‹ La ligue et Henri IVChapitre 23 sur 50 · LA LILLE · texte numérisé non relu

LA LILLE

lettres étaient envoyées par les trois agents actifs de l'Espagne à Philippe 11. «Entre le duc de Mayenne et son neveu de Guise, écrivait don Diego d'ibarra, il y a peu de conformité, et l'oncle en a de grandes jalousies ; et encore que de ma part j'aye t'aict ce que j'ay pu pour les persuader à une bonne intelligence, il ne m\a pas esté possible. 11 y a eu hier une assemblée du président Jeannin (délégué du duc de Mayenne) et M. de La Chastre avec Richardot et moy sur les matières d'eslection. Ils se sont arrestés au choix de madame l'infante, en proposant lousjours l'afTaire pour difficile, et pour le remède, l'argent. La première chose qu'ils mettent en avant est que vostre majesté s'oblige de l'assister avec quatre millions par an pour les deux premières années de sa royauté. Que madame l'infante vienne en brief, et que dedans peu de temps elle ayt à se marier avec l'advis des princes et officiers de la couronne. Une grosse somme d'argent dès à présent pour gagner les personnes qui sont avec le prince de Béarn, et entretenir celles qui suivent nostre party. Le faict des estais est mis pour un accessoire; ils disent qu'ils passeront par ce qui sera arrestéavec les princes*.»

La méfiance de l'Espagne pour le duc; de Mayenne, cette faveur qu'elle portait au duc de Guise jusqu'à ce point de ne pas le repousser pour époux de l'infante, excitaient du mécontentement dans l'esprit du fier cadet de la maison de Lorraine. Pourquoi ne le choisirait-on pas pour roi ? n'avait-il pas rendu plus de services à la sainte cause que ce rejeton à peine né de la branche ainée de sa race ? et d'ailleurs l'Espagne avait-elle tenu ses engagements ? où étaient ces forces, ces moyens dont elle faisait un si grand appareil? Le duc de Mayenne s'en exprime dans une dépêche chiffrée adressée au commandeur de Dyon, ambassadeur de la ligue auprès du pape. « 11 faut que j'advoue que je me suis trouvé bien esloigné et desçu de ce que l'on m'avoil promis, quand j'ay vu le duc

1 Mss. Dupiiy, vol. xLiv, fol. 103. i

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de Fcria et Taxis ; tant plus en l'espace de quinze jours, je les ay pressés de s'ouvrir à moy de ce que leur maistre vouloit et pouvoit faire pour nous ayder à sortir des misères, tant moins en ay-je pu avoir de lumières. Quel grand effort pouvons-nous entreprendre avec environ quatre mille hommes de pied et cinq à six cents chevaux (pii encore diminuent tous les jours et seront resduicls à néant ou à un fort petit nombre avant que nous commencions d'attaquer quelque chose? »

Le duc de Mayenne voyait avec répugnance l'élection de l'infante, parce que, déjà marié lui-même, il ne pouvait partager la couronne avec elle ; il écrivait bien au roi d'Espagne (ju'il le seconderait efficacement, car \k était la source des bons doublons et des subsides; mais dans l'intimité, le duc de Mayenne travaillait pour lui-même. Il ne peut le dissimuler dans des instructions préparées pour Rosne, qu'il allait envoyer auprès du pape. Ces instructions pouvaient ainsi se résumer : « Créer des difficultés pour toute autre eslection que la mienne ; et si celte dernière est accordée, promettre à sa majesté catholique la cession de la Provence et une autre province de France à sa convenance, en laissant entendre pourtant que ce sera la Picardie. Avec cela, sa majesté fournira un secours de douze mille hommes d'infanterie et deux mille chevaux, tous payés par elle; dans les douze mille fantassins, six mille seront auxiliaires et les six autres au service et serment de France ; sa saincteté fournira en outre l'argent pour le payement de quatre mille Suisses dans le même but. On donnera à M. de Guise à sa satisfaction la province de Guyenne, comme lui demande la Bourgogne et la Champagne en simple suzeraineté pour son frère. Si on ne peut s'accorder sur cette eslection ainsi présentée, il faudra se tourner vers les propositions faictes à l'égard de l'infante et de M. de Guise; mais alors on exigera six cent mille écus comptants ou bien assurés, et tous les autres articles dont il a été question en cette hypothèse. Le sainct-père seroit la caution de ce ma-

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l'i.ii^c ' cL le garant de ces bôiiélices pioiuis. Alors il liiLidra demander trois mille onces d'or pour que le duc puisse dégager la Bourgogne de ceste somme, et aussitost après ces conditions remplies, l'armée entrera, et aura lieu l'eslection de l'infante avec le duc de Guise ^. i)

Toutes ces intrigues petites, étroites, ces vues intéressées qui retentissaient dans le public, ce morcellement du territoire, avançaient les afFaires de Henri le Béarnais. Tandis que ses compétiteurs se partageaient la France, se disputant un sceptre en mille pièces, le roi de Navarre actif, habile surtout, attirait à lui toutes les convictions incertaines, multipliant à tous les promesses, conquérant les villes une à une, en achetant d'autres par de l'argent et des dignités. Henri était en rapport avec tous, n'avait de répugnance pour personne, alors que les opinions extrêmes préféraient s'exposer à une ruine complète plutôt que de céder sur un point de discipline ou de doctrine religieuse. Une dépèche de l'envoyé de Savoie donne une juste idée de ces mouvements des partis et du caractère des personnages dans cette vaste scène d'intrigues qui se croisent et se neutralisent. « Le Navarrois de religion calviniste, si aucune y en a, a grand désir de se maintenir par les calvinistes; toutefois il a eschapi)é souvent, et croit toutes choses d'une autre façon. Il est courageux et soldat, mais sans discipline militaire, plutôt comme chef de soudards et bannis que comme général d'une armée. Il est libéral, agréable, un pini moqueur et gausseur; laict profession de bon François, grand amateur de la noblesse; et encore qu'il monstre d'oublier les injuies, mais en elfect il en a bien souvenance. Il est adonné surtout au plaisir de la chair; mais cela ne l'afiéctionne pas, et trouve moyen de le conjoindre avec les armes. — Mayenne est tenu ])oiir un soldat à l'espagnole, non pas à la françoise; il est posé et calme, sans arrest et exécution. En cela il n'est

1 Scria/iador S. S. del caaamienlo.

2 AjTliives (le Simaiicas, col. D78.'b,

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