SCÈNE II DOCTEUR DEROY, MADAME DEROY
(Madame Deroy embrasse son mari).
MADAME J'avais bien hâte de te revoir, cher Lucien. Qu'il fait bon de se retrouver avec son mari, lorsque surtout l'on vient d'être témoin dela douleur d’une pauvre veuve. Oh' que Dieu nous préserve de cette terrible épreuve de la séparation. Qu'il nous appelle ensemble plutôt.
DOCTEUR Oui ; quand l’un de nous sera parti, il ne restera pas grand joie au survivant.
Comment est madame Fortier ?
MADAME C'est bien triste de la voir. Elle est revenue avec moi ; elle repose avec son enfant dans la chambre
bleue. Elle a absolument besoin de te voir ; je ne
sais pourquoi. Je crois que € ’est un inessage dont l’a
chargée son mari.
DOCTEUR
Monsieur Fortier a-t-il pu parler à sa femme, après
son accident ?
MADAME
Oui, et je sais qu'il a prononcé ton nom. C’est tout ce que j'en connais.
DOCTEUR En lisant ta lettre hier, j'ai été touché de ton dévouement Tu as bien fait de ne pas abandonner ton amie dans sa désolation. Ta présence a dû lui faire du bien.
MADAME En arrivant chez elle, madame Fortier s'est retirée dans sa chambre. Je l'y ai laissée seule un moment. Elle a donné libre cours à ses larmes, à son chagrin. J'entendais ses sanglots, ses lamentations, ses prières.
Ta
rès
Je l'ai entendue supplier son mari de venir lui parler encore une fois : “ Est-ce vrai que c’est pour toujours, disait-elle, René, vois done ma douleur. Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! ” et elle suffoquait. Afin de la distraire, je la priai de vaquer avec moi aux soins du ménage. Elle vint ; mais, tu comprends, tout dans cette maison lui parlait de son mari; les meubles étaient encore tout remplis de son âme : Ayant eu à ouvrir le bureau de M. Fortier, elle y resta appuyée, pleurant amèrement comme on pleure dans le sein d'un ami. Un instant après, la voyant immobile au milieu de la pièce d'entrée, je lui demandai ce qu'elle voyait : “ Hélas ! dit-elle, c'est ici qu'ils l'ont déposé, privé de connaissance, après son accident. Je vois encore sa figure ensanglantée que l'on découvre devant moi...”
Cependant, au milieu de son chagrin, elle s’arrêtait toujours avec bonheur à la pensée que son mari était heureux au ciel. Cette pensée la disposait toujours à la résignation. Mais, elle devait bientôt s’abreuver à un autre calice, tout d’amertume ei de fiel, celui-là:
Vers six heures, hier soir, madame Gagnon ramena le petit Gaspard qu'elle avait gardé toute la journée. Après qu’il eût embrassé sa mère et en eût reçu de tendres caresses, il demanda à voir son papa. Madame Fortier ne savait quelles explications donner ; elle hésitait : Pauvre enfant ! dit-elle A ces mots, le
A SR Ps
petit Gaspard comprit, je crois, qu'il n'avait plus de père. Il éclata en sanglots. Oh! c'était déchirant de l'entendre. Il ne demandait plus où était son P père : muis, ses petites mains jointes, les regards au ciel, 1] l’appelait : “ Papa ! papa !” Je renonce à te décrire le désespoir de cet enfant. Rien ne put le consoler. Quand il fut épuisé, il s’affaissa et s’endormit. Mais, quel sommeil ! Son cœur pleurait encore. De longs soupirs convulsifs le secouaient constamg Ï ment. Tout à coup, vers minuit, nous entendons l'enfant s’écrier avec joie : “ Papa ! Oh ! papa... J P embrasse-moi encore. ... Est-ce le petit Jésus que tu as avec toi ?... Comme il est beau! Non, cher papa ; je te le promets, je ne pleurerai ÿlus ”. Ses yeux étaient fermés, mais sa figure était rayonnante. Ses petites mains s’agitaient de borheur.
tal DOCTEUR Il rêvait et voyait son père dans le ciel...
MADAME Oui. De ce moment, il cessa de sangloter et e
dormit paisiblement.
DOCTEUR
Cette scène de désespoir de l'enfant dût affecter madame Fortier ?
MADAME
L'intuition de son amour maternel lui fit voir au
delà de ce triste moment. Elle vit se dérouler comme sur un théâtre, toutes les amertumes, toutes les aftiictions qui attendent dans l’avenir le petit orphelin pauvre : “ Hélas! dit-elle, ces pleurs ne sont que la première scène du long drame de souffrances que sera la vie de cette pauvre victime. ”
Je voulus l’encourager, lui offrir mes sympathies : “ N'ayez pas de sympathies pour moi, dit-elle, je n’en mérite pas ”. C’est comme si elle se fut reproché le malheur de l'enfant. Je fus stupéfiée par ces paroles ; je crus qu’elle avait perdu la raison.
Depuis ce moment, comme une mère qui se tiendrait en face du danger dont son enfant est menacé, madame Fortier tient sa pensée, son regard fixés sur l'avenir et semble vouloir conjurer les malheurs qu’il réserve à son pauvre orphelin. Ses angoisses au sujet de l'infortune du petit Gaspard ont absorbé tout autre chagrin, dominent tout autre sentiment.
DOCTEUR Il est bien naturel que ses préoccupations soient
pour ce pauvre enfant ; cela ne l'empêche pas d’ailleurs de prier pour son mari.
MADAME
C'est dans cet état d'âme qu’elle va se présenter à toi.
DOCTEUR Et l'enfant, comment est-il, aujourd’hui ?
MADAME
Ce matin, de bonne heure, en s’éveillant, l'enfant dit à sa mère : “ Maman, j'ai vu papa dans le ciel. Il m'a dit de ne plus pleurer et que ce soir, il enverrait quelqu'un m'apporter un beau présent. Je ne pleurerai plus. ”” En effet, il ne pleure plus. Il est presque joyeux et essaie de consoler sa mère. Il attend, ce soir,—pauvre petit—un messager du ciel qui lui apportera un présent: “ Papa me l’a promis, dit-il, si je ne pleurais plus. ”
Tiens, j'entends du bruit. Madame Fortier est debout ; je vais te l'envoyer dans l'instant. Sois bon pour elle.
DOCTEUR
Sans doute ; mais cette femme a surtout besoin d'épancher sa douleur. Il serait mieux de provoquer ses larmes que de chercher à la consoler. Une blessure ne guérit jamais si bien que lorsqu'elle a bien saigné.