‹ La ligue de mm. le curé, le maire, le notaire et le médecin [microforme]Chapitre 5 sur 16 · SCENE IV DOCTEUR DEROY, MADAME FORTIER, veuve · texte numérisé non relu

SCENE IV DOCTEUR DEROY, MADAME FORTIER, veuve

DOCTEUR

(Lui serrant les mains avve effusion). Acceptez mes sincères sympathies, madame. Je suis très sensible à votre malheur.

MADAME

Je vous remercie, docteur.

DOCTEUR

Je sais mieux que tout autre la grandeur de la perte que vous venez de faire: Ami intime de M. Fortier, j'ai pu apprécier sa vertu, les hautes qualités de son intelligence et de son cœur. C'était un bon chrétien, un brave citoyen...

MADAME

-..un père tendre et un époux dévoué... (Ælle pleure).

DOCTEUR Je n’en doute pas: Même pour ses amis, il était tout dévouement... Je n'ai pu assister à ses funérailles ; j'étais aux malades; mais je sais que ce fut une touchante démonstration de la douleur de tous ses concitoyens. Le spectacle de cette foule venue pour s'associer à votre douleur, la manifestation de regrets si universels, ce touchant tribut d’honmages rendus à la mémoire de votre mari et de prières faites pour le repos de son âme ont dû adoucir l’amertume de votre cuagrin.

MADAME J'ai été très sensible à es témoignages d'estime et de considération envers mor cher défunt.

DOCTEUR

Le bonheur dont déjà doit être en possession celui que vous pleurez doit aussi être un sujet de consolations pour vous. Il n’est pas raisonnable de nous désoler lorsque nous savons au sein des délices du ciel ceux que nous avons aimés.

MADAME

Oh ! si j'étais la seule victime dans ce malheur, je pourrais en épouse chrétienne, dévorer ma douleur en secret, avec résignation, priant pour mon mari, espérant le revoir dans l’autre vie ; mais je suis mère et les misères qui vont s'abattre sur mon enfant, les

ülations qui l'attendent, je ne puis les faire miennes, les refouler au fond de mon cœur, et elle est grande cette part de ses souffrances que je ne pourrai partager.

DOCTEUR Il ne faut pas désespérer, MADAME Madame Deroy vous a-t-elle fait part de la triste scène de cette nuit ?

DOCTEUR Oui; elle m'a raconté les souffrances de l'enfant et le songe que Dieu lui a envoyé pour le consoler. MADAME Pauvre petit, il dort, là, dans la chambre, serein comme un ange, inconscient des orages qui se préparent dans son avenir.

DOCTEUR L'avenir est entre les mains de Dieu et il ne faut pas se défier de sa Providence. Votre mari, me dit ma femme, a pu vous parler, dans ses derniers moments ?

MADAME Oui, docteur ; c’est à ce sujet que je viens vous voir. Quelques heures avant sa mort, Je m'aperçus que non mari avait recouvré connaissance. I] paraissait

souffrir beaucoup. Une profonde angoisse se peignait duns son regard. Je m'approchai de lui, ma figure près de sa bouche, pour l'entendre parler et lui dis : “Tu souffres beaucoup, mon cher René”. Il me répondit, avec effort : “ Ma plus grande sontfrance, non suprême regret, c'est de vous laisser dans l'indigence . ” Il voulut parler encore, mais je ne pus

saisir que ces mots : “Proposition de contrat... trop tard... Parle au docteur. ” DOCTEUR

Proposition de contrat, trop tard !...

MADAME

Ce sont les mots que j'ai pu saisir. Savez-vous de quel contrat mon mari a voulu parler ? Vous étiez

son ami......

DOCTEUR Subitement, ainsi...., je ne peux rien.... en dire... J'y songerai et peut-être me sera-t-il possi-

ble de vous expliquer le sens de cette phrase incomplète. J'y songerai...

MADAME

Je vous remercie, docteur.

DOCTEUR

Maintenant, madame, cessez donc de vous t: curer au sujet de l'avenir. Supposons, comme l’indiquent

les dernières paroles de votre mari, que vous êtes restée pauvre, ne vous découragez pas : La misère ne vous attendra pas, ni vous ni votre enfant.

MADAME

Oh : pour moi, je ne la crains pas la misère. Je ne demande pas du repos et des jouissances ; je réclame des sacrifices et des peines ; mais du bonheur pour mon enfant. Les sacrifices et les fatigues seront mes voluptés, pourvu qu'elles épargnent à mon enfant quelque chagrin, Malheureusement, je sais que tous mes efforts et tous mes labeurs ne lui vaudront jamais la protection de son père...

DOCTEUR

Mais vous êtes au milieu de chrétiens... et vous pourriez compter sur des amitiés sincères en cas de besoin...

MADAME

Si je vous fais part de ma détresse, docteur, croyez que ce n'est pas pour me recommander à la charité. Dieu me fera grâce, j'espère, de cette dernière humiliation : solliciter l’aumône. Votre bonté ne m'offense pas, cependant, docteur, et j'en accepte les offres pour mon enfant, au cas où il perdrait sa mère ; (Elle pleure), mais jusque-là je veux, par mon travail, gagner sa vie et la mienne. Je ne veux et ne demande que l’aumône du travail. Je bénirais la per-

sonne qui demain, me procurerait de l'ouvrage, me donnerait l'occasion d'échanger les sueurs de mon front pour quelques sous. Ce serait pour autant une garantie à mon enfant contre les privations. .. DOCTEUR Mais y avez-vous réfléchi ?... dans l'état de faiblesse où vous êtes, entreprendre de travailler... Quand le temps sera venu, il sera facile, grâce à votre instruction, de vous trouver un emploi lucratif: vous devez attendre ce moment.

MADAME Attendre.... je n’en ai pas le loisir. Vous connaissez nos ressources ou plutôt notre dénuement. La misère, elle, n’attendra pas pour nous étreindre. . DOCTEUR Renoncez à ce projet que vous suggère le désespoir. Son exécution vous serait fatale... N'est-ce pas assez pour votre enfant, d’être orphelin de père ?... MADAME Que je reste au repos pour me rétablir ou que je travaille, mon enfant est donc fatalement voué aux tourments de l’indigence....

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