qu'ils possèdent à Montréal, un homme dont l'esprit est si manifestement hostiles aux saines traditions catholiques.
L'ambition n'a pas de bornes; M. Langlois convoita dit-on, autrefois, un siège au Conseil de l'Instruction pubHque. Il paraît qu'il en fut prestement frustré.
(1) Nous devons dire cependant, pour rendre justice au Journal, qu'avec M. Ulric Tremblay, le successeur de M. A. Beauchesne :à la rédaction, les idées de cette teuilie se modifièrent pour le mieux. Elle publia même quelques articles contre la lyigue de l'Enseignement.
Serait-ce la raison pour laquelle M. Langlois trouve aujourd'hui insuffisant le fonctionnement de notre système scolaire, et incapables, les membres actuels du Conseil de l'Instruction publique? ne viserait-il pas à capter l'attention et les faveurs du public, lui, une de ses glorifications désespérées dont nous a parlé la Presse ?
Sinon, pourquoi cette persistance à imposer sa personne à nos éducateurs ? à se pousser de l'avant pour se créer un rôle prédominant dans les choses de l'éducation ? Pourquoi se faire le héros de la salle Poiré ? Pourquoi y emboucher la trompette à la gloire de "l'influence considérable" de la Ligue de l' Enseignement de France ? Pourquoi y jeter les fondements d'une ligue à l'instar de celle-là ?
On ne pouvait s'y tromper, les allures de notre journaliste étaient louches. Aussi personne ne fut dupe de l'admirable modestie avec laquelle M, Godfro}'- Langlois se déroba aux honneurs de la présidence, qu'il laissa à un bon marchand, pas du tout un Pic de la Mirandole, dont le nom inconnu ne pouvait éveiller les soupçons. Dans la pénombre de son fauteuil vice-présidentiel, le fondateur de la Ligue continua à en être l'âme. Puis, sous l'inspiration du grand réformateur, la Patrie faisait une ardente réclame en faveur de la Ligue. Ainsi, on pouvait lire dans le numéro du 22 novembre l'appel suivant :
La Ligue de l'EaseigiieiTient est une association digne de l'encouragement de tous les citoyens qui s'intéressent à la cause de l'école.
Pour en faire partie, il suffit d'adresser une demande d'inscription et d'envoyer une cotisation d'une piastre à M. Valmore Lamarche, N.P., trésorier, 107, rue St-Jacqucs, Montréal.
La cotisation pour les membres du corps enseignant n'est que de 50 centins.
Avec quelques centaines de membres, la Ligue aura des fonds suffisants pour entreprendre la publication d'ouvrages de propagande.
L'hon. M. Tarte, l'hon, M. Dandurand,rhon. M. Brodeur, le maire Cochrane, l'hon. M. Rainville, plusieurs députés et échevins se sont empressés de se faire inscrire comme membres.
Que leur exemple soit imité !
Plus laLigue compterade membres, plus elle sera influente, plus elle pourra rendre de services.
« Patriotes, enrôlez-vous et envoyez votre souscription. » Et cependant, personne ne savait encore, à part les initiés, le vrai but de la Ligue.
Mais ce qui acheva de rendre suspecte la nouvelle Ligue, c'est l'appui et l'encouragement qu'elle recevait d'une misérable feuille de Montréal, honnie de tous les honnêtes gens et rédigée par un certain individu se disant français. Nous voulons parler, on le devine, des Débats, frappés d'interdiction, le 29 septembre 1903, et du triste sire, du nom de Charlier, qui figure dans la liste des membres de la Ligue.
Nous n'insistons pas. Par respect pour nos lecteurs, nous nous abstenons de citer quoi que ce soit de ce journal infect, qui a fait trop longtemps la honte de la ville de Montréal.
Ce trio de journalistes, prêcheurs de réformes scolaires, n'était donc rien moins que rassurant. Si on ajoute
à cela les autres motifs de suspicion que nous avons déjà signalés, rien d'étonnant que Rodolphe Lefort ait écrit dans le Pionnier du 21 février 1903 :
« Aux questions de M. l'abbé Baillargé, nous nous permettons d'ajouter celle-ci:
t La Ligue fondée à Montréal s'inspire-t-elle de la Constitution, du Règlement de la Ligue de l'Enseignement fondée en France par M. Jean Macé en 1866 ?
« Cette question, pensons-nous, prime celles de M. l'abbé Baillargé.»
Mais plus les vrais amis de l'éducation étaient impatients d'une réponse à cette dernière question, plus les promoteurs de la Ligue canadienne persistaient à se renfermer dans un mutisme obstiné.
Enfin, après plusieurs mois d'attente, vit le jour dans le silence et le mystère la fameuse brochure annoncée par Xtjournalàvi 21 janvier 1903. Toutefois on ne la montre pas encore au public. Seuls, les adeptes et quelques rares indiscrets ont pu la lire. Nous avons l'honneur d'être un de ces derniers. Pourquoi, après a^oir été tant annoncée, cette brochure n'est-elle pas livrée immédiatement au grand public ?
Chut! c'est le secret de la L
Voulant donner le change au public, la Ligue fait la morte.
Ayant eu le bonheur de lire cette brochure et même de la posséder, nous avons bien le droit de dire ce que nous en pensons. Le voici en peu de mots.
C'est un fin tissu d'hypocrisie, où, à l'abri de sentences et de citations empruntées à des religieux, à
d'éminents éducateurs, à dés archevêques, des évêques, etc., les auteurs. MM. Godfroj Langlois et Arthur Beauchesne, qui n'ont pas ci'u devoir signer, mais dont le Journal du 21 juin 1903 nous donne les noms, ont habilement fait l'apologie de l'école de l'État, c'est-à-dire de l'école gratuite, obligatoire, laïque.
On connaît aujourd'hui la valeur exacte de ces trois termes !
La brochure parlait encore de réformes qui peuvent se résumer à trois, savoir:
1° Le salaire des institutrices est dérisoire; il convient de le relever.
2° Un grand nombre d'institutrices ne possèdent pas les connaissances pédagogiques nécessaires : il leur faut une formation plus longue et plus en rapport avec les besoins modernes ; conclusion sous-entendue : ayons pour elles des écoles normales exclusivement laïques.
3° Beaucoup d'institutrices sont trop jeunes pour exercer leur profession avec profit.
Seulement, on taisait une quatrième réforme à laquelle les Ligueurs tiennent beaucoup plus encore, la vraie celle-là; selon M. Langlois, nous l'avons vu précédemment, le conseil actuel de l'instruction publique ne se réunit pas assez souvent, et il n'est pas assez renseigné des détails de notre système scolaire ! Conclusion : renvoyons ces messieurs — évêques et séculiers — et remplaçons-les. Mais par qui ? Par les officiers de la Ligue de l'Enseignement, cela va sans dire !
Et accentuons, en faveur de l'Etat, le monopole de l'instruction publique !