La ligue de mm. le curé, le maire, le notaire et le médecin [microforme]
Docteur Deroy entre, revenant des malades. Il dépc”e sa trousse, enlève son paletot. Ses rescrds s'arrêtent sur une lettre déposée sur son bureau. Il la prend et, regardant l'adresse :
DOCTEUR
Mais, c'est l'écriture de ma femme, cela.... (Z! l’ouvre et lit ) :
Mon cher Lucien,
Les funérailles de M. Fortier viennent de finir : madame Fortier y assistait ; elle est rendue ici pour te voir. Vuton absence, elle veut retourner chez elle immédiatement.
Affaissée sous le poids de sa doule:r, épuisée par
les fatigues et les émotions des derniers jours, la pauvre veuve fait peine à voir. Un nouveau coup l’attend à sa demeure où elle ne retrouvera plus son cher René...
Penses-tu qu'il soit raisonnable—pour nous surtout qui sommes ses amis,—de la laisser retourner seule chez elle ? Je présume ta permission et j'accompagne madame Fortier.
Il sera également prudent de passer avec elle cette première nuit de son isolement; ne m'attends done que demain.
Madame Fortier reviendra peut-être avec moi ; elle dit avoir absolument besoin de te parler.
A toi de tout mon cœur,
Ta femme,
HÉLÈNE, (pour te servir et pour t'aimer).
DOCTEUR Quel bel attribut de la nature des femmes, le dévouement ! Quand elles savent une infortune quelque part, irrésistiblement elles y sont atti ses, Elles sont bien supérieures à nous, par le cœur. On frappe, Docteur va ouvrir
PREMIER ACTE at
SCÈNE II M. BÉLIVEAU, agent d'assurances, Dr. DEROY DOCTEUR Bonjour, monsieur Béliveau.
AGENT Bonjour, docteur.
DOCTEUR Vous êtes le bienvenu ; veuillez donc vous asseoir. AGENT Je pars pour Montréal par le train de midi et je tenais à vous voir avant mon départ.
Voici une lettre que j'ai reçue, ce matin, de la Compagnie.
(Il la présente au docteur qui lit) :
DOCTEUR Cher monsieur Béliveau,
Parmi les propositions d'assurances que vous nous avez transmises il y a huit jours, se trouve celle d’un M. René Fortier, comptable. Ce monsieur sollicite une assurance de 83000.00.
Je vois par les journaux d’hier, qu’un nommé René Fortier, du même endroit, vient de mourir des suites d’un accident causé par l’explosion d’une arme à feu.
Est-ce la même personne dans les deux cas ?
Les directeurs de la Compagnie auront une réunion
ad LA LIGUE
demain après-midi et voué mt avoir ce renseignement.
Veuillez me faire parvenir à temps, votre réponse. Bien à vous...
DOCTEUR Ah ! c’est fini ! Après cette lettre, je n'ai plus d'espoir. En apprenant que la personne décédée est celle qui a demandé l'émission en sa faveur d’une police de $3000, les directeurs de votre compagnie vont rejeter cette demande, afin de n'avoir pas à en payer le montant à la veuve.
Qu'en pensez-vous ?
AGENT Je suis sous l'impression, moi, que lors du décès de monsieur Fortier, sa proposition de contrat était acceptée.
DOCTEUR Pourquoi alors vos directeurs voudront-ils avoir le renseignement demandé ?
AGENT
C'est, je crois, au cas de notre réponse affirmative, pour s'empresser d'émettre la police et d’en payer, aussitôt que possible, le montant à la veuve.
DOCTEUR
Pourquoi tant d'empressement dans ce cas-ci ?
AGENT
En remettant demain, à madame Fortier, le montant d'une police sollicitée par son mari, il ya seulement dix jours, nous opérerons un exploit sans précédent, dans l’histoire des compagnies C’assurances, Et c'est pour suggérer à nos directeurs d'établir ce record en faveur de La Montréalaise que je me rends à Montréal, aujourd’hui.
DOCTEUR
Vous devez avoir de l'influence auprès de vos chefs.
J'aurais encore de l'espoir, monsieur Béliveau, si vous vouliez vous charger, auprès de vos directeurs, de la défense des intérêts de la veuve Fortier.
AGFNT
Je serai un ardent défenseur de ses intérêts : je mettrai au service de sa cause, toute l'expérience, le mérite et l'influence qu'ont pu me valoir trente années de dévouement à La Montréalaise.
DOCTEUR
Cette pauvre veuve est notre amie ; nous voulons la protéger. Nous vous devrons pour votre dévouement envers elle, la même obligation que si vous travailliez pour nous.
AGENT
Est-elle restée bien pauvre ?
DOCTEUR Absolument sans ressources. De plus, sa santé est bien délicate. Je ne crois pas qu'elle puisse Sagner sa vie et celle de son enfant. Elle est très instruite ; mais elle est trop faible pour s’astreindre aux assiduités d’un bureau.
Ils ont immédiatement besoin des secours de la charité.
AGENT Le défunt occupait pourtunt une bonne position ? DOCTEUR
Son salaire n'était pas élevé ; la maladie de sa femme lui & coûté bien cher aussi, depuis quelques années. Il était sur le point de faire des économies : Son salaire venait d'être augmenté et madame Fortier se rétablissait rapidement.
AGENT
Cette pauvre femme doit être dans l'anxiété au sujet de la proposition d’assr rance faite par son mari, à La Montréalaise ?
DOCTEUR
Elle n’en connait pas l'existence. Elle s'est toujours opposée à ce que son mari prit une police d'assurance sur sa vie et c’est à son insu que le défunt a sollicité ce contrat.
AGENT Dans ses derniers moments, est-ce qu'il n’en a pas dit un mot à sa femme ?
DOCTEUR Je ne crois pas qu'il ait recouvré connaissance, après son accident. Nous sommes les deux seuls à connaître cette démarche de M. Fortier et, au cas d'insuccès, j'aimerais que la chose restât secrète : ça épargnerait de nouveaux chagrins, peut-être des remords, à madame Fortier.
AGENT J'ai entendu quelqu'un prétendre que la veuve pouvait réclamer des dommages à la suite de l’accident qui a causé la mort à son mari ?....
DOCTEUR
Pas du tout : Pendant l'absence de Georges Warden (son patron, parti depuis une quinzaine de jours pour un voyage d'affaires en Eurove), M. Fortier, comme il en avait l'habitude lorsqu: ‘arden était présent, a voulu se servir des armes de - aasse de ce dernier. Il prit un fusil que lui-même avait laissé chargé quelques jours auparavant ; au premier coup de feu, le fusil a éclaté et le fatal accident s’est produit. Mon verdict comme coroner, est : Mort purement accidentelle.
Non....;iln'y a qu'une police d'assurance qui
— puisse les sauver du déplorable état dans lequel les a laissés la mort du chef de l: famille.
AGENT
Pemain soir, je reinettrai, j'espère, à la veuve, le chèque de la compagnie, pour 83000. C'est une mission qui nous est bien agréable, je vous assure : nous recevons à ce moment plus de bénédictions que lorsque nous allons solliciter les risques.
DOCTEUR
Oui, le malheur fait apprécier les choses à leur valeur.
Je n'y avais pas encore bien songé : Votre carrière est éminemment philanthropique. Je ne connais pas de meilleurs patriotes, de philanthropes plus pratiques que les agents d'assurances. Vous n'allez pas dans les foyers soulager les victimes de la misère, mais vous empêchez la misère d'y entrer. Si vous n'alliez pas réveiller l’apathie des gens, savez-vous que bien peu, même parmi les plus intelligents et les plus dévoués, songeraient à prévenir les conséquences d’une mort prématurée ?....
Nous sommes ainsi faits, pauvres humains : Nous pensons assez souvent à la mort,—les ministres de Dieu, pour les fins de notre âme, ne nous la laissent pas oublier ;— mais nous ne nous arrêtons jamais à considérer l'état d’afflictions dans lequel nous laisserions ici-bas ceux que nous aimons, si demain, la
mort venait nous enlever à leur amour Comine si leurs souffrances ne devaient compter pour rien, leurs larmes être sans amertume, parce que nous ne les verrons pas souffrir, que nous ne les entendrons pas pleurer...
Votre profession a de plus un caractère essentiellement moral : En sauvant les veuves et les orphelins de la pauvreté, vous les sauvez de ses conséquences souvent lamentables au point de vue moral: C'est généralement dans les taudis de la misère que le vice va recruter ses sunpôts.
Ceux qui comme vous, monsieur, passent leur vie à prévenir dans les familles l’indigence et son cortège de maux, font une œuvre éminemment louable, morale et utile à la société.