PRÉFACE
Ce travail est une étude sur l'histoire de Bretagne, pendant la période de la Ligue. Deux raisons principales m'ont déterminé dans le choix de ce sujet, et paraissent, à mes yeux du moins, justifier mes recherches : la première, c'est qu'il n'a pas été traité jusqu'ici d'une manière assez complète ; la seconde, c'est que le mouvement de la Ligue en Bretagne n'a pas été toujours exactement compris ou dépeint, surtout dans ces dernières années.
La plupart des historiens de la Bretagne se sont arrêtés, dans leur récit, à l'époque célèbre de la réunion : depuis ce temps, répètent-ils, la province, attachée indissolublement à la couronne de France, a cessé d'avoir une histoire particulière ; car elle a vécu véritablement de la vie générale du royaume. Quelques-uns, comme Daru, ont cru devoir jeter un coup d'œil rapide sur les principaux événements dont la Bretagne fut encore le théâtre ; mais sans approfondir les questions, sans étudier sérieusement les faits.
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D'un autre côté, les écrivains, même les plus consciencieux, qui ont essayé de raconter Thistoire si variée de la Ligue en France, n'ont point parlé de la Bretagne, ou se sont contentés de dire quelques mots sur la province; mais d'une manière tellement incidente, qu'il est impossible de connaître par eux les événements.
Cependant, deux historiens ont traité, au xviii^ siècle, la période de la Ligue en Bretagne. En 1739, l'abbé Desfontaines a publié, en 6 volumes in-12, Y Histoire des ducs de Bretagne : les tomes III et IV renferment l'histoire particulière de la Ligue dans la province. L'auteur véritable de cet ouvrage est Christophe de Rosnyvinen de Pire, rejeton d'une illustre famille, dont le patriotisme breton fut plus d'une fois puni de l'exil par la cour de Louis XIV et du Régent, à laquelle il ne craignait pas de résister ^ Les copies manuscrites de ce livre, qui sont assez nombreuses, nous prouvent que l'abbé Desfontaines n'a pas dû se donner beaucoup de mal pour la correction de l'ouvrage et la révision du style, comme il le dit dans la préface du tome I^ : car il s'est contenté de mutiler l'œuvre dont la pubUcation lui était confiée, après la mort de l'auteur, et d'en donner une édition très-défectueuse. Le livre de M. de Pire valait mieux ; car il est composé avec intelligence, et c'est le fruit de consciencieuses recherches.
Le collaborateur et continuateur de dom Morice, dom Taillandier a poursuivi l'histoire de Bretagne jusqu'en 1598 ; mais, quoiqu'il ait à peine fait mention de l'ouvrage précédent, il y a fort peu ajouté. Il est exact et assez complet; mais c'est l'exactitude d'une compilation sèche et sans chaleur : les faits ne sont pas groupés de manière à s'ex-
1 C'est le bisaïeul du brave général de Pire, mort en 1850, après une glorieuse carrière.
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plîqaer, à s'éclairer les uns par les autres, et la lecture de cet énorme in-folio est fatigante ^
Je suis convaincu qu'après ces deux ouvrages estimables et utiles, il est encore permis de parler de la Ligue en Bretagne.
Cette époque, si agitée par les passions religieuses et politiques, aura le privilège d'intéresser encore longtemps les générations qui se succéderont. C'est un temps de luttes ardentes, de convictions exaltées; mais aussi de passions fougueuses et d'ambitions de toute nature : chacun combat pour sa cause ou pour son intérêt, de toutes les forces de son être, par la parole et parla plume comme par l'épée. Aussi jamais les mémoires et les pamphlets n'ont été aussi nombreux, même en Bretagne, dans cette province oii Ton a toujours mieux aimé frapper qu'écrire.
Beaucoup des œuvres de cette époque ont été perdues, même des plus intéressantes : ainsi, l'on ne retrouvera probablement jamais les mémoires de l'habile royaliste Sourdéac, lieutenant-général, gouverneur de Brest, ni ceux de l'évêque de Vannes, Georges d'Aradon, l'un des chefs de la Ligue en Bretagne, etc., etc. Mais ce qui nous reste est bien suffisant pour nous faire connaître les sentiments, les espérances et les tentatives des différentes classes de la population.
Parmi les royalistes, nous rencontrons les mémoires du loyal capitaine huguenot Montmartin, l'ami du brave La Noue Bras-de-Fer, le serviteur dévoué de Henri IV; et le journal de maître Jean Pichart, bourgeois catholique, ennemi de la guerre et des exagérations des partisans du Lorrain Mercœur, comme de ceux de la vache à Colas.
1 11 a été publié en 1756, h la suite de dom Morice.
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Panni les ligueurs, nous pouvons consulter avec fruit le journal du gouverneur d'Hennebont, Jérônae d'Aradon, sieur de Quinipily, soldat sans pitié, catholique sans tolérance , franchement et vigoureusement dévoué à sa cause, à son prince et surtout à ses intérêts.
Les vives peintures du chanoine Moreau , conseiller au présidial de Quimper, méritent assurément d'être connues au delà des limites de la Basse-Bretagne, dont il a raconté les misères avec tant d'énergie, dans un style si pittoresque.
Le bourgeois de laLandelle nous fait assister à tous les événements dramatiques dont Saint-Malo, la glorieuse république catholique et maritime, est alors le théâtre, etc.
Puis les panégyristes du duc de Mercœur préparent par leurs écrits la souveraineté indépendante de leur maître : P. Biré, Raoul Le Maistre, le vieux capitaine Gassion, etc., célèbrent à Tenvi, dans des œuvres d'un intérêt bien plus politique qu historique, l'illustration et la grandeur de la famille qui doit gouverner désormais la Bretagne, tandis que Julien Guesdon, INicolas de Montreuii et vingt autres poètes chantent la cour de Mantes, ses princes et leurs amis, tandis que les prédicateurs, comme Jacques le Bossu, publient leurs sermons, qui soulevaient les populations contre l'hérétique maudit.
Les actes recueillis par les bénédictins pour servir de preuves à l'histoire de Bretagne; les pièces nombreuses, encore inédites, que renferment les archives des villes, Mantes, Rennes, Saint-Malo, Yannes, Morlaix, etc.; les registres de la Chambre des Comptes à Mantes, mais surtout les Registres des États de la province, les Actes du Parlement de Bretagne, précieusement conservés à Renues, etc.; les travaux individuels d'archéologues bretons appartenant presque tous à l'Association bretonne ; tous ces
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documents, difficiles à réunir et à consulter, pourront être utilisés avec fruit, et la Ligue en Bretagne aura son historien. Mes prétentions ne vont pas jusque-là : mon seul désir est de faire mieux connaître cette époque intéressante de notre histoire, et de fournir quelques indications à l'écrivain de conscience et de cœur qui aurait pour entreprendre cette œuvre le talent et les ressources qui me manquent également.
La Ligue en Bretagne a son caractère particulier : elle peut, elle doit même être racontée d'une manière distincte*.
Plusieurs causes mirent alors les armes aux mains des populations bretonnes; il est nécessaire de les signaler, pour comprendre le caractère de la lutte à cette époque. Pour beaucoup sans doute dans la province, la Ligue fut une protestation, souvent passionnée, parfois même exagérée dans ses actes, mais assurément respectable, contre les doctrines d'une minorité turbulente et ambitieuse, qui réclama la tolérance le jour seulement où elle ne put espérer la domination. Autant et plus même qu'aucune province de France, la Bretagne était restée attachée au culte des ancêtres, à la religion catholique : située à l'extrémité occidentale de notre pays, condamnée pour ainsi dire à l'isolement par sa position, la grande presqu'âe
1 Voici cepeDdant ce qu'écrivait, il y a quelques années à peine, un historien de Bretagne , Edouard Richer, bien plus littérateur qu'historien, sur cette période de notre histoire : « La Bretagne, k cette époque, a été u agitée d'un mouvenoent réel, mais communiqué ; c'est dans une atmosa phère supérieure que se sont formés les orages , et c'est des régions <c éloignées qu'est partie la foudre dont retentirent alors les échos de ses <« campagnes. » Œuvres d'Ed, Hicher, INantes, 1838 : Introduction àl'histuire de Bretagne.
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armoricaine n'est ni la route des peuples, ni la route des idées* Sïir celte vieille terre de granit, Tanlique race des Celtes est restée opiniâtre et persévérante dans ses habitudes et dans ses croyances. Aussi, comment des idées aussi nouvelles, aussi révolutionnaires que celles de Luther et de Calvin auraîenldles été facilement accueillies en Bretagne ? N'était-ce pas dans la môme province que les mystères des druides s^étaient si longtemps conservés, malgré les édits des empereurs romains, et même malgré la divine supériorité du christianisme, malgré les efforts de ses ministres? Les protestants eux-mêmes avaient reconnu l'impuissaoce de leurs tentatives : lisez les aveux de Thistorien de la Réforme en Bretagne, Philippe Le Noir, sieur de Crevain.
La province était aussi Fun des pays de l'Europe les plus étrangers au mouvement de la Renaissance, et les réformateurs , quelle que soit l'opinion que Ton ait de leurs doctrines, s'adressaient principalement à l'intelligence des savants : comment la plupart des Bretons, au xvi^ siècle, auraient-ils pu s'intéresser aux subtilités Ihéologiques des disciples de Calvin? Puis, l'usage de la vieille langue celtique, entièrement inconnue du reste du continent, contribuait surtout à préserver les populations bretonnes des idées nouvelles, prêchées en langue française. Aussi, comme le dit dans son naïf langage le père Maunoîr, le Soleil n'a jamais éclairé canton oii ail paru une plus constante et invariable fidélité dans la vraie foi. Jl y a treize siècles qu'aucune infidélité n'a souillé ta langue qui a servi d'organe pour pêcher Jésus Christ, et il est à naître qui ait vu Breton brelonnant prêcher autre religion que ta catholique. Ces paroles ne sont pas, sans doute, absolument vraies; puisque Ton pourrait citer les noms de plusieurs
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ministres calvinistes originaires de Bretagne , et prêchant en langage breton, principalement à Vannes, Hennebont, Pontivy, Morlaix , etc. : mais ces prédications furent rares , elles eurent peu de succès, et dans aucun endroit de la véritable Bretagne elles n*obtinrent un seul instant de popularité.
La Bretagne était encore rebelle à Tintroduction de la Réforme, parce que, depuis des siècles, elle s'était habituée à repousser tout ce qui venait de la terre ennemie de France. Conserver fidèlement les vieilles traditions de leurs pères, c'était pour les Bretons, comme pour les Irlandais de tous les âges, faire acte d'indépendance ; c'était encore résister à cette puissance victorieuse que l'on subissait à regret : et quelle race eut à un plus haut degré que la race des Celtes le génie de la résistance? Le catholicisme devait rester cher aux hommes de l'Armorique, comme le symbole le plus pur et le plus précieux de leur nationalité.
Enfin, la Bretagne était, au xvi® siècle, l'un des pays les plus soumis à la papauté, que la Réforme attaquait principalement; l'Église bretonne, après avoir soutenu une lutte de plusieurs siècles contre la cour de Rome, s'était placée sous la protection spéciale des papes, au moment même où l'influencé française commençait à devenir menaçante pour les libertés du pays. Les pontifes romains avaient presque toujours défendu les ducs contre les prétentions de nos rois, et déclaraient avec eux que les principes de la pragmatique-sanction n'avaient aucune force en Bretagne. Cette situation n'avait pas changé même au xvi® siècle; et, malgré les efforts de Louis XII, de François P"^ et de Henri II, la Bretagne était encore un pays d'obédience.
Aussi, comme l'écrivait Bertrand d'Argenlré, eu termi-
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nant son œuvre remarquable, « la Bretagne est restée « tranquille, pendant que le reste du royaume est déchiré « par la guerre civile, grâce au peuple très-fidèle, lequel « de son naturel est fort peu désireux des choses nouvelles, « ex observe entièrement la vraye religion de ses ancesjtres, « n'estant sujet à embrasser les mauvaises opinions et « s'amorcer de la poison de l'hérésie*. » En efifet, pendant toutes les guerres civiles, quelques parties de la province, sur les frontières du Poitou, du Maine et de la Normandie, avaient été agitées par les troubles de la Réforme ; mais la Bretagne n'avait été le théâtre d'aucune lutte sérieuse. Au moment où les ligueurs couraient aux armes (1585), les ministres peu nombreux se hâtaient de prendre le chemin de l'exil : désormais , comme le dit l'historien de la Réforme, Philippe Le Noir; on devait avoir plus de peine à rencontrer les calvinistes qu'à les combattre ^ Aussi, ^faut-il attribuer à d'autres causes la recrudescence de passions qui se manifesta dans la province à cette époque malheureuse de notre histoire. Déjà, depuis longtemps, les protestants étaient incapables de se soutenir par leurs seules ressources, dans le reste du royaume; et d'ailleurs, si la Ligue avait été inspirée par le seul intérêt de la religion menacée , toute la Bretagne aurait été pour la Ligue, et ses chefs n'auraient eu à combattre qu'au dehors de la province.
Mais les troubles de la fin du xvi^ siècle doivent réveiller en Bretagne le sentiment de l'indépendance nationale, que la réunion n'avait pas fait disparaître des cœurs bretons'.
1 Histoire de Bretagne.
2 Voir mon Essai sur la Bretagne au xyi<* siècle, après la réunion, Nantes, 185.5.
3 Le mot réunion est généralement adopté , quoique les écrivains bretons
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J'ai montré^ dans un travail spécial, c<mimeiit Fannexion de l'anoien duché à la France avait été lente, singulière et difficile, et comment, sous les Valois, s'étaient conservées , dans toutes les classes de la population, les défiances et même 4es antipathies séculaires. Pour amener une alliance intime entre les deux pays, depuis si longtemps ennemis, il aurait fallu une administration sage et ferme à la fois, une paix longue et fortunée. Tout au contraire, le gouvernement des fils de Henri II e6t faible et despotique, et les droits des Bretons, que les rois avaient solennellement juré de respecter, sont continuellement oubliés et violés. L'époque qui suit immédiatement lunion, est celle des ^plus grands déchirements politiques et religieux, des ,luttes les plus acharnées contre l'unité nationale et contre la royauté*.
Aussi, les Bretons, à qui l'on ne sait pas faire comprendre les avantages de l'alliance, n'en voient que les .dangers et les souffrances : Us sont mal disposés à l'égard d'un parlement français et défenseur de la puissance royale; .dans leurs États, ils s'opposent, avec persévérance, à toutes •les prétentions qui leur semblent Olégitimes. Les libertés municipales, qui auraient pu attacher la bourgeoisie à la royauté, ne servent, à cause du mauvais vouloir des officiers royaux, qu'à donner au peuple des villes des ;^armes qu'il retournera contre la royauté elle-même : les
aient souvent répété , jusqu'à dos jours , que la Bretagne avait alors été unie pour la première fois à la France : n'avait-elle pas eu ses souverains indépendants , avant l'existence de la monarchie ?
Gonan Mérladec» que InimiTers admire, Bégoa mêmes avant le fils de Marcomire.
Voir l'épître Curieuse écrite k la gloire immortelle des Bretons, par le sieur Jouchault, en tête des œuvres de Du Paz.
1 La Bretagne au xvi« siècle, depuis la réunion, ch. 1 et 2.
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temps de rindépeDdanee bretonne sont toujours regrettés; Fespoir de les voir renaître ne s'éteint pas dans les cœurs mécontents et froissés.
Lorsque les guerres de la Ligue bouleversèrent le royaume et semblèrent sur le point d'en amener la ruine ou le démembrement, beaucoup de Bretons se laissèrent facilement entraîner^ volontaireraent ou à leur insu, par le sentiment toujours énergique , toujours vivace de la vieille nationalité bretonne, La Ligue fut pour la Bretagne Toccasion de la dernière lutte vraiment sérieuse qu'elle ait soutenue contre les ennemis étrangers , contre la royauté française *.
Mais ce sentiment se produisit sous différentes formes , et souvent accompagné d'autres sentiments moins élevés , d'autres passions moins nobles, qui devaient plus d'une fois l'obscurcir et le dénaturer.
Tandis qu'une grande partie du clergé parle et combat pour la sainte cause delà religion, quil croit menacée, les gentilshommes retrouvent Tesprit batailleur de leurs ancêtres : de bonne heure , par goût , par nécessité , les Bretons aimaient la guerre , et s'étaient placés au premier rang des braves aventuriers. L'exemple des du Guesclin et des Clisson ne devait-il pas exciter les espérances ambitieuses de beaucoup? N'était-ce pas Arthur de Richemont qui, au dire des Bretons de tous les âges, avait sauvé le
1 Et cepcndont SisniDDdi avance que les Bretons n'avaient aucon désir de &G séparer de la Fronce?, ce qui obligea Mercceiir de leur cacher ses projets. T. XXI, p. 236.
et B* a y très, dîsBÎt récemment Pun des écrivains les plus estimes de la Bre- « lagne, M. A. tJeKerdrel, ont vo«!ii voir dans cet entraînement le réveil « de riîidépendance bretonne saisissant une occasion favorable pour secouer « le joug (le h France ^ mais c'est la une pore hypothèse que rien ne jusu lilic. »> SidLarch. ds rjssociation bretonne^ U V, p, tl8.
PaÉFÀCB. XV
royaume, au temps de Charles YII, non moins qae l'héroïque Jeanne d'Arc? ^ Au xvi® siècle, une carrière nouvelle de gloire et de profit avait semblé s'ouvrir pour ceux qui voulaient suivre les drapeaux de nos rois en Italie. Mais ces expéditions lointaines, ces guerres régulières et disciplinées en quelque sorte, n'avaient pas été populaires en Bretagne. Ce qui faisait battre le cœur des nobles de Comouailles, c'était le souvenir des luttes héroïques de Blois et de Montfort ; c'étaient les longs et glorieux récits de ces mille combats sur le sol même de la province, dans ce pays si bien disposé pour la guerre de partisans. Aussi, quand la Ligue prit les armes, ce fut moins le fanatisme religieux, que ce besoin d'indépendance et d'action qui souleva beaucoup de gentilshommes bretons.
Les bourgeois des villes, qui ont eu souvent à se plaindre du gouvernement royal, de ses représentants dans la province, de ses exigences onéreuses, espèrent augmenter leurs privilèges et leurs franchises, et se montrent fiers du rôle politique, plein d'activité et d'émotions, qu'il leur est alors permis de jouer.
Les habitants des campagnes ont surtout conservé le vieil esprit celtique, les mœurs, les habitudes, les préjugés de la Bretagne : leurs antipathies sont d'autant plus énei^ques, qu'aucun autre sentiment ne vient les atténuer. Aussi se laissent-ils entraîner aveuglément aux excès les plus tristes d'une brutalité sauvage et déréglée contre les royalistes, ennemis de leur religion, ennemis de leur pays.
1 Après réloge des illustres Bretons de tous les figes, le poète que nous avons cité plus haut, dit, en parlant de Richement:
« Puisque tu es le seul de ce monde habitable « Qui as exterminé TAnglois épouvantable , « Ce royaume mouroit , hélas ! Prince, sans toy, « Sans toy qui Tas sauvé, et as gardé (on Roy. »
XVI PRÉFAGB.
Maifi tous ces mouvements sont confus, désordonnés, sans discipline, sans but bien déterminé, etlerôle des populations bretonnes pendant la Ligue est loin d'avoir ce caractère de noblesse et de dignité que l'on a trop souvent célébré. Cette époque n'est pas l'une des plus grandioses de notre «histoire, comme on l'a répété : le dévouement, l'héroïsme, les convictions pures et désintéressées, sont rares et forment l'exception.
Tandis que, dans le reste de la France^ l'ambitieuse maison des Guises, forte des services qu'elle a rendus, égarée par la popularité dont elle jouit, espère fonder une nouvelle dynastie; tandis que les étrangers, et surtout Philippe II, s'efforcent de ruiner ou du moins de démembrer le glorieux et redoutable royaume de France : Mercœur, le cousin des princes lorrains^ entraîné, lui aussi, par l'ambition , excité surtout par sa femme , la Bretonne , illustre rejeton des anciens ducs, croit longtemps que les circonstances lui laisseront la souveraineté de la Bretagne, de nouveau séparée du royaume. .
Beaucoup de princes, au milieu de la désorganisation
politique causée par les troubles de la Ligue, songeiûent
à reconstituer une véritable féodalité, sous la suzeraineté
.nominale du roi de France. Mercœur voulut et espéra plus
encore: jusqu'au dernier jour, il prétendit faire revivre la
;la race des ducs indépendants de Bretagne. On a célébré
.l'héroïsme de ce nouveau Godefroy de Bouillon, de ce
guidon du crucifix; on a regretté qu'uucun historien
consciencieux n'ait encore su peindre la grande et noble
figure de Mercceur, soutenaîit de sa forte main les derniers
numvem^nts de la nationalité bretonne; l'on a glorifié, sans
restriction, le dévouement sans bornes des bourgeois de
cette époque, la foi chevaleresque des gentilshommes
PRÉFACE. XYII
bretons, la résistance admirable des paysans aux progrès de l'hérésie : d'autres, au contraire, n'ont vu dans cette lutte qu'une guerre malheureuse de religion, et dans Mercœur, qu'un fanatique égaré par de faux principes. Je crois qu'il y a erreur ou exagération dans ces jugements opposés.
Le politique prétendant à la couronne de Bretagne fut, avant tout, un ambitieux opiniâtre et faible: la défense de la religion fut toujours subordonnée, chez lui, à l'intérêt de sa grandeur personnelle. Le récit des événements nous prouvera qu'il n a pas été simplement et noblement catholique; car il a résisté, sans motif honnête, à l'exemple et même aux ordres du chef du catholicisme: il n'a pas été non plus sincèrement patriote breton; car fl n'a jamais osé déclarer et soutenir franchement ses prétentions, et donner aux sentiments et aux passions des populations bretonnes une direction qui aurait pu les rendre redoutables , un but qui aurait doublé leurs forces. Il n'a fait que du mal ; et il est tombé sans gloire pour lui-même et sans profit pour la cause qu'il n'avait pas su défendre.
Cette appréciation est bien différente des éloges qu'a prodigués à Mercœur l'un des derniers historiens de la Bretagne. M. de Courson célèbre les croyances inébranlables et le dévouement antique du chef ligueur, en reprochant amèrement aux historiographes de cour leur sévérité envers Emmanuel de Lorraine; il ajoute : « Tout homme « vraiment dévoué à la religion et à la liberté devrait bénir « la mémoire de ces vaillants champions de l'Église cathoff lique. Mais non : l'outrage leur a été prodigué et par l'école « révolutionnaire, dont la haine contre le catholicisme l'em- « porte sur celle même qu'elle professe contre les rois; et <c par l'école absolutiste, qui, à son insu, sacrifie trop sou-
XVm PRÉFACE.
« vent le principe religieux à ce qu'elle appelle , par un abus « de mots, sa foi politique ^ »
Je ne sais si Thistorien de Pire, si le bénédictin dom Taillandier, pour ne citer que ces deux noms, doivent être rangés dans Técole révolutionnaire ou dans Técole absolutiste : mais ils ne paraissent pas être admirateurs passionnés de Mercœur et de son ambition ; et, sans être historiographe de cour, je crois que Ton peut se montrer sévère à regard du prétendant à la couronne ducale de Bretagne. L'exposition des faits fera voir de quel côté est la vérité.
1 Histoire des peuples bretons, par M. Âurélien de Gourson , 1 vol., 1846.
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