‹ La ligue et Henri IVChapitre 35 sur 50 · II. 2iJ · texte numérisé non relu

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malheurs do ce royaume, c'estoit d'élire un roy calliolique. Donc, jusqu'à ce ([ue des dinîcultés nouvelles ou pins réelles soient élevées, je me crois la faculté, en vertu de mes pouvoirs, de résoudre la question. » Le duc de Mayenne ne répondit rien ; en mesme temps le cardinal de Sens ajouta quelques mots, dictés par le même esprit. Quant au duc de Guise, qui se tenoit esloigné du centre de l'assemblée : « Je n'ai rien à dire ici, s'écria-t-il, et je suivrai les advis des ministres de sa majesté catholique. »

Les accusations multipliées que les envoyés espagnols jetaient contre le duc de Mayenne, avaient imposé à ce prince la nécessité d'une justification. Non seulement Mayenne avait engagé une correspondance intime avec Philippe II; mais des agents spéciaux avaient charge de se rendre à Madrid pour expliquer les actes du chef de la grande famille de Lorraine. Les instructions du sieur de Cisoyne, conservées aux archives de Simancas, exposent nettement les opinions et les desseins du duc de Mayenne : «Il suppliera très humblement le roi, de la part de mondict seigneur, de n'ajouter aucune foi à tout ce qui lui pourroit estre dit, escrit et représenté de ses actions, si ce ne sont choses qui conviennent à l'intégrité qu'il y a gardée et observée sans s'en estre jamais desparti. Il la suppliera encore très humblement de ne se vouloir oiîenser, s'il lui proteste au nom de mondict seigneur que le plus grand regret qu'il aye, c'est que les ministres du roi d'Espagne soient cause d'avoir altéré la bonne et vraie intelligence qui se devoit garder et faire recognoistre entre eux et lui pour le bien des affaires; ne pouvant, pour la qualité avec laquelle il a plu à Dieu le faire naistre, passer cela sans en témoigner un vif ressentiment.»

Le duc de Mayenne semble tenir surtout à se disculper aux yeux du roi d'Espagne. Il sentait qui; là était sa force! Les soupçons des ambassadeurs à Paris l'importunaient; il savait qu'il était en butte à toutes leurs accusations; sans subsides, pouvait-il espérer un succès à sa cause : «Mon beau-fds de Montpesat est parti dofuiis deux jours, écrit-il ; je lui ai fait

ET HENRI IV. 2Ul

voir clair en tout ce qui est nécessaire de représenter à vosire majesté surnos occurences; je supplie très humblement vostre majesté, sans laisser circonvenir ni préoccuper sa grande prudence, d'en différer son jugement jusqu'à ce que mondict beau-fds se soit rendu auprès d'elle, et qu'il lui ait plu me faire cet honneur de l'ouïr en sa charge, qui lui justifiera si clairement la sincérité de mesdéportemens, que je veux croire que les mauvaises impressiuns, qu'on lui en pounoit avoir fait prendre, donneront bien à mon intégrité, et à la vérité qui ne se peut jamais confondre. J'attendrai donc par son retour en bonne dévotion ses commandements, desquels elle ne peut honorer serviteur qu'elle ait plus disposé de les recevoir et d'y obéir'. »

Cette famille de Lorraine, elle-même si divisée dans les questions de la couronne, se gardait d'une séparation absolue avec Philippe II. Ut étaient les forces militaires, les subsides de guerre, les bons doublons qui venaient relever le zèle affaibh. Les répugnances du duc de Mayenne n'étaient que pour le duc de Feria, dont les hauteurs l'offensaient profondément. Le parti espagnol avait de vieux griefs contre Mayenne ; le duc de Feria avait plusieurs fois écrit sur ses menées ; et depuis sa séparation avec les parlementaires, ne travaillait-il pas pour placer la couronne sur sa propre tèle? Il n'en était pas de même du duc de Guise, l'enfant chéri de la ligue; pour celui-là jamais plainte n'était parvenue au roi d'Espagne. Toutes les dépêches des ambassadeurs parlaient de son dévouement à la sainte ligue et aux intérêts espagnols. Le jeune prince était en correspondance directe avec le roi catholique. Quand on lui proposa le mariage avec l'infante, le duc de Guise n'eut pas assez d'expressions pour témoigner de sa reconnaissance. « Sire , écrivait-il , après les funestes accidents qui ont attiré toutes les misères que nous ressentons en ce royaume, ayant jeté les yeux sur la favorable assistance qu'il a plu à vostre

1 Archives de Siraancas, cot. 8 75^*'^. — 1" noveiuLic 1593.

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majesté faire paroislre pour la conservation de nostre saincte religion et de cet estât, m'y sentant maintenant attaché d'un lien perdurable et indissoluble par l'honneur que je reçois de la bouche de M. le duc de Feria, et puisqu'il a plu à vostre bonté me déférer le mérite et faveur d'une grâce si haute, j'oserai, sire, en remercier très humblement vostre majesté, espérant, avec l'assistance de ceste supresme puissance que j'ai toujours invoquée, me rendre digne de l'honneur de vos bonnes grâces. »

Il y avait dans le langage du jeune prince quelque chose de plus chaudement dévoué à la cause espagnole. Ce n'étaient pas des plaintes et des récriminations contre les ambassadeurs du roi catholique, mais une entière obéissance à ce qu'ils désiraient. Le duc de Mayenne murmurait; Guise offrait ses services et sa vie au roi d'Espagne : c'était un cœur neuf, un enthousiasme de jeune homme que les agents de Philippe II pouvaient exploiter. Le duc d'Aumale ne parlait pas une langue différente. Toute cette famille de Guise entrait ainsi avec plus ou moins de dévouement individuel dans les intérêts espagnols ; elle en multipliait les témoignages, car à chaque circonstance importante elle s'adressait au prince, qu'elle appelait son protecteur. Philippe II n'avait de confiance qu'envers le jeune duc de Guise; les haines qui séparaient Mayenne des ambassadeurs espagnols à Paris étaient exploitées à chaque dépêche. Le roi ne paraissant se lier qu'à ses agents ; leur nombre était très multiplié, et il en existait jusque sous la tente de Henri de Navarre. Un des plus curieux documents existe encore dans les archives de Simancas : la dépêche du capitaine Castillo Gaspardo présente sous les formes les plus piquantes les relations qu'il a eues avec le Béarnais, dont il était chargé de surveiller les actions. « J'ai eu beaucoup de rapports d'amitié et de galanterie ' avec plusieurs cavaliers et dames de France , ayant servi dans oe pays comme sergenlc-

^ Amistades y fjalanterias.

ET IIENHI IV. 293

major (lieuloiiant-colone!) dans le régiment d'infanterie de M. de Luz. Parmi les connoissances que j'eus l'occasion de faire dans mes î^arnisons ou mes logements \ je citerai particulièrement M"" de la Guesles, femme d'un secrétaire d'estat du prince de Béarn, qui ne le quitte pas. Geste dame, dans l'intention de garder mieux sa maison de campagne, située aux environs de Meaux, estoit venue y demeurer avec tous ses enfants. Elle me fit prier d'y venir moi-mesme habiter, afin d"cslre ainsi tout-à-fait à l'abri des incursions et exigeances des soldais de mon régiment, cantonné aux environs. Je m'y rendis en effet , et j'en fis un tel éloge, que bientost je reçus la visite de don Diego de Ibarra avec les raaistres-de-camps don Antonio de Çuniga et de Louis de Velasco. Don Diego de Ibarra me conseilla aussitost de me mettre dans les bonnes grâces de ceste dame, pour sçavoir par son intermédiaire quelque secret du prince: «Ne nesgligez rien, me dit-il, ni amabilité, ni cadeaux, ainsi que cela se pratique en France -. » Je compris toute l'importance de cet advis , ainsi qu'on le verra plus bas. J'avois esté parfaitement ' agréable à ceste dame, et au moment de partir de sa maison , elle voulut me faire présent d'une belle cbaisne en or ; saisissant alors ceste occasion, je la pris par la main , et la menant dans mon appartement, je lui montrai l'argent et les joyaux que je possédois^, et j'ajoutai : « Ce n'est point par intérest que l'on sert les personnes comme vous; gardez vostre chaisne ; un cadeau moins riche me seroit plus agréable peut-être; et d'ailleurs, c'est à moi à disposer de tout ce que vous voyez là devant , soit en bijoux, soit en argent : ce sera pour moi un grand bonheur^...»

' 0 casas de a'ojamiento.

- Sera mencster dcscr agrcidable, auiique faese non davidas, que es los que mas se usa cuFraiicia,

3 Assolulameulc.

* La liizo enlrar en mi aposeulo doiide li moslro dineros y olras joijas que I/o lenio.

^ Que séria para mi mueha mio.

Elle demeura toute charmée de mon procédé, et s'empressa de l'écrire à son mari ; celui - ci en parla dans l'armée du prince de Béarn, qui , toujours aux aguets des choses nouvelles , désira me voir. Dans l'intervalle, ayant reçu l'ordre du duc de Mayenne d'aller secourir Péronne avec deux cents soldats, jo partis promptement , et vestu à la légère pour faire plus promptement les quarante lieues de chemin qui me séparoient de ceste ville; mais ayant reçu l'ordre d'y demeurer quelques jours, j'eus besoin de mes vestements ; et pour me les procurer, il falloit un passeport du Béarnois. Je m'adressai à M""" de La Guesles, dont la protection estoit sûre, et j'obtins de ses démarches, faites avec le plus grand zèle, tout ce que je domandois ; elle accompagna mesme son service d'une lettre fort courtoise 2 que j'ai avec moi ^'.En ce moment j'estois revenu à Pontoise, oi^i je fis cognoissancc d'un chevalier appelé de Mouchy *, appartenant au parti du prince de Béarn ; il avoit un passeport du duc de Mayenne, parce qu'il voyageoil pour des négociations. Je lui demandois s'il cognoissoit un certain Antonio Pérès , autrefois secrétaire du roy d'Espagne , et aujourd'huy auprès du prince de Béarn. 11 me dict que ouy. «Comment, repris -je, le prince de Béarn peut-il se servir d'un traître pareil? Quel avantage , quelle espérance pout-il avoir d'un homme qui a si mal servi sa patrie et son roy? — Vous avez raison, reprit Mouchy, je voudrois bien de ma main le jeter au fond d'un puits. » Saisissant ceste occasion favorable, je prends Mouchy par le bras et lui dict : « Mille écus pour vous, si vous consentez à tuer ce traître, et deux mille si vous nous le livrez vivant. — Estes-vous bien sur de pouvoir payer celte somme, reprend Mouchy? Eh bien, j'y songerai. » Puis il monte à cheval, et me dict adieu, en partant au

1 Que quicrc ver siemprc mierà.

2 Miiy cortesa.

3 Que aqui leuga.

* Muxi,

ET UE.MU IV. 2'Ab

galop et en riant Uùs l'ort. Je n'ai pas trop de confiance en ce Mouchy, mais j'en ay néanmoins averti le duc de Feria. Je pus voir souper le prince de Béara le jour mesme. En effet, le soir nous y allasmes, et par la complaisance des ofliciers de service je fus assez bien placé. Le repas achevé, le prince de Bcarn s'avancant vers moi avec aîTabilité : « Soyez le bien venu , me dit-il ; il y a plusieurs jours que je desirois vous voir par toutes les choses advantageuses que mon secrétaire m'a dictes de vous. » Et comme on se retiroit, le Béarnois me pria de l'accompagner. Arrivé dans ses appartements, il me prend la main, et me dit encore : « Tout ce que mon secrétaire m'a dit de vous me confirme dans la confiance que vous m'inspirez. Voici ce dont il s'agit; j'ay envoyé dernièrement en Angleterre Antonio Ferez, que vous cognoissez assurément, pour solliciter des secours de la royne Elisabeth. Il m'a affirmé de plus qu'on pourroit lever facilement 20,000 Maures du royaume de Valence, qui se porteroient de là sur l'Aragon , et produiroient ainsi une diversion assez puissante pour que le roy d'Espagne rappelast ses troupes d'icy et nous laissast en repos. » Je lis l'observation '.que ce projet me paroissoit hazardé, et cela pour en savoir davantage; et pour lors appelant don Martin de la Nuza, qui était là tout près, il le questionna en espagnol sur ce projet, que celui-ci développa, comme à peu près arrêté. «Je vous parle en espagnol, avoit dictle prince de Béarn, parce que le capitaine là présent n'entend pas bien le françois; c'est d'ailleurs un homme sûr devant lequel nous pouvons discourir librement. Deux mille Gascons doivent en outre descendre par les Pyrénées sur Saragosse. — Mais où sont les armes pour toutes ces troupes? repris-je vivement. — Dans Bordeaux et sous la garde du maréchal de Matignon, » me répondit le prince de Béarn. Puis tirant un papier plié du fond de sa poche S il me faict voir plusieurs noms, parmi lesquels le maréchal de Matignon , chargé de l'entreprise ; don

1 De fundo de la faliiiijuera.

Martin de la Nuza, Godefroy Bardaxi, etc.; et à chaque nom il me demandoit si je les cognoissois; je respondois que ouy. Puis revenant à Godefroy : « Celui-ci est à Fraga, ajoutal-il. — Sur la route de Saragosse à Barcelone? — Précisément. — Mais la place n'est pas assez forte, continuai-je, pour voir s'il é-toit bien instruit. — C'est wai, reprit-il, mais sa position est excellente. » Et je vis qu'il n'ignoroit rien. Et don Martin s'étant retiré, il me développa ses résolutions avec talent'. «Le prince deBéarn a-t-il desintelligences enEspagne? demàndai-je au secrétaire. — Ouy, respondit-il, à Séville, à Barcelone, à Madrid ; dans cette dernière ville est le commandant de Fartillerie, appelé Pétarque, qui doit nous servir efficacement. » A peu de jours de là, le secrétaire vint me dire que décidément le roy de Navarre me cliargeoit d'aller en Aragon pour voir si les forces du roy d'Espagne estoient aussi foibles que le disoit don Martin de la Nuza. « Mais à qui devrai-je m'adresser là-bas? observai-je, — On vous donnera les noms de tous ceux avec lesquels vous devez entrer en relation, me respondit M. de la Guesles. » Puis, ayant témoigné la crainte d'être jugé et condamné comme traître, si je parlois ainsi sans prendre congé du duc de Feria et du duc de Mayenne, le jirince de Béarn me fit dire que je pouvois passer par Paris. Et le soir mesme de mon départ, ayant soupe joyeusement avec beaucoup d'officiers franrois, don Martin de la Nuza me prenant à part : « Allez, me dit-il dans ces mesme paroles, le roy d'Espagne va payer toutes ses injustices et méchancetés envers nous. » Je revins à Paris, escorté d'un trompette et avec un passeport du prince de Béarn. A Paris, je communiquai au duc de Feria tout ce que je dis icy, et il fit partir en mesme temps que moi un courrier, afin, disoit-il, que si l'un de nous estoit pris ou arrêté, car le Béarnois pouvoit revenir sur sa résolution envers moy, sa majesté fust tousjours prévenue. Dès lors, m'estant embarqué avec promptitude au Ilavre-de-Grace, je suis arrivé à Saint-Sébastien, d'où, avec toute la vitesse

' Con mucha scùncia.

possible , je me suis rendu à la cour de voslre majesté. » Ce rapport ayant été communiqué par le secrétaire don Idiaques à Philippe II, le roi écrivit en marge de sa grosse et indéchiffrable écriture : « J'ay vu dans le moment le rapport que Ton m'a remis; je ne l'ay que trop vu, si tout cela est vrai ^ J'ay fait différentes marques aux endroits importans de ce rapport, et sur lesquels ils faut prendre des informations promptes et précises. Employez pour cela des hommes fidèles et adroits*. Il faudroit tascher de se saisir d'Antonio Perez en Galice; il auroit bien des révélations à nous faire, dans la crainte du supplice. Tout cela est dict icy à la haste ; nous parlerons plus posément de ceste affaire grave ^ Le conseiller don Juan Idiaques prendra les premières mesures. »

On voit, d'après cette dépêche, que le mouvement espagnol s'arrête et se met déjà sur la défensive. Ce n'est plus cette cause active, puissante, attaquant avec hardiesse en France le principe de l'hérédité de race; le Béarnais a pris l'initiative, et menace l'Espagne sur son propre territoire. Comme la vieille reine Elisabeth, Henri va fouiller jusqu'aux entrailles des opinions et des intérêts dans la Péninsule ; il réveille le ressentiment profond de la race moresque contre ses conquérants; il a des agents dans l'Aragon, la Catalogne, les provinces frontières des Pyrénées et du Béarn, pour rappeler l'ancienne indépendance et les fueros populaires. L'atlitude politique de Henri IV et de l'Espagne s'est donc sensiblement modifiée : le système du Béarnais devient tout à fait agressif. Il veut porter le désordre et la guerre dans la Péninsule; il répond à la ligue espagnole à Paris par des projets d'indépendance provinciale en Espagne, et ces projets devaient nécessairement avoir un grand retentissement!

C'était alors un brillant et bel équipage que les tentes du

1 Hai liario que ver si es verdad todo ciqucllo alli es,

2 Hombres fidèles y bien industriados.

^ Hablaremos mas a ta lanja dcsla imporianlc ptcaica.

2'JS LA LIGUE

Béarnais victorieux, autant par les armes que par l'habileté des négociations. La trêve durait encore, et ce relâche à la rude vie des camps, Henri IV l'employait k suivre deux grandes affaires : 1° la reconnaissance de sa royauté par le pape, sanction catholique de ses droits, 2° la transaction parlementaire qui devait livrer Paris, tète de la ligue municipale des cités.

Immédiatement après l'abjuration, on a vu l'empressement de Henri IV à députer vers Rome des hommes habiles et dévoués, dans le dessein d'offrir sa soumission filiale au pontife. Cet acte était le complément nécessaire de sa conversion.

A l'époque de la grande puissance catholique, se séparer de Rome c'était rompre avec la société môme, avec le principe qui dominait les peuples. La réforme avait sans doute créé un droit tout nouveau, une souveraineté civile et indépendante ; mais dès l'instant que Henri saluait l'unité catholique par sa conversion, il devait chercher sa force vers le chef et l'arbitre des hautes destinées de l'église. Philippe II, à son tour, devait lutter contre Fintluence de Henri IV à Rome, et empêcher cette réconciliation, dont le résultat était la couronne monarchique posée sur la tète du Béarnais. Le pape qui portait alors la tiare d'or, était Clément VIII, humble prêtre, qui, agenouillé le jour de son intronisation, s'écria, dans son vif amour pour Féglise : « 0 mun Dieu, ôtez-moi la vie si mon élection ne doit pas être utile à votre saint nom ! » Clément s'était vivement prononcé dans la question catholique, et la ligue avait eu son plein assentiment. L'ambassadeur envoyé à Rome par Henri IV fut ce duc de Ncvers, toujours chargé des missions difficiles qui touchaient aux intérêts complexes de la couronne et de l'église. Il était porteur de lettres autographes pour le pape et le sacré collège. « Messieurs, disait le roi aux cardinaux, j'ay en ce mois de juillet dernier faict assembler un nombre de preslats et autres personnages ecclésiastiques doctes, en la saincle facultéde théologie, par l'inslruclion cl bon enseignement desquels ayant cognu qu»; l'église catholique, apostolique et romaine est la vraie église pleine de vérités, je m'y

suis tout aussitost rendu par la grâce de Dieu et inspiration qu'il luy a plu nie donner, et j'ay esté reçu par lesdicts preslats dans l'église abbatiale de Sainct-Denys par les formes qu'ils ont jugé estre convenables, et avec réservation de ce qui appartient à nostre sainct-père le pape et au sainct-siége, comme je m'y suis volontairement soumis. Et pour d'autant mieux tesmoigner, Messieurs, Tobservance à laquelle je veux vivre et mourir envers le sainct-siége, M. le duc de Nevers vous donnera communication de la commission qu'il a de moy, vous priant de la favoriser de vos bons conseils, advis et intercessions envers sa saincteté. » La mission de M. de Nevers était destinée à convaincre le pape que le droit d'hérédité était plus légitime aux yeux de Dieu et des hommes que toutes ces élections populaires et religieuses; d'où résultait la pleine et entière justification de l'avènement de Henri IV. « Pour eslire un roy, disait l'ambassadeur, ainsi que sa saincteté paroisten avoir le project, il laut une assemblée légitime des étals du royaume, non convoquée par un homme sans pouvoir, comme le duc de Mayenne , dont l'auctorité n'est fondée que sur la glace d'une nuit*. Que de malheurs! que de sang répandu! que de crimes! Le pape est le pasteur commun; voudroit-il s'exposer au reproche de la perte entière de son troupeau? Sa saincteté ne doit point craindre de mécontenter le roy d'Espagne ; s'il s'otïénse, elle a de bons moyens pour le contenir ; la France pacifiée ne deviendra-t-elle pas sa ressource et son bras droit? Si elle consent à la ruiner, c'est assujettir le sainctsiége à la tyrannie espagnole. »

Une des plus grandes difficultés qu'on opposa au duc de Nevers, dès les premiers moments de sa négociation, fut qu'il n'était chargé que d'assurer l'obédience de Henri IV, sans avouer qu'il avait besoin de l'autorisation pontificale. Le roi était toujours hérétique relaps aux yeux du pape, qui ne tenait pas

* Ces mots sont soulignés, et font allusion sans doute à une circon- Btanccqui favorisa la prise de pouvoir de M. le duc de Mayenne.

compte do Tabsolution donnée en France par des évèqiies sans pouvoirs, celte absolution étant un cas réservé au saint-siége, « Comment, dit le pape, absoudrai-je un prince qui se dict catbolique et qui garde auprès de lui en si scandaleuse faveur M. de Bouillon? —Il est vrai, répondit M. de Nevers, que M. de Bouillon est reçu à la cour du roy; maisvostresaincteté peut estre assurée que rien ne s'y détermine par ses conseils. Ah! j'en conjure vostre saincteté, s'écria M. de Nevers en se prosternant aux pieds du pape, les yeux remplis de larmes, accordez à mon maistre l'absolution in foro conscientiœ ; vostre saincteté a esté trompée sur la bonne foy et la sincère affection du roy pour le sainct-siége : tout mensonge est indigne de son grand cœur. Qu'est-ce que le légat de vostre saincteté? est-ce bien le ministre du sainct-siége , ou pluslost celuy du roy d'Espagne ? Quelle révoltante partialité est la sienne envers les Espagnols, à nostre préjudice ! » M. de Nevers s'était levé en parlant ainsi ; son rôle avait changé, il n'était plus là suppliant et soumis. Le pape demeura un instant surpris, et cette fermeté lui imposa ; il chercha à justifier son légat du mieux qu'il lui fut possible : « Dans tout ce que j'ay cru devoir foire, ajouta-t-il, il n'y a rien de personnel envers M. de Nevers, pour lequel je conserve une si profonde estime, et auquel, en toute occasion, je donnerai les marques de mon affection particulière. »

Le duc de Nevers se retira désespéré du mauvais succès de sa négociation, et prit congé de sa sainteté, en disant qu'il voulait au plus tôt retourner en France. Le pape Clément chercha de nouveau à l'adoucir, en promettant de lire le mémoire que le duc lui avait remis ; ce qui signifiait indirectement que celui-ci pouvait demeurer à Rome jusqu'à nouvel ordre. Peu de jours après il reçut un billet écrit en italien : «On avertit le duc de Nevers que le parti qu'il a pris dans l'audience dernière, de donner ses demandes par écrit au pape, a eu le plus grand succès. Les cardinaux en ayant esté instruits, en ont provoqué la lecture en plein consistoire. » Le sacré collège commençait à

ET HENRI IV. noi

se séparer du pape dans celte question de la France, et tôt nu tard les cardinaux devaient l'emporter dans la balance, sur les intérêts de l'Espagne vivement détendus par son ambassadeur.

Henri de Navarre s'était décidé à embrasser le parti et les croyances catholiques, par la conviction profonde que là seulement étaient la force et l'opinion de la France. Comme on pouvait douter que sa conversion fût sincère et définitive, le roi multipliait les actes et les témoignages de sa piété. Si les prédicateurs annonçaient que le Béarnais était hérétique relaps, et n'avait pu se réconcilier avec l'église, Henri déclarait en réponse que, Dieu merci, il avait conféré, avec des prélats et docteurs assemblés, des poinls sur lesquels il désirait être éclairci. Henri ne s'occupait plus qu'à constater d'une manière authentique et persévérante la sincérité de ses démarches pour une haute réconciliation avec l'église; or, cette église appelait, comme caractère inviolable de toute royauté, le sacre des monarques légitimes.

Reims et sa vieille basilique étant au pouvoir des ligueurs, on ne pouvait oindre de l'huile sainte la tète de Henri IV. Mais de môme qu'on avait procédé à l'abjuration sans la volonté de Rome, on fit un sacre en dehors de Reims, à Chartres, sur un autre autel, sans aucun des hauts pairs de France. Les clercs de Saint-Denis et de Mantes tinrent lieu des grandes figures épiscopales. La ligue eut beau jeu d'attaquer ces imitations des cérémonies royales, comme elle avait pris en mépris l'abjuration. On lit dans un pamphlet court et piquant, que composa Louis d'Orléans, sous le titre du Banquet d'Arêtes , que les ecclésiastiques qui avaient assisté à la prétendue conversion et au sacre, méritaient d'être attachés en Grève comme fagots, depuis le pied jusqu'au haut de l'arbre de la Saint-Jean ; que Henri l'hérétique devait être mis dedans le panier où Ton met les chats, et que cela ferait un sacrifice délectable au ciel et agréable à la terre.

Les témoignages multipliés que la politique de Henri de Navarre donnait à li foi romaine devaient naturellement exci-

1er la profonde indignation des braves compagnons de batailles qui avaient suivi sa triste et jeune fortune du Béarn.Ces huguenots, qui déposaient sous son aile les intérêts du prêche et de l'austère croyance de Calvin, pouvaient-ils voir sans une émotion vivement sentie ces fréquentations de Henri avec les évèques, les prêtres, les clercs, ceux que les ministres réformés traitaient de serviteurs deBaal, d'adorateurs du veau d'or? Henri n'était en rapport qu'avec les catholiques ; ses amitiés ne s'adressaient qu'à eux ; il multipliait ses caresses profanes, tandis que les soldats qui , sans pain, sans solde, couverts de haillons, les chausses percées, avaient servi une cause sans espoir, étaient délaissés pour des hommes qui avaient combattu la cornette blanche et le prêche. « Sire, écrivait encore Mornay, nos frères se plaignent que les justes requcstes à eux accordées par tant d'édicls des rois vos prédécesseurs, et sur vos demandes, n'ont pu estre écoutées sous vostre règne, duquel ils auroient dû mieux espérer, et sous lequel aussi, certes, sans l'affection qu'ils avoient à vostre grandeur, ils eussent pujustement et utilement pratiquer les voies qu'ils auroient cst(' coritraincts de tenir sous les feus rois. Mais que n'eussent-ils attendu et espéré de celuy que Dieu avoit, pour la protection de son église, amené à la succession de ce royaume ! et que pouvoient-ils moins demander que liberté et vie, ceux qui exposent leur sang librement pour vous ! Vous avez changé de religion, sire, en un instant. Le vulgaire dict là dessus (car il ne voit pas plus avant) : Si c'est de franche volonté, qu'attendons-nous plus de son ailêction ? ou si c'est par contrainte, attendons-en moins ou n'en attendons que mal, car nostre bien n'est plus en sa puissance. On vous a faict jurer contre vostre propre conscience, et abjurer, en termes les plus précis, les moins soutenables, ce qu'ils n'eussent pas requis d'un juif ny d'un Turc. Que vostre majesté juge s'il est raisonnable qu'ils soient tenus en ce royaume pour juifs au rang des capons, au lieu du rang honorable que les mérites de leurs devanciers leur ont laissé, que les services mesmes làicts à vostre majesté

leur devroient avoir acquis. Et combien, disoient-ils là-dessus, nous estoit-il plus favorable de vivre sous la trêve du l'eu roy, ennemi toutefois de nostre profession ? 11 consentoit l'exercice de nostre religion en son armée et en sa cour, consentoit les ministres estre entretenus de ses propres deniers, nous baillant force villes pour retraite. Les requestes que vous présentiez pour eux aux roys vos prédécesseurs, pour leur liberté et pour leur sûreté, rapportez-le à vous-mesme : elles n'ont point depuis ce temps rabattu de leurs droitures; ils les ont comblés depuis de bons services, et doivent avoir gagné et accru en vostre endroit ^ »

Ces plaintes justes, cette expression d'une douleur qui se résumait en la continuelle menace du protectorat du prince de Condé opposé à la royauté, parcouraient les tentes buguenotes, parmi ces fiers montagnards qui formaient encore la meilleure partie de l'armée de Henri IV. Ce prince comblait d'amitiés Mornay, le duc de Bouillon : il voulait, en s'altachant la tète, attirer auprès de lui le parti tout entier ; mais sa préoccupation n'était pas là; ses démarcbes politiques n'avaient en vue que la destruction de la ligue ; il ne cbcrchait qu'à se rattacher au principe de la société religieuse du moyen âge. Il avait bien raison de procéder avec cette intelligence. De tout côté le parti modéré des catholiques ouvrait des négociations avec Henri de Navarre; la bourgeoisie se prononçait en sa faveur et se séparait de la ligue, lentement, mais avec zèle. Dans ces circonstances heureuses, Henri crut utile à ses intérêts, tout en protestant de sa foi, de briser hautement la trêve qui avait été conclue avec les états et le conseil de l'union des villes. Les événements lui étaient favorables ; il en profitait. La guerre n'avait plus rien de populaire à Paris ; il fallait donc frapper fort pour constater qu'elle serait inévitable tant qu'on n'aurait pas proclamé le Béarnais. Dans l'acte de cette

1 Avis du sieur DuplesBis-Mornay au roi Henri IV, 1593. — Mss. de Colbert, vol. cot. ii.

ruplure, Henri déclarait que les ennemis conjurés de l'état, loin d'observer la trêve, s'en étaient toujours atlranchis et en plusieurs lieux avaient vécu pendant la trêve comme pendant la guerre : « Maintenant nous sommes sur la fin du cinquiesme mois qu'a duré la tresve sans qu'il y ait aucun advancement à lii lin pour laquelle elle avoit esté faicte ; ils nous font rechercher d'une nouvelle prolongation de trois mois; mais loin d'apporter des idées de paix, ils s'en montrent plus éloignés que jamais. Nous protestons que c'est avec un extresme regret qu'il nous faut en venir à cette extresmité de la guerre; mais ce renouvellement de guerre fera pour le moins la distinction certaine de ceux d'entre eux qui ont esté tenus en ce parti par le seul zèle de religion, ou des autres qui s'en sont servis seulement de prétexte pour couvrir leur malice et desloyauté. » A peine cette déclaration était-elle promulguée dans les camps et sous les murailles de Paris, qu'un courrier apporta au roi la bonne nouvelle de la soumission de Meaux et des hommes d'armes qui tenaient garnison sous M. de Vitry. Meaux était une position importante. Son marché, fortifié depuis le moyen âge, était comme une place de sûreté, un point militaire pour conduire les armées royales dans la Normandie: d'ailleurs, la proximité de cette ville avec Paris devait singulièrement inlluer sur les destinées de la grande ville. Meaux lut vendue par M. de Vitry à Henri IV. Déjà commençait ce système de corruption habile, qui détachait par des pensions et des honneurs tous les partisans de la ligue un à un, lors- (ju'ils tenaient une place de guerre ou une armée : dans les crises politiques cet exemple est contagieux. Quand un chef a traité à de bonnes conditions, d'autres viennent traiter après lui. Chacun court à la fortune d'un nouveau parti, parce que là sont les récompenses et les cliances de l'avenir. Un petit nombre d'âmes fortes s'attachent à une cause perdue et la défendent à ses derniers jours; alors les fidèles se comptent ! Le bureau de la ville de Meaux s'étant décidé à ouvrir les portes de la cité , les maire et éclievins s'empressèrent d'écrire aux

ET IIKNRI IV. 505

magistrals et lioiirgcois de Paris. C'était dans cet écliange de conseils que les muiiicipalitLS s'exhortaient les unes les autres à quitter le parti de la ligue et à saluer la puissance de Henri IV : « Messieurs, tant que nous -avons estimé que iiostre religion catholique et romaine courait fortune, il n'y en a point de tous ceux de l'union qui se soient monstres plus prompts et afîectionnés que nous en tout ce qui a esté nécessaire pour ceste guerre. Vous en estes les meilleurs témoins, et avez vu ce qu'avons faict après la bataille de Sentis et la journée d'Ivry, tellement qu'avec vérité nous pouvons dire que noslre ville a importé entièrement de la conservation de Paris ; toutes les pertes et ruines, nous les avons supportées avec joye et allégresse, tant que nous avons vu qu'il estoit question d'obéir à un roy de religion contraire à la nostre. Mais depuis qu'il a plu à Dieu de faire descendre son sainct Esprit sur ce prince, petit-fils de sainct Louis, nous avons estimé que nos armes seroient injustes. Si le voulez encore plus clairement voir, criez avec nous : vive le roy, et vous serez en un instant deslivrés de toute servitude ; par vostre exemple vous mettrez la France en repos et en son ancienne gloire, plus redoutable à ses ennemis qu'elle ne fut jamais. »

Ces invitations à quitter les intérêts de la ligue étaient fréquentes alors; on les faisait circuler de ville en ville, et l'impression les multipliait comme des pamphlets. Autant la grosse bourgeoisie, les parlementaires portaient la tète basse, il y avait quelques années, lors de la grande révolte du peuple catholique, autant après ils avaient le caquet haut et le front superbe pour me servir de l'expression des prédicateurs. On attaquait la ligue avec esprit et moquerie ; depuis la Satire Ménippée, ce n'étaient plus qu'exhortations pour l'abandonner et prendre le parti du roi légitime. On pubhait certain discours « par lequel il est monstre qu'il n'est pas loisible aux subjects de mesdire de leur roy, et encore moins prendre les armes contre sa majesté, ou attenter à icelle pour quelque occasion ou prétexte que ce soit. » Et on répandait à profusion « l'advis

et abjuration d'un notable gentilhomme de la ligue, contenant les causes pour lesquelles il a renoncé à ladicte ligue et s'en est présentement desparli. » Et pourtant, le conseil municipal de Paris, sous l'action du lieutenant général du royaume, semblait redoubler de zèle pour la bonne garde et tuition de la ville menacée ; on prenait des précautions contre les assemblées de bourgeoisie et les conciliabules qui pouvaient favoriser le parti du Béarnais. « De par M. le duc de Mayenne, lieutenant général de Testât et couronne de France : Il est enjoinct et très expressément ordonné à toutes personnes du parti contraire, de quelque estât, qualité, condition qu'elles soient estant en ceste ville de Paris, d'en sortir cejourd'buy dedans une heure a])rès midy pour tout délai, quelque permission ou passeport qu'elles puissent avoir pour y demeurer et séjourner. — Sire Guillaume Guercier, quartenier; trouvez-vous jeudy prochain, sept heures du matin, en l'hostel de ceste ville avec quatre notables bourgeois de vostre quartier, pour nous accompagner à la procession générale qui se fera en l'église Nostre- Dame de Paris, pour rendre grâces à Dieu de l'entreprise descouverte faicte par les ennemis, sous couleur d'amener des farines en ccsle ville. Etn'y iaictes faute. — 18« janvier 1594'. » Les mesures de contiscation se multipliaient contre tous ceux qui tenaient le parti de Henri de Navarre : les formules en subsistent encore. « Il est cnjoinct à M. Robert INIoisan, substitut du procureur du roy, accompagné de Tun des sergens sur ce requis , se transporter en la maison de..., en laquelle ils saisiront les meubles appartenant à..., absent, et tenant le party contraire; et d'iceux faire bon et loyal inventaire et description. — le' février 4594. » « M. le curé de l'église et paroisse Sainct-Jean ; nous vous avons cy-devant envoyé mandement ahn d'exhorter et admonester vos paroissiens que chacun d'eux, selon sa puis-

1 Voilà le véritable bienfait de Henri IV ; l'approche des farines élait une ruse de guerre pour seuiparer d'une porte.

Eï HENRI IV. o07

sance et pouvoir, eiist à mettre entre vos mains quelques deniers pour employer au grand navire d'argent voué par cesle ville à Nostre-Dame de Lorette, pour lui rendre actions de grâces de la conservation de ceste ville. « « Capitaine Marchant, trouvez-vous jeudy prochain, sept heures du matin, en l'hostel de ceste ville avec tous ceux de vostre monstre, armés de cuirasses, arquebuses, mousquets, hallebardes et autres armes desfensives, pour assister à la procession générale «jui se fera de la descente de la châsse de madame saincte Geneviève. — 16^ mars 1594. » « M. le président de Neuilly ; nous vous prions, suivant le commandement à nous faict par M. le maréchal de Brissac, gouverneur de ceste ville, de faire un corps de garde en vostre colonnelle, au lieu que adviserez le plus commode, qui sera composé de dix hommes de chasciine de vos dizaines, des mieux armés, auxquels commandera tel capitaine que adviserez estre bon et capable , et pour empescher et esviter qu'il ne vienne quelque surprise pendant la procession générale qui se fera demain en Téglise Saincte- Geneviève. » C'était là, en quelque sorte, les derniers actes du gouvernement municipal de Paris, de cette organisation populaire et puissante, qui avait dominé la cité dans les jours d'orages. J'abandonne son histoire avec un serrement de cœur, car elle fut le dernier éclat de la liberté catholique. La commune politique et religieuse de Paris eut ses violences, ses proscriptions ; mais elle se défendit avec un admirable courage, et parvint à son but, car elle força le roi à adopter la pensée et la foi catholiques. Quand ce résultat fut atteint, elle ne fut plus qu'une organisation tumultueuse sans objet; elle tomba, parce qu'elle n'était qu'une minorité d'opinion au milieu d'une société qui voulait en linir avec la guerre civile.

Partout les négociations s'ouvraient ; la trahison secondait les efforts des royalistes. Ils avaient des relations avec les bourgeois ou gentilshommes qui vendaient les villes qu'on leur avait confiées, afin d'en retirer des avantages particuliers. Dès cette époque, ou voit le désespoir du duc de Mayenne, pré-

aOS LA LIGUE

voyant la fin de la ligue, en face de la négociation qui s'engageait pour la bonne ville de Paris, avec quelques éclievins de la bourgeoisie et M. de Brissac. L'exemple des trahisons de Lyon, puisdeMeaux, était bien contagieux, et donnait de fortes tentations à la gentilhommerie. M. de Mayenne exprimait sa douleur sur sa position difficile au milieu de Paris, où la faction du roi de Navarre était déjà si grande! Il se plaignait surtout de n'être pas loyalement secondé par les ambassadeurs du roi d'Espagne, alors tout-à-fait opposé au parti mitoyen d'un simple changement de dynastie au profit de la race de Lorraine.

Je rappelle que le duc de Mayenne, avant de quitter Paris, avait confié le gouvernement de la ville à un gentilhomme de la ligue, M. de Cossé-Brissac, qui dès longtemps avait donné des gages à l'Espagne et au lieutenant général du royaume. Henri de Navarre, toujours pénétré de l'importance d'avoir Paris, s'était mis immédiatement en rapport avec le gouverneur par ses familles de gentilshommes. La cause de la ligue étant si fortement menacée, il n'avait pas été difficile d'entraîner Brissac à la trahison : on s'entendit entre quelques parlementaires des deux camps; Gossé demanda le titre de maréchal de France , 500 mille livres d'argent et une pension de 50,000 écus, sa vie durant. Tout cela fut convenu et scellé d'une promesse royale. Brissac, stipulant ainsi ses avantages particuliers, trahissait le duc de Mayenne et la ligue ; mais alors de telles résolutions n'étaient point marquées au sceau de l'impopularité; la bourgeoisie, décidée pour la restauration de Henri IV, encourageait Brissac. Le parlement s'était hautement prononcé contre le duc de Mayenne. Quelques membres du conseil municipal se lièrent entièrement à la cause du roi de Navarre. Partout de l'argent avait été distribué ; il s'agissait de concpiérir Paris, la grande ville : rien ne fut épargné. Le projet était simple : s'emparer d'une ou deux portes, les hvrer à une troupe de gentilshommes royalistes; puis, la nuit, favoliser l'entrée de Hej]ri , qu'on proclamerait le lenUeiiiain roi

KT IIKMU !V. 309

de France et do Navarre. L'important était de lenir toutes ces négociations secrètes, de ne pas donner l'éveil aux halles, et on y parvint avec bonheur. On n'avait à craindre que quelques débris de la grande association da peuple et la bgue, soutenue d'une garnison de huit à neuf cents arquebusiers et archers napolitains, espagnols ou wallons. Les compagnies bourgeoises étaient très dévouées aux opinions parlementaires; mais la majorité de ce qui appartenait aux métiers tenait pour la ligue. Tout ce qui était, au contraire, haut bourgeois, capitaine de ville, penchait vers la transaction. Il faut môme répéter que depuis l'exécution de ses braves chefs, ce peuple était un peu découragé, et l'on ne retrouvait pas cette ardeur de combats qui avait marqué son existence cà l'origine de la ligue. On entendait encore des prédicateurs en chaire, excitant la multitude à défendre la sainte-union; mais ces vives paroles n'avaient pas le même retentissement. Les chefs n'existaient plus pour organiser l'ensemble de la cité ; il y avait division dans les esprits ; l'heure d'une transaction avait sonn'-.

La négociation avec le conseil municipal s'ouvrit par Forçais, sergent de la ville, leséchevinsNéret,Langloisetle prévôt Lhuilier ; ils stipulèrent pour tous, la noblesse et des récompenses d'argent. Je dirai, en l'honneur de ceux qui livraient ainsi la cité, qu'ils n'en abandonnèrent pas absolument les intérêts municipaux. Il fut convenu qu'une ordonnance ou charte royale porterait : « qu'il ne se ferait aucun autre exercice que de la religion catholique, apostolique et romaine, dans la ville et faubourgs de Paris, et dix lieues aux environs ; ladite ville serait remise , réintégrée , restituée en tous les anciens privilèges, droits, concessions, octrois, franchises, libertés et immunités qui lui avaient été accordés par les rois. La mémoire de tout ce qui s'était passé en la ville de Paris et aux environs lors de la réduction et depuis le commencement des troubles serait éteinte et assoupie, tant en la prise des armes, entreprises des villes, forcements d'icelles , châteaux, maisons et forteresses, prise de toute espèce de deniers, et généralement tous autres

actes d'hostilités ; les arrêts, commissions, décrets, sentences, jugements, contrats donnés entre personnes du même parti en la prévôté et vicomte, sortiraient leur eilet; on ne ferait aucune recherche des exécutions à mort faites par autorité de justice ou par droit de guerre. Relativement aux saisies faites sur les hiens, héritages, rentes et revenus desdits habitants, tous ceux qui feraient soumission en seraient quittes , et lesdites saisies demeureraient nulles; tous les habitants qui sortiraient de la ville sous passeport royal, pour se retirer en autres lieux, jouiraient de leurs biens, sans qu'ils y soient troublés ni molestés.» Il ne s'agissait plus que d'exécuter l'entreprise en silence sans éveiller les soupçons du peuple. Depuis les trêves accordées entre la ville et le roi de Navarre, les communications entre les deux armées étaient entières et libres ; on se voyait à Meaux, à Saint-Denis ; les négociations pouvaient se conduire sans qu'elles fussent remarquées des halles et des magistrats qui défendaient leurs intérêts. Le 21 mars, dans la soirée, Brissac assemble les colonels et capitaines de quartiers dans la maison du prévôt des marchands ; ils règlent enscnd)le les dispositions de l'entreprise : tout avait été conduit de longue main et se trouvait prêt pour l'exécution. Le 22 mars, à deux heures du matin, c'est-à-dire au milieu de profondes ténèbres, les troupes royales se présentèrent aux portes de Paris; Brissac va les reconnaître en personne, et les introduit lui-même dans l'enceinte de la grande cité ; là elles se forment en bataille et se rendent successivement maîtresses des places et des points les plus importants. Un corps-de-garde espagnol essaya la résistance, il fut entièrement massacré. Ces dispositions prises, Henri, à la tête de sa noblesse, pénétra dans la ville. «Ledict jour, au temps de l'équinoxe printanier, lorsque le soleil estoit au premier degré du signe d'Arles , à la première heure du jour, le roy, vraiment martial, accompagné de ses troupes, qui estoient composées d'environ quatre mille hommes tant de cheval que de pied, vint de Sainct-Denis aux environs de Paris, et luy fut rapporté que les portes Neuve,

ET HEiNRl IV. 311

Sainct-Honoré et Saincl-Denis estoient ouvcrlcs ; que à la première estoit le sieur comte de Brissac et le sieur Forçais, sergent-major de la ville; à la seconde, estoit l'esclievin Néret avec ses enfants, et à la troisième, le sieur Langlois, et furent ces trois portes en mesme temps livrées à sa majesté, qui entra glorieusement en la ville par la mesme porte, par laquelle six ans auparavant, le 15 may 1588, lendemain des barricades , on avoit vu tristement sortir son prédécesseur. Et le roy estant entré, donna son escharpe blanche au sieur de Brissac, qu'il honora en l'accolant du titre de mareschal de France.» Le conseil de ville consigna aussi dans ses registres toutes les circonstances de l'entrée de Henri IV à Paris : « L'an de grâce lo9i, le mardy 22« jour de mars, sur les cinq heures du matin, MM. les prevost des marchands et eschevins de ceste ville de Paris , désirant faire cognoistre au roy nostre souverain seigneur, l'obéissance que son peuple vouloit luy porter et continuer, luy firent ouverture des portes de ceste ville pour le recevoir et les autres seigneurs de sa cour ; et pour cet eifet, yi. Lhuillier, prevost des marchands, assisté de M. le comte de Brissac, se trouvèrent à la Porte-Neuve pour recevoir sa majesté; et par icelle entra en ceste ville, et fut menée et conduite en son chasteau du Louvre. La réduction de ceste ville en l'obéissance de sa majesté fut si douce et si gracieuse et avec tant de contentement, que nul des bourgeois ne se trouva offensé en sa personne ny en ses biens, et toute la journée se passa en actions de grâces de tant de félicités inespérées, et le soir furent faicts feux de joye en signe d'allégresse. »

La relation officielle du conseil municipal de Paris cherchait à déguiser les faits, à transformer en une réception d'enthousiasme une trahison de nuit : ce n'était pas une entrée publique, excitant les joyeux transports, telle que la peinture Fa depuis reproduite ; mais une sorte de surprise militaire amenée par une transaction municipale. Dans des gravures publiées quelques jours après l'événement, et qui devaient

312 LA LÎGL'E

naturellement se ressentir des véritables impressions de là victoire, on représente Henri de Navarre armé de toutes pièces, la dague au côté. Il est entouré d'une mer de tètes pressées sous le casque. Les lansquenets ont la pique en main ou l'arquebuse sur l'épaule ; à droite et à gauche marchent en éclaireurs de vieux arquebusiers, à l'œil farouche, au teint basané ; ils font feu sur des habitants qui fuient ou se précipitent dans la rivière. Il n'y a point foule de peuple, mais des hommes d'armes qui se rangent autour de leur chef et le protègent.

La trahison de Brissac et des échevins excita des rumeurs populaires dans la ville de Paris.Il y eut trois opinions bien différentes sur leur compte : d'abord la masse du peuple, les halles qui les appelèrent vendeurs de villes, mauvais traîtres, lesquels pour de l'argent avaient abandonné leur foi, comme Judas avait livré Jésus; les gentilshommes royalistes, au service du roi de Navarre, qui virent là un retour de Brissac aux lois de l'obéissance et de la fidélité féodale, un trait de loyauté de race et de blason ; enfin les politiques du parlement et de la bourgeoisie jugènsnt que l'avènement du roi de Navarre était le seul moyen d'en linir avec les crises municipales qui agitaient le royaume ; et ceux-ci avaient raison. Après que le duc de Mayenne eut frappé le grand parti populaire, pour modérer le mouvement catholique et révolutionnaire, ce mouvement abâtardi devait aboutir à la reslauralion royale. Il n'y avait de salut que là, et l'avènement de Henri IV fut la suite des mesures violentes contre les chefs de la sainte-union; car lorsqu'on ne veut pas des conséquences d'une révolution, on est forcé de retourner au principe tutélaire qui seul protège l'ordre et la paix des cités.

Henri de Navarre, maître de Paris, prenait possession du Louvre. Que devenait dès lors la cause espagnole et catholique de Philippe II? oi^i se réfugiaient les braves arquebusiers Avalions et napolitains, naguère salués du peuple? oîi allait désormais se poser le siège de la ligue? pouvait-on compter encore sur l'esprit et l'appui des provinces? fallait-il désespérer

ET HENRI IV. 3i:]

de la cause pour laquelle on sciait aimû? quelle était la situation de don Diego d'ibana, du duc de Ferla, de Taxis, qui naguère gouvernaient tout et dirigeaient les forces municipales? Il y avait longtemps que les envoyés espagnols surveillaient avec inquiétude le mouvement qui se prononçait pour Henri IV. Un rapport spécial sur Fétat des provinces unies en la sainte-ligue, demandé par Philippe II, se trouve encore aux archives de Simancas; cette dépèche indique l'état do désespoir et de désordre où se trouvaient les principaux éléments de l'union catholique depuis la prise de Meaux. «Tout est compromis actuellement; Meaux s'est rendu, écrit l'agent secret. A quelques jours de là, M. de La Ghastre se trouvant aussi à Paris, M. de Mayenne l'appela en pleine assemblée, du conseil de messeigneurs le légat, du duc de Feria et autres ministres de vostre majesté. La Ghastre n'esloit pas moins soupçonné que Vitry. Malgré le grand hruit que fit M. de La Ghastre sur le tort que l'on avoit de soupçonner sa fidélité, M. de Mayenne, qui déjà avoit esté trompé par Vitry, son beau fils, l'eust faict arrester; mais M. de Guise, qui l'aimoit beaucoup, intercéda malheureusement pour luy. En effet, estant arrivé à Orléans, M. de La Ghastre s'empressa de conclure une tresve, pour s'attirer, par cet acte de douceur, les bonnes grâces des hahitans. M. de Mayenne en estant instruit, luy en escrivit de vifs reproches; mais l'autre, sans doute pour se moquer, luy respondit que c'estoit pour faciliter les vendanges. On vit bientost sa fourberie, car, moyennant soixante mille escus et la promesse du baston de maréchal de France, le gouvernement d'Orléans et cekiy de la province de Berry pour son fils, il rendit la ville. Ensuite le premier il parcourut les rues, en criant vive le roi! M. de Villars, gouverneur de Rouen et du Havre-de-Gràce, a bien escrit ses protestations de fidélité au duc de Mayenne, mais il n'y faut pas compter beaucoup. A Arles, les politiques ont fait mettre deux catholiques en prison, et fait criei: vive le roy par la ville; mais le lendemain, à l'exhortation d'un prédicateur, nommé

Levigier, ils ont esté chassés par le peuple. Deux consuls politiques ont esté pendus avec quelques-uns de leuis partisans, et la ville est aujourd'hui plus sûre que jamais. Les habitans de Marseille sont sortis avec de rartillerie pour battre la tour de Bouc, port de mer à cinq lieues de la ville. M. de Garces s'en est emparé. Toulouse est plus que jamais assurée au service de vostre majesté, comme l'indique l'arrest de la cour de son parlement. Poitiers, dont M. d'Elbeuf est gouverneur, est toujours en notre pouvoir par la présence de d'Aultan qui y est fort aimé, et assuré de la noblesse du pays et du peuple. Nulle place importante en Guyenne n'a esté perdue. Dieu merci, par le marquis de Villars. »

Celte dépèche était écrite quelques jours avant l'entrée de Henri IV à Paris, et semblait prévoir cet événement décisif: Paris était, en effet, au pouvoir du Béarnais ; les Espagnols avaient quitté la ville. A peine don Diego d'Ibarra, commandant la garnison capitulée, avait atteint Laon, qu'il s'empresse d'écrire au roi son maître la plus importante et la plus curieuse des relations : « Sire, vostre majesté aura vu, par la Icltrc que je luy ay adressée le 21 de ce mois, que j'avois iixé toute mon attention sur ces renforts de troupes au service du prince de Béarn, lesquelles se montroient dans les environs de Paris. En ayant prévenu le comte de Brissac, celui-cy me respondit qu'il n'y avoit rien à craindre sur ce point, que je pouvois venir luy parler moi-mesme, si je le desirois. Pour une affaire aussi importante, je n'y manquai pas : « J'ay reçu ce matin, me dit le comte en m'aperccvant, une lettre du duc de Mayenne, qui m'apprend que le duc de Guise s'avance sur Paris avec de l'infanterie, par la route de Senlis : il a en outre deux cents chevaux et une forte somme d'argent i)0ur la solde de la garnison franroise. J'ay envoyé à leur rencontre deux régimens francois sous les ordres du commandant Jacques : c'est là sans doute la cause de ce mouvement d'infanterie dans les environs. Soyez sans inquiétude. »

« Cependant comme je vis qu'il n'avoit monstre la prétendue

lettre du duc de Mayenne ny au duc de Feria, ni au légat , ny à moy-mesme; comme il avoit tenu la Porte- Neuve ouverle tout le jour précédent , sous le prétexte bannal de la commodité des militaires et des bourgeois ; enfin , comme il avoit fait placer deux cents Allemands de garde à cette porte , je crus ne devoir pas me rendre à ces apparences de sécurité. Aussitost je fis prévenir le duc de Feria et le légat de ce qui se passoit, j'avertis également les commandans militaires des troupes de vostre majesté , et quelques bons catholiques que je rencontrai , de faire vigilante garde. Pour moy, depuis dix heures du soir jusqu'à trois heures du matin , j'allois et venois de la porte Sainct-Honoré à la porte Sainct-Anthoine. Bientost je m'avançai vers la Porte-Neuve; et que vostre majesté juge de ma surprise, quand je la trouvai gardée par quinze ou vingt bourgeois seulement. C'estoit vers le malin : tout à coup assez loin de moy, je vis passer le gouverneur , suivi de plusieurs gentilshommes à cheval portant des torches, puis les deux cents Allemands et beaucoup de François. Je leur envoyai dire de quelle manière la Porte -Neuve estoit gardée , et s'ils désiroient que j'y fisse placer des troupes espagnoles. Le comte de Brissac me fil respondie que c'estoit par négligence sans doute que l'on n'y avoit pas encore placé les Allemands ; mais qu'il les avoit avec luy, et qu'il alloit rester là en personne. Vers les trois heures, quelques-uns de ceux qui estoient de ronde avec moy entendirent dehors un certain bruict d'armes et de soldats , bien que peu de troupes dussent eslre dans la campagne aux environs. Je jugeai à propos alors d'envoyer cent gardes wallonnes vers la porte Sainct-Denis, en leur recommandant, si elles rencontroient le gouverneur M. de Brissac , de se partager en deux troupes et de faire semblant d'estre de ronde ; puis , de s'introduire dans le corps-de-garde des Espagnols pour le renforcer, et parer ainsi à tout futur événement. Je courus ensuite à la maison du duc de Feria pour voir dans quel estât se trouvoit sa garde , qui estoit composée de Napolitains. Là je hastai le départ de la ronde qui

:jlG L\ LIGl'E

avoil este ordoniiLC la veille pour le nuiliii. Jl csiuil qualrG heures, lorsque, en passant près de la muraille, j'entendis un grand bruict vers la porte Sainct- Denis ; j'ordonnai au commandant Legoretta de s'y porter ou d'y envoyer un capitaine avec cinquante soldats. Celui-cy me fit respondre qu'il se passoit sans doute quelque chose d'extraordinaire sur ce point; que cinquante hommes ne suffiroient pas pour repousser les gardes nombreuses qui l'occupoient; que déjà deux fois elles avoient empesché les rondes espagnoles de passer , en disant que puisque les François gardoient ce poste, les Espagnols n'avoient point de ronde à y faire^ . Au moment où je me rendois au quartier le plus voisin pour chercher des renforts, je rencontre un sergent napolitain tout effaré 2, qui me dict : « Le prince de Béarn est maistre de la porte Neuve avec six cents hommes ; trois mille hommes le suivent avec de l'artillerie ; c'est le gouverneur et les François qu'il a avec luy qui ont livré l'entrée; la garde du duc de Feria a esté égorgée. Cependant je cherche tous les moyens pour arriver jusqu'au duc, afin de nous joindre à luy ; mais déjà tous les postes, toutes les avenues étoient occupés par l'ennemy ; c'estoit comme par enchantement. Deux pièces d'artillerie, la bouche tournée vers la ville, estoient près de la muraille, gardées par des soldats ennemis. Vainement encore je cherchai à faire avertir les Napolitains qui estoient de l'austre costé de la rivière, de venir nous joindre ; tous les Wallons que je leur expédiai furent pris ou tués , car la porte Sainct -Denis étant également occupée, toute communication devenoit impossible, .l'essayai encore de faire avertir le capitaine qui estoit à ceste dernière porte, de se retirer avec son monde vers nostre quartier ; j'avois résolu de m'y desfendre, quoique nostre petit nombre et les communica-

1 Queja dos vezes avian impedido a la ronda Espanola que passasse, dizicmlo que los Francescs (juarduvun aiiuel puesO) mj o uvian loa Espanolcs que. rondnr los,

^' Espaiilado.

ET HENHl IV. 317

tiuiis interceptées rendissent la lutte impossible. Sur ces entreliiiles arriva un cavalier qui m'apportoit, de la part du comte de Brissac, la nouvelle de la paix conclue avec le duc de Mayenne, qui cédoit Paris au prince de Béarn.

« Le gouverneur m'engageoit à ne point tenter une résistance inutile. A ce message succédèrent instantanément deux autres cavaliers du prince de Béarn, avec une lettre qu'il m'adressoit, et dont la copie est cy-jointe". Je ne voulus point la recevoir. Ces deux officiers, après m'en avoir manifesté leur estonne— ment, me dirent de vive voix ce qu'elle contenoit : «Je ne suis icy, ainsi que les soldats de sa majesté catholique, ay-je respondu, que pour le service de la saincle-union : si c'est elle et le gouverneur qui ont rendu la ville au prince de Béarn, nous ne saurions l'empescher ; mais il nous faut, avant tout, recevoir des nouvelles et des communications du duc de Feria. Jusqu'à nouvelle ordre et jusqu'à ce que nous partions, si cela est ainsi résolu, nous resterons dans nos quartiers avec armes et bagages; j'y engage ma parole. »

« L'ordre de marche fut ainsi donné : les Napolitains se portèrent en avant-garde à la porte Sainct-Denys ; au corps de bataille les Espagnols, le duc de Feria, et moy ; enfin en arrièregarde, les troupes wallonnes. Nous sortismes enseignes déployées , tambours batlans , et sans avoir l'air de désespérer de nostre causée Bien que le prince de Béarn se lust placé à une fenestre de la porte Sainct-Denys, l'ordre fut donné de ne le pas saluer avec les étendards. Ainsi que doit l'avoir escrit le duc de Feria, des commissaires nous accompagnèrent tant que nous fusmes sur les terres des ennemis. Mieux instruit aujourd'huy, je sçais que les Allemands n'ont point trahi ; ils furent trompés. Le prince de Béarn escrivit également au légat à peu près dans les mcsmes termes qu'à moy, luy offrant de le

1 1' que avia dodo aquella villa al princiiie de Beartic. 2 Archives de Simanfai;, rot. B 79---.

^ Y vaija se iin dexar noilra cosn.

faire parlir avec les niesmes facilités et en raesme temps que nous. Le légat fit respondre qu'il luy estoit impossible de partir aussi promptemeiit. Nous avons vu hier le duc de Mayenne ; il a paru profondément atïëcté de la perte de Paris. Il s'est défendu de toute participation à un accommodement avec le Béarnois, mais comme nous l'avons vu changer d'attitude et fléchir à chaque événement nouveau, il est bien à craindre que ce dernier échec ne vienne encore l'afTolblir dans ses résolu- . tiens. Le duc sort de chez le duc de Feria, et vient de nous dire qu'il avoit instruit vostre majesté de ses intentions, et qu'elle se tenoit pour fort satisfaicte. Ayant vainement cherché à le faire expliquer, le duc de Feria et moy luy avons donné les meilleurs conseils que nous avons pu : nous l'avons engagé à agir réellement, à laisser tous ces vains discours, toutes ces négociations comme inutiles ou plustost préjudiciables à la cause ; nous luy avons rappelé qu'il fut un temps où il se montroit plus zélé et plus ardent.... L'avons-nous persuadé? je ne veux pasl'aflirmer; cependant je prie Dieu de me tromper*. »

Ibarra avait été l'homme actif, le chef militaire ; on ne pouvait l'accuser d'avoir manqué d'énergie ; l'événement l'avait surpris : partout où le danger s'était montré , partout don Diego s'était porté en toute hâte. Il avait fallu la duplicité du comte de Brissac pour tromper l'intelligent capitaine des vieux arquebusiers. Qu'avait donc fait le duc de Feria, le négociateur? avait-il été plus habile et mieux inspiré ? La surprise de Paris l'avait frappé tout aussi bien que don Diego : il se hâtait d'adresser une autre dépèche à Philippe II son maître : « Sire, ce que je prévoyois est arrivé le 2:2 à quatre heures du matin. Il est clair aujourd'hui que ce coup a été concerté entre M. de Belin qui, comme voslre majesté le scait, avoit esté gouverneur do Paris, Saiucl-Quenlin qui servoit dans les gardes wal-

^ Pcro quiero dios que aujune. Laon, 28 mars 1594. — D. Diego do Jbci'ra à Philippe II, roi d'E^paj^ue. Arcliives ilc biuiaucas, cot. B 79

ET HEINRI IV. oli)

lonncs en garnison à Paris, enfin le comte deBrissac, gouverneur de la ville, lequel, par rintermédiaire de M. de Sainct- Luc, son parent, s'est entendu avec leBéarnois. Dans la seule conférence qui eut lieu, il fut convenu que ce seroit le 22 mars au matin. Pour ôter tout soupçon , le gouverneur avoit fait ouvrir toute la journée précédente la porte Neuve. Un sous-lieutenant des Napolitains \ qui étoit de garde dans mon hôtel, m'en avertit vers les sept heures du soir, en rejetant celle faute sur le compte du gouverneur. Aussilost j'envoie à ce dernier ce même sous-lieutenant , afin qu'on remédiast promptement au danger. M. de Brissac me fait répondre que cela n'avoit aucun inconvénient; que ce n'étoit que pour la commodité des troupes et des bourgeois qui alloient et venoient pour leur service et leurs travaux, et que d'ailleurs les soldats de garde à cette porte étoicnt prévenus de veiller avec soin. De son côté, don Diego de Ibarra, en ayant parlé au gouverneur, celui-ci lui répondit qu'il avoit reçu dans la matinée une lettre du duc de Mayenne, qui lui annonçoit l'arrivée, par la route de Senlis, du duc de Guise avec quelque infanterie, deux cents chevaux et de l'argent pour la solde de la garnison francoise ; qu'il avoit envoyé deux régiments Irançois à la rencontre du duc, et que ce devoit être là la cause de cette réunion de troupes que l'on enlendoit dans les fauxbourgs. Vers le matin , le comte de Brissac , ayant fait luimême la ronde , ouvrit deux portes au prince de Béarn, et plaça à ces portes toutes ses troupes, qui consistoient en deux mille cinq cents hommes d'infanterie et treize cents chevaux. Il s'empara ensuite de toutes les avenues et postes principaux de Paris sans éprouver la moindre résistance ; car le gouverneur et les politiques avoient assuré aux catholiques qu'ils veilleroientassidûment.Je n'étois moi-même gardé que par cinquante Napolitains, et dans mon hôtel, qui touchoit à la porte par où entroit le Béarnois. Aussitost que ce prince eut pénétré

^ Un alj'crez de los Napolilaiws.

dans la ville, il envoya ces paroles à D. Diego de Ibarra, qui étoit dans le quartier des Espagnols : « Je suis entré dans Paris par la volonté des habitants ' qui m'ont appelé comme leur roy. La paix est faicte avec le duc de Mayenne ; et moi Henry, roy de France, je vous le fais sçavoir : il est inutile d'opposer aucune résistance , car je ne veux faire la guerre à personne, et ne demande que ce qui m'appartient'*. » J'envoyai mon souslieutenant au comte de Brissac qui, sans l'entendre, le lit approcher du Béarnois. Alors ce prince répéta à mon envoyé ce qu'il avoit fait dire à Ibarra : « La paix est faicte, dit-il; j'ay esté appelé à Paris par le gouverneur, le parlement, leprevost des marchands et les échevins. Comme roy, je ne demande poinct la guerre, mais la paix. Assurez à l'ambassadeur que ny luy, ny ceux de sa nation , n'osprouveront aucune vengeance , aucune insulte : il peut sortir librement ; je lui en donne ma parole, w

« Cependant je me trouvois isolé avec mes cinquante hommes de garde, et dans l'impossibilité de me réunir à don Diego de Ibarra : que pouvois-je faire, voyant que tout étoit perdu? J'acceptai les condictions que l'on m'imposoit, de respondre sur ma parole qu'aucun des soldats de vostre majesté, alore dans la ville, ne chcrcheroit à se desfendre et ne quilteroit son poste. Ma response ayant esté reçue, le Béarnois m'envoya le mareschal de Matignon qui, après m'avoir répété les assurances données ci-dessus, me pria, de la part de son roy (je répète les paroles qu'il m'adressa) , de sortir de Paris dans le plus bref délai possible avec les troupes de vostre majesté. «Si vous ne le pouvez pas vous-mesme, ajouta le mareschal, il vous est loisible de demeurer de vostre personne, jusqu'à ce que vos dispositions soient faictes; vous y serez en sûreté comme dans une ville d'Espagne. » Nous fîmes respondre au Béarnois que nous sortirions ce jour-là sans faute, et que l'on

1 Con voluniad de los amiantes.

2 Que le dvian Uamado como a su rey.

ET ilEMll IV. ^ 3^1

oiisl à nous envoyer le laisf;cz-passer escrit de la main du prince de Béarn. Après avoir escliangé quelques paroles de courtoisie, j'expédiai l'ordre de se mettre en route aux troupes de vostre majesté, soit dans leurs quartiers, soit dans leurs corps-de-garde. Depuis le matin, elles estoient restées en bataille, enseignes déployées, dans le plus bel ordre possible ; le prince de Béarn nous envoya encore des passeports. Toutes les troupes françoises estant rangées en bataille, nous sortismes donc à deux heures de relevée en rangs serrés, enseignes déployées et tambours batlans. Les Italiens estoient en teste ; tout de suite après venoient les Espagnols, au milieu desquels j'estois à cheval avec tous les sujets de vostre majesté. Les gardes wallonnes marchoient autour de moi. Le prince de Béarn esioit à une fenestre, sur la porte Sai net- Denis par laquelle nous sortismes. 11 estoit habillé en gris clair, avec un chapeau noir surmonté d'une grande plume blanche ; nos estendards qui , ainsi que je l'ai dit, marchoient desployés, ne lui rendirent aucun honneur en passant. »

Le troisième envoyé, Taxis, n'était point à Paris lors de la prise de la capitale ligueuse; il avait suivi le duc de Mayenne à Bruxelles, alors que le chef de l'union allait se concerter avec l'archiduc en Belgique. Sa dépèche a ceci de curieux qu'elle donne l'impression profonde que fit cet événement sur l'esprit du lieutenant-général du royaume. «Je doute que Paris, écrit Taxis, soit tout à fait perdu ,• car il ne tardera pas à se repentir de ce qu'il a fait. » L'archiduc ayant envoyé la noiivelle de cet événement au duc de Mayenne, celui-ci est entré dans un violent accès de colère : «Je n'en continuerai pas moins la guerre, s'est-il escrié. » Aussitost il m'a fait demander si vostre majesté tiendroit toujours sa parole, par rapport au secours promis. — Mais c'est un feu-follet qui s'éteindra bientôt. — Quanta Rosne, je serai plus assuré de sa résolution ; il m'a fait savoir, d'ailleurs, de la part des ducs d'Aumale, de Guise, de Saint-Pol et de l'amiral Villars, que la prise de Paris ne changcoit rien à leur zèle pour le service de

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voslre majesté, à laquelle ils sont dévoués conuiio auparavant. Un hruit a couru que le Béarnois avoit surpris Paris avec le consentement tacite du duc de Mayenne; ceci seroit au moins en contradiction avec les bons escus que Henry a donnés à Brissac comme au principal auteur de son succès '. Je sais bien que le duc n'auroit pas mieux demandé que d'entrer en accommodement avec le prince de Béarn ; mais il ne l'eust jamais fait, je crois, sans l'intervention de sa sainteté et de vostre majesté. »

En lisant attentivement les dépèches des trois agents espagnols, on aperçoit qu'il domine dans toutes un besoin de se justifier du grand événement qui brisait, en un seul coup, toutes les espérances de la ligue, La prise de Paris privait la sainte-union d'un centre commun, du point militaire cl i)olitique qui étendait ses forces sur toutes les provinces. Dans l'organisation communale du seizième siècle, chacune de ces provinces avait sans doute sa propre capitale, vénérable par son antiquité et ses privilèges, avec parlement, cathédrale, ofiicial, cour des comptes et des aides; mais Paris était depuis deux siècles la résidence des rois, le siège de la belle et mcllifiante université, de la sacro-sainte Sorbonnc; là étaient les nombreux prédicateurs, les paroisses zélées, les corporations armées de plusieurs milliers de bras : oi!i désormais le conseil de l'union pourrait-il se rallier? quelle ville donnerait l'impulsion et le mouvement à la puissante force catholique?

1 Loqual lieneconlradicion de los miiclios Os que el Dearne dio a Brissac como a principal aulvr.

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