CHAPITRE X
RÉACTION CONTRE LA LIGUE ET LESl'AGNE.
AUnntat de Jean ChâtcL — Expulsion des Jésuites. — Réaction parlementaire. —Arrêt eontrc M. d'Auniale. — Mesure contre les prédicateurs. — Situation diplomaticiue. —Influence d'ElisabeUi.— Déclaration de guerre contre l'Espagne. — Négociation à Rome pour l'absolulion (le Henri IV. —Transaction avec les gentilshommes de la ligue.
Notables de Rouen. — Organisation militaire. — l'acilk-alion des
|)ro\inces.
1594 — im^.
Les premiers actes de la restauration de Henri IV avaient
él('' ni;ir(iués d'un corlain caractère de modération; quelques mesiu'cs de police et d'exil avaient seules accompagné rentrée
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du Béarnais dans la capitale : on avait mis de nouveaux subsides ; deux sous sur chaque rauids de vin et sur chaque mesure de blé. Le peuple murmurait de ces tristes et inévitables résultats de l'occupation militaire. Quand il apercevait dans les rues de Paris ces huguenots à la tête haute et fière sous M. de Bouillon ; ces Gascons et ces Béarnais qui dévoraient sa substance, celle des églises, les riches prieurés, les impôts sur les halles, sur les denrées, les hanses diverses, les gabelles; quand il voyait ces hérétiques mépriser les vierges, insulter par leur absence aux processions solennelles de la cité , combien ne devait-il pas sentir la dureté de ce joug des étrangers, qui foulaient de leurs pieds la belle et catholique cité de Paris ! Henri IV était profondément détesté : roi des impôts, seigneur de la gabelle, tels étaient ses surnoms populaires.
Les privilèges de la ville furent méconnus. Plus de liberté d'élections : le roi les brisait par sa volonté, et il choisissait pour cela l'anniversaire de la délivrance municipale, la Saint- Bar thélemi ! <t Le 24" jour d'aoust 159-i, jour et fesie de monsieur sainct Barthélemi , M. d'O donna advis aux prevost des marchands et eschevins des lettres par lui reçues du roy, contenant sa volonté sur l'eslection des sieurs Le Conte ou de Canaye pour eschevins ; cependant le roy escrivit à M. d'O : « Monsieur d'O, pour la difhculté advenue sur l'eslection d"un eschevin, je vous prie que ce soit Le Conte, puisqu'il ne s'est jamais desparti de son devoir et de sa fidélité , et que pour telle considération il fut osté de sa charge avant que le terme en fust expiré, par la violence des barricades. » Désormais on ne dut plus parler des libres sutîrages; les voix n'étaient plus comptées. Il y avait dans ceux qui accompagnaient le roi, dans les royalistes fervents, un besoin de réaction, une frénésie de poursuites qui ne s'élevaient pas aux habiles tempéraments de Henri IV. Les huguenots et les royalistes avaient haine de ces ligueurs, de ces religieux , de ces curés qui les avaient si indignement traités sous le nom de politiques et d'hérétiques : où voulait donc aboutir le roi Henri avec ses ménagements et
ses temporisations? C'est la plaie de toute restauration que cette impatience bruyante des amis, qui ne peuvent et ne veulent s'arrêter. Quand l'autorité est dans leur main, ils l'exercent au service de leur colère, de leurs passions, de leur peur ou de leur ressentiment : et maintenant, qu'on suppose un de ces événements qui ébranlent la société, un de ces faits lugubres qui l'empreignent de deuil, alors le parti vainqueur s'en empare pour servir ses vengeances et fortilier sa domination. Dans cet état des esprits, un premier attentat fut commis sur la personne du roi, comme cela était arrivé à Henri III : « Le 7^décembrcl594,surles six à sept heures du soir, Henri IV, le roy très chrestien, roy de France et de Navarre, estant arrivé à Paris, Jean Chastel, natilde Paris, escolier nourri et eslevé au collège des jésuites, âgé de dix-neuf ans, estant entré au Louvre, approchade sa majesté, et comme elle se baissoit pour embrasser un gentilhomme affectionné à son service qui lui faisoit la révérence, il luy donna un coup de cousteau dans la bouche (jui luy coupa la lèvre d'en haut ; et s'il n'eust rencontré les dcnls, eusl outrepassé ; puis tascha de se sauver, ayant jette le Cousteau par terre ; mais il fut pris par un capitaine des gardes. » Ce crime pouvait être un allenlat isolé; la pensée d'un assassinat sur la personne du roi était familière au peuple ; l'opinion des halles était alors qu'un hérétique non réuni à l'église se trouvant en dehors du droit commun : c'était une œuvre méritoire que déjouer du coutelas pour en débarrasser la ville. 11 n'était pas besoin de suggestions privées , d'insinuations religieuses pour armer un bras fanatique ; il cherchait lout seul le cœur du roi pour conquérir une gloire immortelle , comme cela s'était vu si populairement quelques années avant. Henri IV n'eut point celte pensée de complicité. Quelques instants après l'attentat , et se jouant de ses périls, Henri écrivait de sa propre main à plusieurs de ses bonnes villes : « 11 n'y avoit pas plus d'une heure que nous estions arrivés à Paris, du l'ctour de nostro voyage de Picardie, et estions encore tout botté, qu'ayant autour de nous nos cou-
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sins le prince deConty, comte de Boissons et comte de Saint- Paul , et plus de trente ou quarante des principaux gentilshommes de nostre cour, comme nous recevions les sieurs de Raguy et de Montigny, qui ne nous avoient pas encore salué, un jeune garçon, nommé Jean Chaslel, fort petit et âgé au plus de dix-neuf ans, s'estant glissé avec la troupe dans la chambre, s'advança sansestre quasi aperçu, et pensant nous donner dans le corps du couteau qu'il avoit ; le coup (parce que nous nous estions baissé pour relever les sieurs qui nous saluoient) ne nous a porté que dans la lèvre supérieure du costé droit, et nous a entamé et coupé une dent. Il y a. Dieu merci , si peu de mal, que pour cela nous ne nous mettrons pas au lict de meilleure heure'.» J'ai dit que toute réaction saisit le premier événement pour le faire servir à ses desseins d'ambition ou de colère. Jean Chcàtel avait été élevé chez les jésuites ; n'était-ce pas l'ordre des jésuites qui l'avait armé du gros cou- .telas? Les jésuites et les religieux jacobins, si populaires, si aimés des masses, n'avaient pas fléchi encore devant Henri victorieux. Quand le roi avait ordonné aux prêcheurs d'annoncer son pouvoir et de justifier son autorité, les deux corporations, fortement liées au mouvement des halles et à la révolution municipale, n'avaient pas obéi. Dans les secrets de la confession, dans cet échange mystérieux d'aveux, de conseils et de pénitence, les jésuites avaient souvent rappelé les beaux jours du pouvoir catholique de la ligue, alors que les échevins chaperonnés, suivis de tout un peuple, au milieu de l'encens et des fleurs, suivaient les châsses de sainte Geneviève et de saint Marcel, et venaient jurer à l'hôtel-de-ville de conserver les privilèges municipaux, l'élection libre des magistrats ou des prévôts, et la liberté de la chose publique.
L'instruction parlementaire démontrait « que Jean Chastel , escolier, avoit eu l'intention par plusieurs fois de tuer le roy à la première commodité qui se présenteroit ; depuis huict jours
' FONTANiEr, portefeuilles, n. 429-i30.