‹ La Ligue en BretagneChapitre 2 sur 26 · CHAPITRE F · texte numérisé non relu

CHAPITRE F

Le dac et la dachesse de Mercœur en Bretagne. — Commencements de la guerre de la Ligue dans la province.

La branche des Valois allait bientôt 8*éteindre dans la personne de Henri Iir, prince d*une santé débile, sans enfants, et sans espoir d'en avoir jamais. Henri de Navarre, qui se présentait ponr le remplacer snr le trône de France, était repoussé par la plus grande partie de la nation : la Bretagne, plus que tonte antre province du royaume, devait protester contre les prétentions du chef des huguenots, et tenter un dernier effort, pour reconquérir, au milieu du bouleversement général, son indépendance perdue, mais toujours si chère, toujours si regrettée.

Henri lY ne descendait pas, en effet, des princes du pays : les Bretons se croyaient-Us obligés de renouveler en faveur d'un étranger les concessions pénibles qu'ils avaient faites aux petits-fils de leur duchesse Anne? Le traité de 1532, qu'ils avaient souffert, parce qu'il semblait ne devoir rien changer à leur situation, et que les rois euxmêmes n'avaient pas osé, par une sorte de pudeur, exécuter dans tonte

2 LA LIGUB

son étendue, pouvait-il enchaîner irrévocablement les destinées du pays? L*occasion, si désirée, n'était-elle pas venue pour les Bretons, de rompre cette union avec la France, que beaucoup, au fond de leurs cœurs, n'avaient acceptée qa*avec restriction ?

Si la Bretagne repoussait Henri lY, quels étaient ceux qui pouvaient élever sur le duché des prétentions plus ou moins légitimes? Vers qui devaient se tourner les regards et les espérances des Bretons, cherchant des chefs pour diriger leur résistance, des représen< tants pour défendre leur indépendance nationale ?

Les prétendants étaient d* abord les trois filles de Henri H, sœurs du dernier roi-duc de Bretagne : les femmes avaient souvent possédé le duché ; leur sexe n'était donc pas un motif d*exclusion, si le traité de 1532 était abrogé. A la fin du xr siècle, pendant le règne du dernier duc, François U, le parti français dans la province s'était vainement efibrcé de persuader auï Bretons que les principes de la loi salique formaient aussi chez eux la règle de la succession au trône. Ce fut pour combattre cette doctrine erronée que le vieil historien Le Baud écrivit un petit livre, adressé à la duchesse Marguerite de Foix, aGn, dit-il, de montrer que, « entre ceulx de ladite grant Bretaigne, dont nous avons prins nom et loys, fut jadis cette coustume gardée, que toutes fois et quantes il y eust deffdult de hoir masle en leur lignaige royal, les femmes succédèrent en celluy royaulme^. » Les filles de Henri II étaient:

l<* Isabelle, qui avait épousé Philippe U : en mourant, elle avait laissé les droits qu'elle pouvait avoir, d'abord à sa fille atnée, Isa- ' bélle-Claire-Eugénie, qui n'était pas encore mariée; ensuite à la cadette, Catherine, qui avait épousé Charles-Emmanuel P*", duc de Savoie, lui-même petit-fils de François I" et de Claude de Bretagne par SB mère.

2* Claude, seconde fille de Henri II, mariée à Charles II, duc de Lorraine.

3"* Marguerite, femme de Henri IV, qui revendiquait la Bretagne, comme roi de France.

La sœur de la reine Claude, Benée, duchesse de Ferrare, avait, à l'époque de son mariage, renoncé à tous ses droits éventuels.

1 Cet opuscule, encore inédit, a été retrouvé par M. A. de la Borderic, en 1850.

EM BB£TÂGNB. 3

CepeodaDt, eu 1568, elle avaii réclamé le duché, en se fondantsurle coDirat de mariage d*Anne et de Louis XH, qui le réservait au putn^ de leurs enfants, mâle ou femelle^ ; mais, par une transactioo, datée du 23 décembre 1570, elle se désista de toutes ses prétentions, moyennant quelques domaines que lui céda Charles IX ; elle était morte en 15715^.

Hem*i, héritier des vicomtes de Bohan et des comtes de Porbo^, descendait de Marie de Bretagne, fille du duc François I*'. Le contrat de mariage d'Anne et de Louis XII réservait les droits de cette branche indirecte; mais la famille des Bohan était attachée au pro* testantîsme, et à la fortune de Henri de Navarre : tout Téloignait donc des sympathies de la population bretonne.

Le duc de Lorraine, et surtout le roi d'Espagne, au nom de sa fille, devaient élever des présentions sur la province; mais ils étaient étrangers à la Bretagne, et mâme au royaume. Or, la province prendra les annes, non pas pour soutenir les droits d'un préten- 4ant, mais pour reconquérir «on indépendance : les Bretons voulaient un chef qui leur appartint. Ils le trouvèrent dans un prince que les circonstances les plus heureuses mettaient natorellement i la tête du mouvement et sellaient destiner à f^e revivre lia nationalité bretonne.

PbiUppe'-Emipanttel de Lorraine, duc de Hercœur, fut le chef de la Ligue en Bretagne : il était fils de Nicolas de Lorraine, comte de Yaudemont, et, par conséquent, petit-fils du duc de Lorraine, Antoine. Charles IX avait érigé, en faveur de Nicolas, la principauté de Mercœur (Auvergne) en duché-pairie (déc. 1569). Ce prince mourut en 1577, laissant plusieurs enfants : de sa première femme, Marguerite d'Ëgmont, Louise de Lorraine, mariée le 15 février 1575 avec Henri UI; de sa deuxième femme, Jeanne de Savoie, Philippe- Emmanuel de Lorraine, duc de Mercceur, né en 1558; Charles de Lorraine, cardinal de Yaudemont, qui mourut en 1587; François |}e Lorraine, marquis de Chausseins, et Marguerite de Lorraine, épouse d'Anne de Joyeuse, le favori de Henri UI; enfin, de sa troisième fenune, Catherine de Lorraine, Henri, marquis de Mouy,

i Jetés de Bretagne ou Preuves de D. Morice, t. III, col. 978. 2 Plaidoyers pour et contre la duchesse de Ferrare : Actes de Bretj t. III, col. 1372-1379. — Transaction : Id., col. 1380-1390.

comte de Cbalîgny, et Henri, éyéqae et comte de Verdun ^ Mercœur, par son origine, n'était pas complètement étranger aux souverains qui avaient régné sur la province ; mais il devait surtout ses prétentions et sa popularité à sa femme, la spirituelle et ambitieuse Marie de Luxembourg, ducbesse d'Étampes et de Pentbièvre, vicomtesse de Martigues. Elle descendait directement, par Nicole de Blois, vicomtesse de Limoges, mariée à Jean de Brosse, de Jeanne de Pentbièvre, la veuve de Cbarles de Blois : « Elle était du sang « royal des vrais et légitimes ducs de Bretagne. » Au point de vue des traités, les prétentions qu'elle pouvait élever sur le ducbé, étaient de toutes les plus mal fondées : non-seulement la comtesse de Blois avait formellement renoncé à tous ses droits, par le traité de Guérande de 1365; mais depuis, Louis XI avait acquis en 1480, au prix de 50,000 livres, les prétentions de Nicole, sa petite-fille, sur la Bretagne, en s'engageant à lui restituer le comté de Pentbièvre, que lui donnait le traité de Guérande, lorsqu'il serait en possession du ducbé. En 1485, la veuve de Jean de Brosse avait renouvelé cette concession par un contrat fait avec Cbarles YIII ^. Quand la province eut été définitivement réunie à la couronne en 1532, Françcns P' remit à Tarrière-petit-fils de Nicole le comté de Pentbièvre, avec la réserve de pouvoir le reprendre, moyennant la cession de terres équivalentes. Jean de Brosse, alors mineur, réclama douze ans plus tard; Ton obtint son désistement, en 1555, par le traité de Fontainebleau. Enfin, en 1566, Sébastien de Luxem- . bourg, vicomte de Martigues, son neveu et son béritier, déclara au

1 HisU généal. de la maison de France, par le P. Anselme, t. III, p. 788-794, etc., etc.

La généalogie de Mercœur donnée par Daru (jRist. de Bret.^ t. in, p. 391) prouve seulement qu'il descendait de la maison de Blois, avant que celle-d, par le mariage de Charles de Blois et de Jeanne de Penthièvre, eût acquis le moindre droit sur la Bretagne. Mercœur descendait par sa mère, Jeanne de Savoie , de Qaude de Brosse, dite de Bretagne, fille de Nicole de Châtillon, dite de Bretagne, comtesse de Penthièvre (Du Paz, Histoire généalogique de plusieurs maisons illustres de Bretagne, etc., Paris, 1619, in-f»;. — P. Biré ayoute quil était issu, par Yolande d Aqjou, de Louis I»'', comte d'Anjou, et de Marie , troisième enfant de Charles de Blois et de Jeanne de Penthièvre. (Jlliences généalogiques de la maison de Lorraine, etc. , par P. Biré , Nantes , 1593, in ^.)

2 Jetés de Bret., t. 111, col. 343, 486.

conseil du roi qu'il n*avait aucune préieniion, aucun droit sur le duché de Bretagne, tant pour lui que pour ses successeurs*.

Cependant sa fille, Marie de Luxembourg, n*en était pas moins regardée par la plus grande partie de la population bretonne, comme Tenfant des anciens ducs, comme le souvenir vivant de Tantique indépendance. Dans presque tous les ouvrages composés an XYi* siècle en Bretagne, Jean de Montfort est appelé Tnsurpateur, et les descendants de la comtesse de Blois sont les légitimes descendants des souverains nationaux. De nos jours encore, il existe plus d*un écrivain breton soutenant la même thbse, purement historique depuis longtemps, mais alors d'une importance politique considérable, et Ton écrit ces lignes : « Tous les droits qui appartenaient n au duc d'Ëtampes sur le duché de Bretagne, comme descendant « en ligne directe de Charles de Blois et de Jeanne de Penthiëvre, « passèrent sur la tête de Sébastien de Luxembourg, père de « Madame de Mercœur. »

Quand ellenaquit à Lamballe, le 12 février 1562^, son grand-oncle le duc d*Ëtampes était depuis longtemps déjà gouverneur de la province. Son père, le vicomte de Martigues, lieutenant-général en Bretagne, devait le remplacer quatre ans pins tard : c*était, a dit l'un des panégyristes de sa famille, « Tornement des braves et « signalez capitaines et plus valeureux guerriers de son temps, la « lumière de vertu, le parangon de prouesse, la terreur des héré- « tiques, le fléau des schismatiques, etc^. » Ses contemporains l'avaient surnommé le Chevalier sans peur: mais l'on ne peut ajouter, sans reproche; car dans plus d'une circonstance de sa vie trèsagitée, il avait fait preuve d'une ambition peu mesurée et d'un courage poussé jusqu'à la brutalité cruelle. Il avait épousé Marie de Beaucalre', fille d'honneur de Marie Stuart. Le baptême de la jeune Marie, leur fille, fut célébré à Nantes, (e 16 juillet 1562, avec une pompe toute royale, dont le souvenir devait longtemps rester gravé dans la mémoire des habitants. Le parrain était Antoine de Bourbon, roi de Navarre ; les marraines, la reine d'Ëcossé et Marguerite de

1 Jetés de Bref., t. 111, col. i021, 1027, 1128, 1133, 1135, 1145, 1349. â Le 15 février, suivant les mémoires de Gassion, entre huit ou neuf heures du soir.

3 P. Biré, Jlliences généalogiques de la maison de Lorraine, liv. i«S p. 91.

France, sœar de Charles IX, par leurs représentants. L*on a conservé le récit de la cérémonie, dans lequel Fauteur contemporain nous montre ïordre gardé en marchant au baptistaire : « Les mes « étoient tendues des plus riches tapisseries : il y avoit, d*un costé, « cent des principaux habitants, tous portans torches blanches alla- « mées, et de Tautre costé, autant de gentilshommes, gens d*armes « et archers, portans torches de cire jaune. Puis suivoit un chariot « triomphant, plein de nymphes, satyres, musiciens et de cornets à « bouquin ; sur le sommet duquel chariot étoient ces mots écrits en « lettres d*or : « Tessera militis christianL » Yoicy renseigne du « soldat chrestien, » etc.

L^université, les gens de justice, le bérault de Bretagne, les plus grands seigneurs du pays, tête nue, marchaient ensuite, chacun portant les choses requises au baptesme : rartillerie du château retentissait, la cathédrale était resplendissante de drap d'or; et, après les cérémonies du baptême, administré par Philippe du Bec, alors évêque de Vannes, maître Jacques du Pré, théologal, montait en chaire et terminait son sermon par cette prière : « Veuille que la « confession de foy, que tu as aujourd*huy par tes pleiges promise « à Dieu, raccompagne comme tutrice en toute ta vie : fasse que, « comme un franc provin de vigne, extraicte de tant de fidèles « princes, ducs, comtes, tes parents et prédécesseurs, à l'exemple « dMceux, tu t'opposes quelquefois, comme mur d'Israël, contre ceux « qui de sa maison font une caverne de brigands, afin qu'en toi soit « vérifié le proverbe, « d'un bon père meilleure fille. »

La fête était vraiment populaire : voilà, disait-on dans la foule, l'illustre rejeton de la vieille famille des Penthièvre; voilà la fille de nos souverains légitimes, et quelques-uns même, si l'on en croit la tradition, n'étaient pas éloignés de croire que cette noble maison pouvait élever des prétentions jusque sur la couronne de France ^

1 La relation originale, publiée à Nantes, en 1566, est d'une extrême raieté: c'est elle qui a été suivie par tons les auteurs de Tâge suivant; on peut consulter: Du Paz, ffist, généalogique, p. 100 ; — P. Biré , JUiences généal,, p. 183; — Original des troubles de ce temps, par Raoul le Maistre, surtout d'après Les mémoires de Gassion, p. 308- S14, Nantes, 1592 : ce livre, dont nous parlerons plus tard , donne les plus grands détails sur le comte de Martigues et sur son histoire assez intéressante.

EN BRBTA61IE. 7

Lt jeooe princesse, la beUe Nantaise, comme le peuple aimait à rappeler, fat élevée en Bretagne, pendant que son père continuait à se distinguer dans les gnerres de religion. Pour récompenser ses services, Charles IX érigeait le comté de Penthièvre en duché-pairie, par des lettres patentes de 1569, qui font le plus grand éloge du vicomte de Marligues : il dérogeait même en sa faveur à Fédit de juillet 1566, par lequel les terres érigées en duchés devaient élre réunies à la couronne, faute d*héritier mâle; c'était la première exception, comme le remarquent les auteurs de VArt de vérifier les ëates^. Martigues mourait quelques jours après, an siège de Saint- Jean-d'Angély, pendant la troisième guerre civile (20 novembre 1569).

Plus tard, le roi de France Henri III faisait épouser la riche héritière des maisons de Penthièvre et de Luiembourg à son beau-frère, le duc de Mercœar : les noces étaient célébrées à Paris , le 12 juillet 1575^. Cédant, sans doute, aux instances de la reine Louise, sa femme, qui lui répondait de la fidélité de son frère, Henri comblait le jeune homme de ses bienfaits : il pouvait espérer que Mercœur, lui devant tout, serait aussi plus que tout autre prince attaché à ses intérôts , et qu*il défendrait sa cause contre les protestants et surtout contre Tambition déjà menaçante des Guises. C'est ainsi qu'il le nommait Tun des premiers chevaliers de Tordre du Saint-Esprit'.

Enfin, en 1582, il donnait au duc de Mercœur le gouvernement de la Bretagne^ : pour gratifier son beau-frère de cette charge si impor-

1 jictes de Bret. , t. m, col. 1362-8. — Jrt de vérifier les dates, t. II , p. 9Si, édition de 1784. — Du Paz, p. 113-119.

2 C'est la date donnée par beaucoup : cependant, VJrt de vérifier les dates place cet événement au 15 juillet 1576 ; d'autres même, au 12 juillet 1579. L'Estoile donne positivement la date du 12 juillet 1575, en ajoutant des détails circonstanciés sur les fôtes du mariage. — Registre- Journal de Henri 111, p. 56 et 57. — Le P. Anselme , dans sa Généalogie de la maison royale de France, donne par erreur la date du 15 juillet 1579 ( t. III , p. 738 ) ; mais il se corrige lui-même , en écrivant , à la page 793 , que Marie de Luxembourg fut accordée par contrat le dimanche 27 juin 1574 , et mariée k Paris le 12 juillet 1575.

3 Mercœur est nommé le second (1579) : voir L'Estoile, p. 111 et 112, Mémoires surl'Hist, de France, collection Michaud et Poiyoulat.

4 11 paraît qu'à cette époque les affaires du duc de Mercœur étaient assez embarrassées: c'est du moins ce qui résulte d'une longue et curieuse lettre inédite , adressée de Nantes à sa fille par Marie de Beaucaire :

" Ma fille , écrit-elle , encore que je n'aie pas grande occasion de vous rendre

tante, il D*hésitait pas à Tenlever au duc de Monlpensier, qoi même en avait obtenu la survivance en faveur de son petit-fils le prince de Dombes. Vainement les sages conseillers du roi lui représentèrent Falliance étroite qui unissait Mercœur à la redoutable maison des Guises ; vainement ils lui firent remarquer qu il était dangereux de confier une province comme la Bretagne à un prince qui serait peut-être tenté de faire revivre, à la faveur des troubles, les prétentions des Penthièvre : le chancelier Cheverny fut contraint d'ezpé-^ dier les lettres de provision du gouvernement de Bretagne. Mais il exigea un ordre écrit, signé du roi, et contre-signe des quatre secrétaires d'Ëtat, qui affirmaient son opposition : et Ton put juger dans la suite, comme récrivait à Henri IV Thabile cardinal d'Ossat, « combien dangereuse chose est de confier les gouvernements des « grandes provinces à gens qui ont de ces prétentions, pour vieilles, ff rances et moisies qu* elles soient^ »

Le duc de Mercœur était un homme doué de qualités estimables : d'une taille élevée, d'une figure noble et douce à la fois, il inspirait la confiance et le respect. Mercœur a été puissant ; il a dû rencontrer des courtisans et des panégyristes : ceux-ci ne lui ont pas fait défaut, et Tont naturellement orné de tous les talents et de toutes les vertus. Il est peut-être curieux de retrouver quelques-uns de ses traits, esquissés par les contemporains : c'est d^ailleurs une sorte de spécimen de Téloge historique en province au xvt* siècle.

réponse , si vous ferài-je ce mot , pour vous dire que vous vous oubliez bien fort de m écrire en colère : c'est trop tut mettre sous le pied Tobligation que vous

movet Je me garderai bien de répondre de vingt-qitaltremiUe francs , pour

quoi vos terres sont saisies. ... Je vois que vous vous souciez très-peu de vos affaires. ... M. de Mercœur m écrit en colère qu il gardera bien son bien etle vôtre contre tous gens qui y voudraient entreprendre — 11 est temps qu4l conunence , car cependant chacun y prend — 11 me devrait plus aimer qu il ne fait; car je lai élu parmi d'autres , de qui je sais bien que j'eusse eu plus de faveur et de support que je n'ai de lui et des siens ; je suis encore à en recevoir la première faveur, mais non pas le premier ennui — Si vous êtes à mendicité, ne

vous en prenez qu'à vous Si vous aviez tant soit peu de bon naturel ou de

raison, je vous demanderais la cause ; mais vous défaillant ces deux choses-

Ik , je supplie le Créateur qu'il vous en donne. ...» Cette lettre fait partie de la précieuse collection d'autographes de M. de La Jarriette,k Nantes.

1 De Thou , liv. 81, 94. — Lettres du cardinal d'Ossat, liv. 111, lett. 9, 10 avril 4597, — Manifeste contre le duc de Mercœur, composé par ordre du roi Henri IV, dans les ^éwwires de Duplessis-Mornay, t. VI, p. 385-430, édit. de 1824.

EN BEBTAGnR. 9

« Lamioeda duc de Mercœur, écrit Tud de ses admiratears, estoit « de ees impérieuses à qui les anciens destinoient la royauté. Il avoit « la taille dégagée, et la stature au-dessus de la médiocre; la tête « grosse, mais sans cheveux, suivant la coutume du temps. Sa charte nure estoit blanche, et son teint vermeil. Les sourcils lui estoient « majestueusement et également voûtez. Le nez lui estoit héréditaire, « car les princes de la maison de Lorraine Tout assez long; mais « il n*estoit pas fort aqnilin, ce qui découvroit sa grande douceur. « Le plus beau de son visage estoit son œil, grand, vif, bien ouvert, « étincelant, mais chaste et nullement menaçant. Il avoit les joues « honnestement remplies, la bouche petite, le menton un peu long : il « portoit la moustache retroussée à Tespagnol, la barbe pleine et un «r peu au-dessous du menton. A le voir, on auroit auguré cent ans de ff vie et de vie vigoureuse. C* estoit un César à cheval et un Alexandre « à pié^. » Le portrait est complet ; rien n'y manque : le dernier trait smrtout est admirable.

Yoici maintenant Féloge des qualités intellectuelles du duc de Herc<Bur par un Nantais qui vivait en quelque sorte dans sa familiarité, Pierre Biré, avocat au siége^ présidial de Nantes :

« Cestoit un prince doux et bénin, tant vers ses amis et serviteurs, « que à Tendroit de ses ennemis ; éloquent, bien disant, et laconic « en ses discours. Outre la. langue française, il parle des mieux « ritalien, l'Espagnol et rAUemaut, et entend très-bien le Latin et « l'Anglais : et est si bien versé en toute sorte de sciences que de « tout ce qu'on luysçauroit proposer, il en discoure si pertinemment, « qu'il s'en rend admirable à ceux qui l'escoutent parler. Il se plaist «ordinairement à la Poésie, et y récrée quelquefois ses esprits, « lorsqu*il peut prendre le loisir et la commodité d'y vacquer. Je le

1 Cité par C. Mellinet , J7i'5^ de la Commune et de la Milice de Nantes, t. {Il, p. 3H. — Hist du duc de Mercœur, édit. de 1689, p. 266-268.

Les différents portraits de Mercœur que j'ai pu examiner, surtout ceux de Moncomet , de Jérôme Vierx et de Jean Siebmacher, se rapportent jusqu'à un certain point k cette description louangeuse ,• mais les artistes ont flatté Mercœur beaucoup moins que les panégyristes : sur Tune de ces gravures on lit ces vers:

Mercurii ducis ora vides , quo prœside tellus Armorica innumeris fiilget décora la tropaeis: G decuB Austrasiœ , pietas tutata , fidesque ^teraas stptuunt tua circum tcmpora lauros.

10 LA IIGUE

ft sçay pour avoir eu rhcmneor de Teoir plasienrs belles Odes, « Sonnets et Stances de sa composition, dont j'espère qu'an joat le « publie aara la communication. Sa coastume ordinaire est de pro- « po^ef qtielqde belle matière pour estre agitée et an long traictée ft â rissaë de ses repas. En quojr il prend si grand plaisir, qu'après « avoir altentivétnent escouté les faisons des uns ei des autres^ il <r entre finablement en deà discours, dont les périodes contiennent « autadt de sentences et résolutiotiis. » Puis le courtisan louangeur célèbre sa piété, son courage, ses talents militaires : « Pour jeune k qu'il est, il a produit lés effets d'im si vieil, mûr etfHrudent entende dément, que, sans aacune adulation et mensonge, je puis appeller <r le progrès de son jeune âge, les œavres miracaleui de Dieu et de K nature.... Pour tout dire eti quelques mots, il égale Milciade en « vaillance, Prrrbus en faits, Theseus en bruit, César en science, « Fabias Maîimtis en prudence, Cyrus en largesse et Dsivid en « oraison, etci. »

Saiitit François de Sales, qui devait proUdncer son oraison fonèbre, rappelle à peu près de la même façon les belles qualités de son héros : il célèbre surtout sa chasteté, « verta rare en un siècle si « dépravé : il n'ignorait pas que les voluptés ne nods embrassent (r que pour nous étrangler. Il estoit donc des plus tempérants en son « vivre, vu qu'il ne mangeoit que comme par force, et qu'il ne tt bUvoit |)resque que de l'eau.... Il netouchôit la terre que des pies, « comme la perle se conserve pure et nette au foad de la tner, ne K Sortant jamais de sa coquille que pour recevoir sa nourriture de «r la rosée du ciel.... Je dis le duc dé Mércœur un des remparts de « là chrétienté, tin des protecteurs de la foi, le guidon du crucifit^ Jè

n faut ajouter, pour expliquer ces éloges, que saint François de Sales, dans son panégyrique de Mercœur, pouvait se laisser entraîner par un noble mouvement de reconnaissance : son père, son aïeul et son bisaïeul avaient été pages d'honneur dans la maison des Martigues^.

1 P. Biré, Jlliences généàtogiquei de la fhjaiàon de Lorraine, p. 247 6t dd.

2 Cette oraison hinëbre fut prononcée par le saint évèque k Notre-Dame de Paris , le 27 avril 1602 : c'est un éloge pompeux et souvent fort exagéré de Mercœur ; elle renferme deux parties distinctes : 1» glorification de toutes les vertus du prince, tempérance, chasteté, douceur de caractère, science, piété, charité ; 2<' belles actions de Mercœur dans la guerre contre les Turcs en Hongrie :

EN BBBTAftlIB. 11

An mHidii de ces lonaDges eïagérëes et prëtentienses, il est juste de reconnaître qne Mercœar était simple et doux dans ses mcenrs et dans ses manières; instruit, ami des lettres et des sciences; coarageox nxtt un champ de bataille, prudent plutôt que téméraire. Déjà même il s'était distingué dans plusieurs campagnes, principalement aux siégea de Bronage et de la Fère, où il apprenait Part de la guerre^ sot» les ordres de son cousin, Hoiri de Gtrise. Mais ces qualités tionnétes et estimables ne sont pas celles qui triomphent des obstacles et forcent la fortune dans les grandes entreprises. Mercœur ne Ait jamais un héros; jamais il ne s'éleva à la hauteur des circonstances: il lui manquait la force du caractère et Ténergie des convictions. Ce fut un politique ambitieux, d*un esprit indécis et circonspect, craignant toujours de se hasarder, débutant par Tingratitude, et terminant sa carrière par le mensonge et la faiblesse^

La duchesse de Mercœur devait assurément montrer plus d'énergie politique que son mari : c'est elle qui excitera son ambition trop lente ou trop modérée ; c'est elle qui lui fera voir chaque jour la Bretagne, disposée à reconnaître en lui Tépoux de la fille des anciens duoSf le ohef national, le représentant de la vieille indépendance

récit âé to tioiort chrétienne k Nuremberg. Saint François de Salés , comme la plupart d08 orateurs soad Henri IV, a bien soin de ne pas parler de la Ligne : « taidttS belle partis, écrivait saint François à M»* de MerccBisr, aurait ràiseik u de se plakidre davoir été omise; mais ne devant dire que oe qm convenait au <c temps, au lieu et aux auditeurs, j*ai dû laisser à Ihistoire, qui réserve des « volumes entiers pour une si belle vie, de suppléer k mon défaut. »

Il eristé ùtie hiàtoire de Mercosur; elle a pour titre: Vffistoire de Filipe- Émanuel de Lorraine, duc de Mercomr, par G.'G. de M. (Brusléde Monplainohamp), à Cologne, chez P. Marteau, 4689, in*l3, et à la Haye ches Abraham Acher^ 1699. Cest un ouvrage médiocre, qui ne m'a rien apinns: Tauteur omet^ à dessein H presque toute la vie de Mercœur pendant la Ligue, c'est-k-dire toute son histoire ,.et il tombe dans les erreurs les plus grossières , malgré ses prétentions k la science. « Ceux qui, pour faire valoir leur éloquence, écrit-il, ont n eonUkis santtifié IM actions les plus blâmabieB , apprendront de saint François n de Sales à taire des choses qu'ils ne peuvent raisonnablement justifier. Ce saint « oratetir peut dire des miracles de son héros, pendant la Ligue $ mais il couvre « cet endroit dangereux sous un prudent silence. » On conçoit le silence du panégyriste; mais celui de Thistorien .' Je n'ai pas cru devoir suivre sa recommandation. — L'oraison funèbre se trouve k la fin de l'histoire de Mercœur. V. CEwores de saint François de Sales, lettre 33»; préface du Traité de l'amour de Dieu. — Fie de saint François , par M. , curé de Saint-Sulpice,

i2 LA UGUE

armoricaiDe : aossî les mémoires contemporains, surtout ceui des royalistes, ne cesseront-ils de répéter que le faible Mercœur est entièrement conduit par sa femme, la belle et altiëre duchesse.

Tel était le duc de Mercœur, nommé gouverneur de Bretagne par son beau-frère Henri III, en 1582*. La duchesse était venue s'établir, dès le mois de mai 1583, à Thôtel de Briord, qui appartenait au célèbre capitaine huguenot La Noue ; mais ce fut seulement au mois de septembre que le duc se décida à faire son entrée triomphale dans la grande ville de la Bretagne. Depuis plusieurs mois, on s'était préparé à recevoir avec magniQcence le prince, qui rappelait les vieux souvenirs et ranimait les espérances : la cérémonie surpassa tout ce qui avait été fait jusque-là dans les solennités de ce genre. Le clergé de la collégiale, celui des paroisses et les religieux des couvents, Tuniversité, tous les corps de la ville,, avec la milice bourgeoise, une foule de gentilshommes et neuf cavaliers nobles, représentant les neuf pairs ou barons de Bretagne, allèrent an-devant du nouveau gouverneur, qui était descendu, à rentrée de la Fosse, chez le riche marchand André Buys. « Ni duc « de Bretagne, ni roi de France, voire même la duchesse Anne, « n'avait eu réception semblable. » Et, pour en conserver le souvenir, le chapitre en faisait insérer sur son registre la très-curieuse narration. Déjà, comme on Ta remarqué, cet étalage extraordinaire de pompes et d'honneurs préparait évidemment à Mercœur les moyens de parvenir an but que son ambition allait se proposer: ce n'était pas 4e frère de la reine Louise que la population entourait ainsi de ses hommages, c'était l'époux de Marie de Luxembourg, l'illustre rejeton des Penlhièvre^.

Peu de mois après, la mort du duc d'Anjou (1584) ouvrait la grande question de la succession an trône *. Henri de Navarre devenait l'héritier présomptif de la couronne de France ; et la Ligue

1 Mercœiur avait déjà visité plus d'une fois les principales villes de la province : ainsi , nous trouvons aux Archiyes de Nantes le mémoire des sommes dépensées, lors de sa première venue, surtout pour le dîner qui lui fut donné dans la grande salle des Jacobins, le dimanche 24 novembre 1577. -^ Archives municipales de Nantes.

â Registre du Chapitre de l'église cathédrale de Nantes, fol. SOI verso et 202 recto. — L abbé Travers, Histoire civile, politique et religieuse de la ville et du comté de Nantes, publiée en 1841, Nantes, 3 volumes in-4", 1. 11, p. 554.

EN BEBTAGNB. 13

«atboliqne, déjà formée depuis 1676, se décidait à agir outertement, pour défendre les droits sacrés de la religion et de la patrie. Par le traité de Joinville (déc. 1584), les chefs catholiques, réunis aui députés de TEspagne, s'engageaient à reconnaître le cardinal de Bourbon, oncle de Henri de Nayarre, comme légitime héritier du trône, et à prendre les armes contre les calvinistes, que semblait protéger la lâche indifférence du roi. Mercœur n'assistait pas à cette assemblée; mais on déclara qu*on ne doutait pas de ses bonnes intentions, et on laissa en blanc la place de sa signature^. Comme les Ligueurs craignaient un rapprochement entre Henri de Navarre et Henri UI, le cardinal de Bourbon publia à Péronne son célèbre manifeste, le dernier jour de mars 1585 : c'était le signal de la guerre civile. Henri HI, incapable de franchise et d'énergie, se laissa encore une fois entraîner par les conseils de sa inère, et consentit, quoique bien à regret, à signer le traité de Nemours (7 juillet 1585), qui mettait .véritablement la royauté sous la dépendance des che& de k Ligue 3. Pour satisfaire le peuple, on proscrivait les calvinistes : les ministres devaient sortir dn royaume, avant un mois; Ton accordait aux autres six mois pour se convertir. Puis les chefs du parti commençaient déjà le démembrement de la France, en exigeant du roi des places de sûreté, dont il paierait les garnisons, et des gardes à cheval, également entretenus à ses frais. Mercœur recevait pour cinq ans en Bretagne, Dinan sur la Bance, place très-forte au xvi* siècle, et Çoncarneau, port de mer assez important si^r la. côte méridionale; cette dernière ville n'avait pas alors une excellente renommée : « C'est une bonne forteresse, dit « un ligueur contemporain, pour la ruine du pays, et inventée « cepeqdant pour son bien ; une retraite à ^voleurs, gens de corde, « comme il se voit par. expérience . que si quelqu'un a assassiné « son voiisin, ou fajt quelque vol, ou ravi fille ou femme, Çoncarneau « est sa retraite'. » Mercœur nommait gouverneurs de ces deux places^ deux capitaines qui lui étaient dévoués, Jean d'Avaugour,

1 De Thon, liv. lxxxi.

2 Mémoires de la Ligue, t. W, édit. de 1758.

3 Histoire de ce qui s'est passé en Bretagne durant les guerres de la Ligue et particulièrement -dans le diocèse de GornouaiUe, par M: Moreau, chaqoine dudit diocèse et conseiller au présidial de Uuimper, publiée par M. Le Bastard de Mesmeur, Brest, 1836, in 8\

i4 LA LIGUE

seigiieur du Bois delà Motte, dit Saint-Laurent, et le sienr Le Prêtre de Lezonnet. Lorsque les États de Bretagne se réunirent à Hantés (oct. 1585), le roi leur demanda de payer les garnisons de ces villes; malgré leurs sympathies pour Hercœur, les députés ne purent s*empôcber de refuser, tant leur inutilité était évidente : pour cette année seulement, ils voulaient bien pourvoir à Tentretien des arquebusiers à cbeval du gouverneur de la province^ •

Le duc de Neyers, Tun des hommes les plus intelligents et les plus impartiaux de cette époque, fait voir avec la plus grande netteté que ces places de sûreté ne servaient qu*à permettre aux princes lorrains de prendre pied dans le royaume. En effet, dans les provinces où elles étaient situées, les calvinistes étaient impuissants, sans cbâteaux, sans prêches comme autrefois. Pourquoi d'ailleurs ces 'craintes, ces défiances, puisque Guise et Mayenne devaient conduire deux grandes armées contre les ennemis ? Ce n*était pas sans doute pour servir de retraite aux ligueurs contre les calvinistes; car il eût fallu pour cela le renversement du royaume : enfin, ce n*était pas pour se garantir du roi, ajoute Nevers, puisque les chefs de la Ligue venaient à la cour. Aussi ce traité de Nemours, qui découvre déjà fesprit et les intentions des princes ambitieux, était une telle atteinte portée à rantorité royale, que le pape Sixte- Quint ne pouvait s*empêcber de manifester ses craintes et son mécontentement*.

Les calvinistes de Bretagne, bien peu nombreux, encore moins redoutables, s'étaient dispersés, à la première nouvelle de Pédit de juillet; les ministres avaient fui, à travers mille dangers, vers Jersey, Guernesey, l'Angleterre et surtout laBocbelle; fa plupart des sectaires avaient suivi leur exemple. Lorsque Mercœur, profitant de la mort du vicomte de Roban, se fut emparé du château et de la garnison de Blain, les calvinistes perdirent l'un des derniers asiles qui leur fût resté dans la province : toutes leurs églises étaient

1 Registres des États de Bretagne .* cette magnifique collection manuscrite est aux Archives dllle-et- Vilaine. — Dom Taillandier, continuateur de D. Morice et de D. Lobineau , Hist. de Bretagne, in-fol., p. 356.

3 Traité des causes et des raisons de la prise d'armes faite en janvier 15S9 , et des moyens pour appaiser nos présentes afflictions^ par L. de Gonzague, doc deNevers. — Jrchives curieuses de t histoire de France, l'^c série, t XllI, p. 134-137. —Dom Taillandier, pp. 353, 354.

EN BEBTAGNB. 15

désolées et diUruites depuis 1585. Aussi, depuis cette époque, si l*ou en excepte Yitré, le parti de la Réforme n*était mature d'aucune position en Bretagne, n'existait même plus : s'il y avait encore quelques gentilshommes ou quelques bourgeois protestants, nulle part ils n'étaient réunis, nulle part ils ne devaient occasionner le moindre trouble dans la province <.

Mercœur n'avait donc aucun ennemi à combattre dans son vaste gouvernement : alors, voulant utiliser les troupes dont il pouvait disposer, il se dirige vers le Poitou, afin de s'unir au duc de Mayenne contre les calvinistes de l'Ouest. Mais celui-ci n'était pas encore arrivé ; et Mercœur, surpris près de Fontenay, était contraint de fuir pendant la nuit, abandonnant une partie de ses équipages, perdant môme beaucoup de soldats et repassant avec peine la Loire. Heureusement pour lui, le prince de Coudé se détourna, dans l'espoir de surprendre Angers; et la déroute complète de son armée dans cette aventureuse expédition éloigna la guerre de la Bretagne s.

Si Ton en croit l'un des historiens de Hercceur, il allait réparer cet échec , en se distinguant au milieu des princes lorrains dans la défaite de la grande armée allemande , après la journée d'Anneau; et il s'unissait de plus en plus intimement à leurs projets ambitieux'.

1 Histoire ecclésiastique de Bretagne, depuis la réformation jusqu'à l'édit de Nantes, par Phil. Lenoir, sieur de Crevain, pasteur de Blain, publiée par M. Vaurigaud, pasteur de Téglise réformée, Nantes, I85i, in-S».

Grevain donne de curieux détails sur cette dispersion des calvinistes bretons : les ligueurs de Redon avaient commencé par se jeter sur la Boche-Bernard, et piUé les maisons des huguenots absents ouj sans armes : ils avaient détruit la bibliothèque du pasteur Louveau, et brûlé son histoire ecclésiastique. Tous les ministres quittent la province; et, <( pour apprendre Thistoire des réformés M de Bretagne, ^oute Grevain, il faut les aller chercher à la Rochelle: « toutes les églises sont dissipées, et les particuliers, qui ne peuvent prendre «( le parti de la fuite, se contentent de prier Dieu en secret, sans s'assembler « pour entendre la parole divine ou célébrer leur culte. » (P. 265-278.)

2 De Thou, liv. 82. — Mémoires de la Ligue, Amsterdam, 1758 , t. II, p. l. — Palma Gayet, t. I, Introduction.

3 P.Biré, Mliences généalogiques, p. 255. U dissimule Téchec de Mercœur près de Fontenay, en disant quil ne se retira sur Nantes que par Tordre iSormel du roi, qui voulait Tempêcher de combattre. {Id,, p. 253.)

LEstoile parle de Mercœur, qui assistait au service solennel célébré à Paris, en

Après la journée des barricades (12 mai 1588), le roi, forcé de fuir loin de Paris par le duc de Guise, avait signé un traité encore plus huniiliant pour lui que celui de Nemours : Henri de Navarre était formellement déchu de tous ses droits à la couronne, et Henri III s'engageait à le poursuivre dans le Poitou et dans la Guyenne. Il charge alors le duc de Nevers de lever une armée pour remplir cette mission difQcile, en se conformant sans doute à ses intentions secrètes : mais le duc de Guise, qdi se déQait de ses serments et de ses promesses , et qui déjà s'habituait à gouverner, envoie quatre régiments à son cousin le duc de Mercœur, avec Tordre de commencer immédiatement les hostilités.

Henri de Navarre était un redoutable adversaire pour le prince ; aussi Mercœur était à peine arrivé devant Montaigu, qu'apprenant rapproche des calvinistes, qui venaient de la Rochelle, il se retire en toute hâte vers Nantes : ses troupes furent attaquées sur les bords de la Sèvre, près de Monnières, dans un chemin creux et couvert, et complètement défaites ; 8 drapeaux, 450 hommes, beaucoup de charrettes et de chevaux tombèrent au pouvoir des ennemis *. Le roi de Navarre conçut alors le projet de s'emparer de toute la côte de Bretagne, de Saint-Nazaire à l'embouchure de la Vilaine, pour tirer des revenus considérables des salines du pays, et fermer l'entrée de la Loire : déjà il avait pris Beauvoir et l'île de Bouin, quand l'arrivée du duc de Nevers le força de se retirer vers la Rochelle 3. Peu de temps après, Henri III, se voyant poursuivi jusqu'aux dernières extrémités par son ennemi le duc de Guise, crut ne pouvoir échapper à une ruine certaine que par l'assassinat: ce fut le signal de la révolte des ligueurs contre la royauté; et Mercceur

mémoire de Marie Stuart , le 13 mare 1587 : le 20 mare , il part de la capitale avec le duc de Mayenne , sur les instances de Henri IQ , qui craignait une sédition. — Journal de Henri 111, p. 217 et 223.

1 Avertissement sur les exploits d armes faits par le roi de Navarre sur ceux de la Ligue, au bas Poitou, 1588.

2 Henri IV, dans une lettre à M. de Yivans , lui annonce la prise de Beauvoir (24 octobre 1588) : au commencement d'octobre , il s'était avancé jusque auprès de Nantes ; il couchait et dînait à Vertou , le 2 et le 3 octobre. Lettres missives de Jffenri IF, t. U. — Mém. de Duplessis-Momay, p. 165, édit. de 1824. — J5fi5«. universelle de d'Aubigné, t. III, p. 126, édit. de 1616-1620. — Mém. de la Ligue, t. Il, p. 509, etc., et p. 526.

EN BaBTAGIfB. 17

pensa que le temps était yeoa de commencer Fexëcution des projets qu'il avait préparés déjà depuis longtemps.

Henri III s*était probablement repenti de la grande puissance qn1t avait imprudemment accordée à son beau-frère: Ton avait même fait courir le bruit que le roi était sur le point de répudier la reine Louise, comme stérile; mais que le véritable motif du divorce était d*abaisser la trop grande puissance de Mercœur. Cependant, trop faible pour la lui enlever désormais, il conservait encore quelque illusion, et se contentait de chercher à balancer Tinfluence des ligueurs.

Dans les nombreux pamphlets publiés à cette époque contre les ligueurs, Mercœur n*était pas épargné : ainsi, dans la description d*un tableau fait au crayon , trouvé en la chambre du roi , 1 585 , il est représenté fort bien paré, avec cette devise : Symbolum ingratitudinis. Dans la bibliothèque de M"*" de Montpensier, nous lisons : Les Espouvantables menaces du duc de Mercœur contre la roine de Navarre et les hérétiques de Poitou, imprimé à Nantes. — L'espérance de réunion de madame deMartigues avec révesque de Nantes^mise en tablature. — Chants lamentables des pages de JRf™" de Mercœur...., etc. 1587. « L*infidélité du duc de Mercœur, dit un pamphlet « de 1589, surpasse la delmauté du plus ingrat, je ne veux pas dire « beau-frère, ains serviteur qui oncques. Ce qui fait croire de lui « toutes les vilenies qui s*en disent.... Qu*eût-ce été de lui et de ses « pauvres frères et sœurs, sans le mariage de la reine sa sœur avec « le roi Henri III. Pouvoient-ils tenir rang, je ne veux pas dire de « princes (car, vu leur extrême pauvreté, c*eût été une trop lourde « bêtise, de se le dire hors de Lorraine) , mais (le moyens gentils- « hommes? etc., etc^ »

 répoque des barricades de Paris, Henri IH s* empresse d'écrire aux villes de la province, pour les maintenir dans le devoir : dans Tespace d'un mois, il adresse six lettres à ses chers et bien amez les maire et eschevins de la ville de Nantes. Le 12 mai, il espère que rémotion parisienne n*aura pas de suite ; il leur en donne avis, afin qu'ils tiennent la main que leur ville puisse aussi demeurer en paisible estât sous son obéissance. Le 16, il proteste de ses bonnes intentions pour les droits de ses sujets, et de son zèle pour la religion

i Mém, de la Ligue , t. IV, p. 194. — L Estoile, p. 194-210, etc., etc.

18 LA LltiUE

catholique : il a récemineDt exposé sa vie en combattant Farmi^e des Allemands ; il repousse tontes les accusations dirigées contre lui ; il les prie de riadjouster foy à telles inventions et inductions y et d$ se tenir fermes, unis et conjoints avec lui pour lui rendre l'obéissance qui lui est due. Puis il envoie en Bretagne deui ie ses conseillers fidèles, avec deux nouvelles lettres du 19 et du 23 mai ; il a juré, écrit-il, de maintenir la foi catholique et de pourvoir à ce qu'un prince catholique fût son successeur : il les supplie de demeurer fidèles et constants en la dévotion et obéissance que doibvent rendre bons et loyaux subjects à leur roy, sans se laisser ébranler d'aucunes mauvaises impressions, qui ne peuvent servir qu'à diviser les citoyens et bons bourgeois, les plonger en des craintes et dcffiances immortelles et establir des auctorilés et puissances extraordinaires, qui ne peuvent apporter à présent et à la fin que toute ruine et désoUation.

La municipalité, composée en grande partie d'hommes nuxlérés, dévoués à leur religion , mais fidèle^ à kvr roi et ennemis du désordre, dirigée d'ailleurs par le sage <^ courageux Charles Har* rouys, fiieur de l'Es{Hnay, conseiller du roi et président au siège présidîal de Nantes, assure à diverses reprises Henri III de «es bons sentiments; et le roi, dans de nouvelles lettres du 4 jum et du 17, remercie vivement les habitants de ces protestations.

Le duc de llercœur était i Rennes ; il venait de recevcMr, daipts les premiers jours de juin, des lettres que lui adressait la municipalité parisienne, pour l'engager à s'anir aux catholiques contre les ennemis de la religion^. Mécontent des dispositions beaucoup trop modérées de la haute bourgeoisie, il écrit le 13 jjuin à la municipalité nantaise, en termes assez secs : il se plaint de la mauvaise garde qui se faisait dans la ville, quand les ennemis étaient presque aux portes ; il s'étonne d'un aussi mauvais vouloir 9. D'autre part, il se disposait à rompre avec Henri III, et redoublait ses intrigues, pour détacher le peuple de sa fidélité au roi : il écrivait de Dinan plusieurs lettres aux nantai8(30 |oin- 6 juillet), semblant impatient de leurs nouvelles, ne

i Registres de l'HÔtel-de- Fille, XII, fol. 150. — Capefigoe, V, p. 3e. Bist. de ia Béforme, de la Ligue et eu règne 4e Menri IF, 8 voL m-^P. — Voir les Mémoires de la Ligue, t. II , p. 331-342.

2 Travers cite les textes de toutes ces lettres da roi et de Mercœur, t. II , p. 571-575. — Arch. munie, de Nantes.

EN BBBTA6NB. i9

voulant demeurer plus longtemps en attente de leurs lettres; il les assurait qa*f/ abandonnera tout pour aller vers eux, pour leur conservation, laquelle il a aultant à camr que chose de ce monde^.

Le roi commençait à perdre ses dernières illusions ; il engageait môme les bourgeois, mais indirectement, à se défier de Mercoenr : « Nous vous admonestons, écrivait-il de Ronen le 30 juin, de continuer constamment dans votre fidélité, sans prester l'oreille aux mauvaises persuc^ions et inductions qui vous pourraient être faictes pour vous en divertir; vous proposant toujours devant les yeux que le plus assuré appui que vous puissiez aeoir, ce sera d'estre conjoints inséparablement de vostre roy, qui fia aultre plus grand désir que de vous faire sentir sa bien-- ^veillance par tous bons et favorables traitements, et de vous veoir tous ses subjects catholiques bien unis pour l'extirpation des hérésies et un ferme établissement de la religion catholique, apostolique et romaine K »

Mais déjà tout s^agitait pour la guerre, dans la plupart des parties de la Bretagne, et surtout à Nantes, la grande ville que Mercœur destinait à être la capitale de sa principauté. Dès Fépoque où il avait été nommé gouverneur de Bretagne, le duc avait eu soin de se faire un grand nombre d*amis et de créatures parmi les nobles du pays. // avait pratiqué, dit Montmartin, nombre de gentils^ hommes, mais non pas des plus grands et premiers de la province, entre autres le sieur de Goulaine et son frère de Saint- Laurent, d'Glivet, de Guébriant, les d'Aradon, Talhouet, Chesnays , ceux de la maison de Carné, de Keralio, Kergouet, Jfa/eno^,elc'. Sous prétexte de fêtes et de tournois, il avait plu- «eurs fois réuni un grand nombre de seigneurs, et, soit en flattant leur amour-propre national, soit en leur faisant deviner les avantages qu'ils pourraient trouver à se soulever contre le gouverne-

1 Travers, t. Il, p. 676.

3Mellinet,t.IIl,p.321.

3 Jean du Mats , seigneur de Terchant et de Montmartin , gouvomeur de Vitré, a écrit une relation curieuse des troubles arrivés en Bretagne depuis lan 1589 JQsquen 1598. Protestant et royaliste dévouée la cause de Henri IV, quilestimait et Taimait , il a raconté avec candeur et sincérité les événements auxquels il prit i^art. Ses mémoires sont imprimés dans le supplément qui suit 1 histoire de D. Taillandier, col. 272-316.

ment royal, il en avait gagné beaucoup à sa cause : il avait eu soin de placer comme commandants dans les principales villes des hommes sur la fidélité desquels \\ pouvait compter: ledit seigneur de Mercœur, selon les paroles du bourgeois royaliste Picbart, Lorrain fin et cauteileux, plus que guerrier, par soubz main commence à s'asseurer des villes, ehasteaux, fortifications et communautez du pays de Bretaigne ou aultrement ; et toutesfois il ne se veult déclarer, ains contrefait toujours le serviteur du roy le mieux du monde *. Déjà, dès Tannée 1585, il faisait faire de grands préparatifs à Redon, sans qu'on pût en deviner r<ri)jet ; il renforçait les garnisons des villes qui lui étaient particulièrement soumises, Dinan par exemple ; il ordonnait d*armer des navires à Nantes, pour résister aux pirateries de la Bocbelle; il pressait vivement à Nantes les travaux de la nouvelle ville du Marcbix, etc., etc^.

De bonne beure Mercœur s*était proclamé le fidèle défenseur de la foi catbolique ; ses intérêts et ses convictions étaient d*accord. Pour mieux s'assurer du duché de Bretagne, il s'était, fait donner le titre de Protecteur de TËglise romaine dans cette province; plusieurs évéques , principalement ceux de Rennes et de Dol, avaient ménagé une assemblée ecclésiastique à cette intention, et, disent les Mémoires de la Ligue, ib avaient donné formulaires à leurs jésuites et prêcheurs, pour émouvoir et amener le peuple à cette décision^

n avait d'ailleurs à sa dévotion tous ceux qui aimaient mieux obéir à un prince particulier que vivre unis aux Français, ou dans leur intelligence, qui ne leur était pas très-agréable^. Enfin

1 Jean Pichart, notaire et procureur au parlement de Rennes, a écrit une relation sommaire, mais exacte , des principaux éyénements qui se sont passés à Rennes et dans les environs , du 2 mars 1589 au 28 mai 1598 : D« Morice Ta insérée dans le t III des Preuves de L'Histoire de Bretagne, col. 1695-1758.

2 Dom Taillandier, p. 355. — Lettres du comte deTontaines k Henri UI, dans la Ligue à Saint-Âfalo, p. 97. Extrait textuellement copié d'un manuscrit de la fin du xvi« siècle , de Nicolas Frotet , sieur de la Landelle , par L. du Bois, dans la Revue rétrospective, t. IX, p. 83-124. — Grevain , p. 2Ô5-266. — Arch. de Nantes : quatre lettres de Mercœur aux maire et échevins de Nantes, au siiyet de Tarmement de mer, etc., mai et juillet 1586.

3 DAubigné, t.III, p. 164. — iUëmatra^etotoZi^ue, t ni,p.247. — DePiré, 1. 1 , p. 30.

4 Davila, p. 839; Histoire des guerres civiles de France, traduites par Baudouin , Paris , 1647 , in-f^.

EN BRBTA6IIB. 2i

Hercoeor, depuis qu'il était en Bretagne, avait cherché à se rendre populaire; ainsi, dès son arrivée dans ia province, à la requête des députés réunis aux États de Vannes, il avait levé, an grand content^nent de tous, la défense royale d'exporter les blés*. Puis il avait revisé Fétat des pensions et supprimé celles qui ne lui semblaient pas méritées : le maire de Nantes recevait 300 livres du duc de Montpensier; cette faveur et beaucoup d'autres semblables cessèrent. En même temps, Mercoeur s'aCBliait aux confréries religieuses et bourgeoises, par exemple à celle de la Passion, fondée à Nantes, en l'église de Sainte-Croix, par piété sans doute, mais aussi pour, augmenter le nombre de ses partisans *.

Parmi les villes de Bretagne, les plus importantes étaient, parleur grandeur et leur position, Nantes et Rennes. Il ne semblait pas facile de détacher celle-ci du parti du roi. Depuis la réunion. Bennes avait été fiavorisée par le gouvernement français; et le parlement qui y siégeait, représentant de l'autorité royale et défenseur de l'unité nationale, contribuait par son influence à faire respecter la légalité. La conduite de Hercœur avait de bonne heure excité la défiance des magistrats, et, dai» tous leurs actes, ils s'étaient constamment efforcés de maintenir ou de rétablir la paix. Dès le 9 avril 1585, René de Bourgneuf, premier président, prie le gouverneur S empêcher que les nouneaux troubles^ qui renaissent presque partout, n*ayent cours en cette province, et qu'il se fasse des ligues particulières.... Il faut se tenir en bonne union avec le roi^ et ne pas s'en séparer, pour prendre d'autres partis, etc. Puis le parlement lance une déclaration contre les factieux, qui font des levées contre le service du roi : Hercœur répond qu'il n'y a pas de troubles dans la province, et que d'aillenrs il est dépourvu de troupes, pour exécuter les décrets qu'on

1 D. Taillandier, p. 347-348. — Jetés de Bret., t. III, col. 1467.

S M Les confrères, avertis de la bonne intention qu'il plaît k très-haut, trèsillustre et puissant prince Monseigneur . messire Phil. -Emmanuel de Lorraine (vient ensuite la longue énumération de tous les titres de Mercceur), de vouloir entrer en ladite confrérie, pour Thonneur de Dieu, se seroient k dite fincongrégés en forme de corps politique en ladite église de Sainte-Croix , et , après les vêpres y avoir été dites et entendues par mondit seigneur, les statuts de ladite confrérie a promis et juré de les garder. . . et moyennant ce , a été ledit seigneur duc reçu lun des frères de ladite confrérie. — 3 janvier 1586. » — ( Extrait des statuts de la frairie delà Passion, 1769.)

pourrait rendre contre les rebelles.... Plus tard, le parlement défendait expressément au sieur de Monibarot, gouverneur de Bennes, de recevoir dans la ville un prince ou seigneur plus fort que lui*. Mercœur cherchait à combattre cette influence, hostile à ses projets, en développant les passions religieuses des Rennais ; ainsi, il contribuait à rétablissement des jésuites dans cette ville en 1587^.

Mais c*était Nantes qui devait être la capitale de la Ligue en Bretagne : c'était Nantes qui pendant neuf années devait élr« la place d'armes de Mercœur; c'était dans ses murs que le duc et la duchesse devaient tenir leur cour jusqu'en 1598.

Le mécontentement des habitants contre l'autorité royale datait déjà dé loin :, la ville voyait avec peine que Bennes lui était préférée ; et, par rivalité, par jalousie, elle devenait de plus en plus bretonne, à mesure que Bennes s'attachait davantage aux intérêts français. Depuis 50 ans, le parlement était disputé par les deux cités, qui toutes deux avaient la prétention d'être la capitale de la Bretagne ; et l'on peut juger de l'esprit qui animait à ce sujet les Nantais, par la curieuse plaidoirie de maître Chopin, leur avocat, devant les Ëtats de la province 3. De plus, Nantes avait eu le malheur d'être presque toujours en guerre avec ses différents gouverneurs ; et ces misérables querelles, ces vexations de chaque jour, avaient à la longue contribué à aigrir le caractère des habitants, et à les ûriter contre le pouvoir royal lui-même *.

Depuis le commencement des guerres civiles, Nantes, sans cesse menacée par les nobles calvinistes du Poitou, avait continuellement été forcée de prendre les armes pour sa défense ; au milieu de leurs inquiétudes et de leurs longues souffrances, les habitants avaient contracté uiji attachement naturel pour la cause catholique; de même que, plus tard, Nantes devait défendre courageusement la république contre ces mêmes nobles du Poitou et de la Vendée, devenus catholiques et royalistes.

i Table raisonnée des actes du parlement de Bretagne, depuis son origine jusqu'en 17iS0.' manuscrit précieux, fort bien fait, à la bibliothèque de la Cour, à Rennes.

2 D. Taillandier, p. 361.

3 Mellinet , J^i5totre de Nantes^ t. III, p. 117, 135. — Arch. de Nantes: elles renferment 58 pièces, concernant les poursuites pour obtenir l'établissement du parlement dans cette ville.

4 Voir la Bretagne au wi^ siècle, depuis la réunion , par L. Grégoire.

EN BBBTA6NE. 23

Mercœor connaissait ces dispositions; il connaissait aussi Tamoar que le peuple portait à sa femme, la belle Nantaise, la nouvelle duchesse, dont on était fier autant que de la reine Anne, de populaire mémoire. Il savait quelles ressources pouvait lui fournir cette grande ville, riche, courageuse, maîtresse de la Loire : aussi, de bonne heure se prépara-t-il avec habileté à la jeter complètement dans son parti. II avait saisi toutes les occasions de prouver son dévouement aux intérêts des habitants : il avait adroitement provoqué une demande de rétablissement du parlement k Nantes, et il avait promis de Tappuyer^ Pour soulager les pauvres gens, qui étaient ordinairement plus foulés que les autres par les soldats, il supprimait le logement à domicile, et, se chargeant lui-même de ce soin, il empruntait aux Nantais T argent qui lui était nécessaire, sauf à ne pas le leur restituer ; c'étaient les riches qui payaient : Mercœur en devenait d'autant plus populaire^.

Puis, sous prétexte de prévenir les attaques des protestants, il fortifiait chaque jour la ville, et s'efforçait de la rendre Tune des plus formidables places du royaume. Les paroisses, de quatre ou cinq lieues à la ronde, fournissaient successivement les travailleurs : d'après ses ordres, on rétablissait des chaînes de fer dans toutes les rues; on réparait les murs, les portes, les fossés; on montait l'artillerie sur les remparts; on faisait provision de poudre et de boulets'.

Mercœur comptait principalement sur les nombreux partisans que la Ligue avait dans la ville; dès le commencement des troubles, les habitants, surtout dans les classes inférieures, avaient manifesté leur antipathie, leur haine môme, contre les calvinistes. Depuis là pacification d'Amboise jusqu'au dernier édit d'union, ils s'étaient ouvertement opposés à toute réconciliation avec les hérétiques. Ceux-ci avaient été, à différentes reprises, chassés de la ville ; et l'on menaçait ceux qui y rentraient d'ôtre pendus ou étranglés. Les suspects étaient considérés comme coupables, et également expulsés ;

1 Registres secrets de la ville, 1583 : Arch. de Nantes.

2 Travers, t. Il, p. 562. — Mellinet, t. III, p. 316. — Reg. secrets de la ville, fol. 73, 29 déc. 1585 : Arch. de Nantes.

3 Travers, t. II, p. 558, 62, 65, etc., etc.

Prêt de 3,000 écus k M. de Mercœur, pour purger la ville 'de la vermine, c'est-à-dire des hérétiques (29 nov. 1585). — Prêt de 2,259 écvîs^A7%^s^}m deniers, pour la solde des gens de guerre (5 juin 1587). — Arch. de Nantes.

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or, plus le fanatisme populaire grandissait, pins les sages, les modérés allaient devenir suspects. Les efforts de ces derniers, quelque* fois heureux, n* avaient pas toujours été couronnés de succès ; si la noble et courageuse résistance de la municipalité, dirigée par son maire, Harrouys de la Semeraye, avait empêché la Saint-Barthélémy à Nantes, Tanimosité n*était pas moins grande contre ces ennemis, qui depuis trente ans n'avaient pas cessé de menacer la ville, loi avaient inspiré tant de craintes et causé tant de dnres privations. Les bourgeois depuis trente ans étaient presque toujours sons les armes, la nuit et le jour, sans sortir de garde, sous peine d'éire pendus, pour la défense de leurs murs * : combien d'argent n'avaientils pas été forcés de prodiguer, pour secourir le pays voisin, payer les troupes, les provisions, les munitions de toute espèce? etc., etc.

Les malheurs de Tépoque, même les inondations, les pluies trop abondantes, les maladies pestilentielles, qui ravageaint sans cesse le pays, tout était imputé aux calvinistes par les classes peu éclairées^. Puis le clergé respecté, la savante université, donnaient Fexemple, loin de chercher à calmer les haines et à réunir les Français sous le beau nom de chrétiens. A chaque instant, c'étaient nouvelles processions, préludes des processions de la Ligue ; exhibition du précieux corps de Dieu, de tous les reliquaires; prières pour demander à Dieu la prospérité des armes du roi contre les huguenote, prières pour le remercier d*une victoire sur les hérétiques, etc., etc'. Les prédicateurs étrangers se joignaient aux prédicateurs ordinaires, pour exciter le zèle et les passions de la multitude : le célèbre Feu-Ardent, qui prêchait le carême à Saint- Pierre, puis à Saint-Nicolas en 1584, était le précurseur du fougueux Le Bossu, dont nous aurons plus tard à parler.

Dès l'année 1575 (18 février) les chapitres de la cathédrale et de la collégiale et les députés du clergé du diocèse s'étaient réunis pour nommer des représentants, chargés de comparaître devant Grégoire XIII, Henri III, et devant tous les autres, à quelque tribunal et en quelque province que ce fût, afin de s'opposer à tout ce qui pourrait être fait et ordonné contre la liberté ecclé-

1 Registres de la ville : Travers, t. 11, p. 373.

2 Crevain, p. 42-44.

3 Travers, passim.

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siastiquB. Dans cette assemblée, premibre tentatire d^onioD cathcH liqae. Ton désapprouvait la tolérance en faveur d*ane nouvelle aecte en France ; on la proclamait contraire et pernicieuse à TËtat etàrËgUse^

Deux ans plus tard, le 23 janvier 1577, le chapitre et Tuniveraitë arrêtaient que tons les chanoines et les membres de Tuniversité signeraient les articles de la Ligue ^ pour la défense de la foi catholique et Textirpation de fhérésie. Lorsque le traité de Bergerac est envoyé à Nantes, avec lettres du roi (2 octobre 1577), Funiversitë s*oppose à la publication de Tédit (13 octobre); et cet exemple est suivi par la municipalité, qui, par Torgane du procureur-syndic, forme également opposition, en la cour du siège présidial, à un édii préjudiciable à la seule et vraie religion catholique. De même, plus tard, en 1581, le chapitre repousse le dernier édit de pacification'.

Mercœur, devenu gouverneur de Bretagne, favorisa ces associations catholiques, qui devaient soulever les populations, même contre Tautorité royale. Le moment allait arriver où les bourgeois modérés devaient succomber et laisser le champ libre aux hommes passionnés et aux ambitieux. Dès 1587, la ville était déjà tout agitée par les menées de ces ligueurs : une commission fut nommée par la municipalité ; elle devait s'informer si lesdits prétendus (associez catholiques qui disoient aviser au bien de la religion, avoient obéi aux édits et volontés du roy. On devait empêcher les assemblées illicites ; et ceux qui n'obéiraient pas seraient traités selon la rigueur des lois. Mais cette commission était complètement impuissante ; Mercœur soutenait les associations, et plusieurs des membres

1 Registres du chapitre : Travers, t. II, p. 464.

3 Les Archives de Nantes possèdent la copie de lacté de rassociation faite « entre les princes, seigneurs, gentilshommes et autres, tant de lestât ecclésiastique que du tiers-estat, subjectz et habitants du duché. » Cette pièce est presque semblable à celle qui a été publiée déjà plusieurs fois, et qui fut envoyée dans les différentes provinces : il y a seulement quelques variantes. Elle se termine par ces mots: « Fait kNantes, le douzième jour de janvier 1577; ainsi signé : Philippes du Bec, évêque de Nantes, La Ilunaudaye, M. Loriot, maire. »

3 Travers, t. II, p. 471 -521 . — Rcg. de la ville, aux Arch. de Nantes. — Reg. du chapitre.

de la commission étaient môme les chefs du parti, comme le grandyicaire de Conrans et le théologal Chrîsti *.

Quelques mois après, quand Henri III, forcé de fuir loin de Paris devant le duc de Guise, son ambitieux ennemi, voyait sa faible autorité de plus en plus méconnue, un mouvement catholique, auquel Mercœur n'était certainement pas étranger, éclata à Kantes.

i Archives de Nantes. — Travers, t. II, p. 56».

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