‹ La ligue et Henri IVChapitre 38 sur 50 · LA MOUE · texte numérisé non relu

LA MOUE

il avoit rocommoncé à drlibùrer son entreprise, et environ sur les onze heures du matin pris la résolution de faire ce qu'il a faict, s'estant saisi d'un cousleau chez son père, lequel Cousteau avoit esté emporté en son estude , et de là estoit venu disner. Après disner il estoit allé à vespres. Interrogé ce qu'il avoit faict en ce jour et avec qui il avoit communiiiué , dit qu''il s'est levé sur les huict heures du matin et est allé à la messe à Sainct-Laurent. Examiné sur sa qualité et où il avoit l'ait ses estudes ? a dit que c'estoit aux Jésuites principalement, où il avoit esté trois ans, et cà la dernière fois sous le père Jean Guéret; qu'il avoit vu ledict père vendredy ou samedy précédent, ayant esté mené vers lui par son père pour un cas de conscience. Enquis s'il n'avoit pas esté en la chambre des méditations où les jésuites introduisoient les plus grands pécheurs qui voyoient en icelle chambre les portraicts de plusieurs diables de diverses ligures espouvantaî)lcs, sous couleur de les réduire en une meilleure vie, pour esbranler leurs esprits et les pousser par telles admonitions à faire quelque grand cas? a dit qu'il avoit esté souvent en ceste chambre des méditations. Enquis par qui il avoit esté persuadé de tuer le roy ? a dit avoir entendu en plusieurs lieux qu'il falloit tenir pour maxime véritable qu'il estoit loisible de tuer le roy. Interrogé si les propos de tuer le roy n'estoient pas ordinaires aux jésuites? respond leur avoir ouy dire qu'il estoit loisible de tuer le roy et qu'il estoit hors de l'église, et ne lui falloit obéir, ni le tenir pour roy jusqu'à ce qu'il fust approuvé parle pape '. » ]\Iaintenant , si l'on se souvient des répugnances du parlement et de l'université contre les jésuites, combien la magistrature ne devait-elle pas saisir cette circonstance pour satisfaire ses haines contre cette grande corporation? C'était aussi un des vceux de l'université que Pasquier avait si bienexpriraé.

1 Procwliu-e faicte contre Jean Chnstel, escolier esUidiant au colh'gc (les JûsnUes, iiour le parricide par iii.v atlcnté sur la personne du roy très chreslien Uenry lY, roy de Franco et de Navarre. 1595.

Les maximes de la ligue avaient élc le mobile de l'altenlal ; mais l'instruction ne fournissait aucune preuve suffisante pour justifier une mesure générale contre les jésuites. On fit de longues visites , des descentes secrètes dans leur collège , et Ton trouva chez le père Jean Guignard un écrit en ces termes, tout démocratique : «Si, en l'an 1572, au jour Sainct-Bartliélemi on eust saigné la veine basilique (royale), nous ne fussions tombés de fièvre en chaud mal, comme nous expérimentions, quicquid délirant reges. Pour avoir pardonné au sang, ils ont mis la France à feu et à sang, et in caput reciderunt niala. Le Néron cruel a esté tué par un Clément, ce moine simulé, despesché par la main d'un vrai moine. Le plus bel anagramme qu'on trouva jamais sur le nom du tyran défunt estoit celui par lequel on disoit : Vilain Hérodes. La couronne de France pouvoit et devoit estre transférée en une autre famille que celle des Bourbons. Le Béarnois, quoique converti à la foi catholique, seroit traité plus doucement qu'il ne méritoit si on luy donnoit la couronne monacale, en quelque couvent, pour faire pénitence de tant de maux qu'il a faicts à la France ; si on ne le peut desposer sans guerre, qu'on le guerroyé; si on ne peut la guerre, qu'on le fasse mourir. »

Ce n'étaient là que les opinions républicaines de la ligue, les vieux sentiments sur le régicide qu'avaient partagés la majorité des habitants de Paris et qu'ils avaient reproduits en chansons, en pamphlets, en belles images coloriées. Il n'était pas étonnant de les trouver chez les jésuites qui s'en étaient faits la vive et profonde expression. Mais alors Henri IV était vainqueur et régnait souverainement dans Paris ; le parti politiijue , le parlement , les royalistes prirent prétexte de l'attentat pour frapper un coup de force , une réaction ardente. Un édit du roi , du 7 janvier doOo, prononça l'expulsion des jésuites, et le parlement condamna Jean Chàtel « à avoir la main dextre coupée et à estre tiré et desmembré avec quatre chevaux ; le père Guignard , atteint et convaincu d'avoir escrit plusieurs livres

séditieux pour prouver qu'il estoit loisible et permis do tuer le roy Henry IV, sera mené et conduit en la place de Gresvc , et pendu et estranglé à une potence qui y sera pour cet efïet plantée. » On ne s'arrêta pas à cette réaction contre la presse ardente et les corporations séditieuses ; le parti politique n'ignorait point les négociations qui se suivaient avec les ducs d'Aumale et de Mayenne : le roi allait-il encore les combler de dignités, leur ouvrir le trésor, leur donner le commandement des armées ? ne i'allait-il pas éviter à tout prix que les modérés fissent leur soumission? Les politiques entraînèrent le parlement à des mesures violentes; un arrêt de colère lut rendu; il condamnait par contumace Charles de Lorraine, duc d'Aumale, à être traîné sur la claie et écartelé à quatre chevaux, comme coupable de lèse-majesté au premier chef, rebelle et perturbateur du bien public'; « ce liiict , les quatre membres portés aux quatre principales portes de ceste ville, sa teste fichée au bout d'une pique au haut de la porte Sainct-Denis, si pris et appréhendé peut estre en sa personne, sinon en effigie ; et a ordonné et ordonne que les armes et enseignes, appropriées particulièrement à la personne dudict Charles de Lorraine, affichées en lieux publics dans ce royaume, terres et seigneuries, et ses pourtraitures, seront rasées et effacées. » Ensuite de cet impitoyable arrêt, de cette rupture avec la ligue modérée, on exigea que Henri IV louchât à l'arche sainte de la prédication. Les prédicateurs les plus ardents étaient en exil, mais l'esprit catholique n'avait cessé de dominer la chaire des grandes paroisses de Taris. Celte chaire retentissait comme la tribune publique, tandis que la presse se formulait en pamphlets. Henri IV réprima l'une et l'autre. Les prédications furent soumises à une censure ; un édit spécial en réprima les écarts. Rien ne put s'imprimer à Paris sans une permission de la chancellerie. On fut ainsi maître des deux organes des opinions populaires: comme dans

1 Msâ. de Colbert, in-fol. \ol. xxxii.

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toutes les contre-révolutions, on voulait fermer la bouche au peuple.

Eu pleine possession de l'autorité, le parti politique et parlementaire dut pousser aux hostilités contre l'Espagne, protectrice ardente de la ligue et de cette sainte-union avec laquelle le roi était trop décidé à traiter. Henri IV hésita beaucoup pour se résoudre à cet acte de force dont les résultats étaient une guerre avec le plus puissant prince de la chrétienté. Sa pensée était déjà de tenir un milieu dans la balance, et de finir les batailles civiles avant de se jeter dans une guerre étrangère. Il fit venir auprès de lui Antonio Ferez, cet ancien secrétaire d'état de Philippe II, traître à son roi, et que ce prince voulait faire poignarder pour trahison : « Sieur Antonio Ferez, lui écrivait Henri, je désire infiniment de vous voir et parler à vous, pour affliires qui touchent et importent à mon service, et j'escris présentement à la royne d'Angleterre, madame et bonne sœur et cousine, pour la prier de vous ])ermettre de faire ce voyage, et cà mon bon cousin, le comte d'Essex, d'y tenir la main, à quoy je m'assure qu'il n'y aura point de difficultés. J'escris aussi pour qu'on vous recueille à vostre passage, et l'on vous donne moyen et sûreté pour me venir tellement qu'il ne tiendra à vous que vous soyez bientost près de moy, comme il est requis pour le bien de mon service. Quoy attendant, je prie Dieu, sieur Antonio Ferez, qu'il vous ait en sa très-saincte et digne garde K »

Élisabtlh poussait Henri IV à la guerre ; elle l'accusait surtout de laisser prendre aux Espagnols une position menaçante au nord de la monarchie. Dans l'instruction baillée par la reine d'Angleterre au sieur Roger-Willaumez, son envoyé en France, Elisabeth écrit de sa propre main : « Vous ferez fidèlement entendre au roy combien il nous fasche de le voir tant engagé toujours es quartiers esloignés, laissant une si grande partie de son estât à l'invasion des plus grandes forces de ses

1 Mss. de Délhuiie, vol. col. 9141, fol. 33.

enncmys, et à l'abandon des victoires et conqueste des Espagnols que son absence de tant plus encourage. Ce qui ne nous est pas petite fascherie , les voyant par ce moyen triompher insolemment. » Henri IV avait laissé faire de grands progrès aux Espagnols, principalement dans les villes maritimes qui menaçaient la Grande-Bretagne. « Nous ne vismes jamais, dit Elisabeth, l'ennemy si proche d'estre entier possesseur des parties de son royaume , desquelles nous recevons plus d'incommodités, comme nommément en Bretagne, et sçavons notamment que Calais est maintenant le plus proche désir de l'Espagnol, comme une place de plus grand renom et plus propre pour interrompre nostre pouvoir au détroict de la mer où ne pouvons endurer de compagnon ^ » Elisabeth résumait cette dépèche inquiétante en demandant garnison anglaise à Calais ; alors Henri IV manda le sieur de Loménie pour aller trouver la reine d'Angleterre, et répondre aux articles de l'instruction du sieur Roger-Williiumez, comme s'ensuit: « Que les laveurs que le roy a reçues de sa bonne sœur Elisabeth en ses affaires sont si grands en son esprit qu'il ne luy reste, pour son contentement, sinon que d'estre continué aux bonnes grâces de ladicte.dame, et que Dieu lui donne le moyen de se revanchcr de tant de bons oihces et courtoisies. Sera remontré de la part du roy à ladicte dame royne, (jue c'est à son grand regret qu'il n'a pu entièrement nettoyer les pi'ovinces les plus proches de son royaume ; toutefois qu'ayant réduict la Normandie à son obéissance, il n'espère pas moins laire de la Bretagne. Et si ladicte dame parle de Calais, comme elle en avoil chargé le sieur Roger-Willaumez, le sieur de Loménie lui fera cognoistre que sa niajest(! ne se peut persuader qu'il soict tombé en son esprit de demander ladicte ville de Calais, laquelle le roi aura tant de soin de conserver ! » Henri rv éludait la question de la remise de Calais à Elisabeth ; pour se maintenir dans l'alliance de l'Angleterre sans trop lui sacrifier : Calais était une position militaire importanlc pour la France. En s'cngageant dans mie guerre hasur-

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deusG, Henri cherchait à réunir tous les éléments de succès ; il fallait sans doute les soldats et les subsides d'Elisabeth pour servir une expédition régulière contre Philippe II; mais cette guerre était tellement dans les intérêts de l'Angleterre, qu'il n'était nécessaire d'aucun sacrifice pour l'y déterminer. Tout préoccupé de la grandeur et des dangers de cette guerre d'invasion, Henri se tournait encore vers les princes germaniques : «Le sieur de Bongars , résident en Allemagne pour les affaires du roy, tiaitera avec IM, le marquis de Bade, pour avoir de lui un régiment de trois mille hommes allemands que ledict marquis a par devers soy, pour estre ledict régiment désormais employé en France au service du roy. » Le roi écrivait à divers capitaines allemands pour les rattacher à sa cause : « Capitaines, qui avez esté retenus pour la levée de deux mille cinq cents lansquenets, dont devoit estre colonel le comte deNanteuil , j'ay sçu le bon devoir que vous avez faict de vous préparer à me faire le service que je désirois de vous en ladicte levée, et la promptitude et afTection que vous y avez montrée, dont j'ay reçu beaucoup de contentement. «

Toutes les fois que la victoire venait couronner ses cornettes, Henri IV envoyait des bulletins en Allemagne pour relever les espérances et ses bonnes affaires dans l'esprit des princes : « M. de Bongars, vous apprendrez par le discours que je vous envoie, quelle a esté ma première rencontre avec le conneslable de Castille , lequel on dit attendre de nouvelles l'orces pour me revenir voir; mais si luy et les siens ne font meilleure provision de courage et de bon droict, j'espère encore les mieux estriller la seconde que je n'ay faict la première fois. Cependant je travaille après le chasteau de ceste ville (Dijon) dont j'ay bonne espérance. Cela faict , je n'attendrai ledict connestable, mais le irai chercher où il sera , et le chatouillerai de si près que je le ferai rire s'il est sensible. Le duc de Mayenne est toujours avec luy, et faict encore parler de paix, m'ayant envoyé pour cela le jeune Desportes ; je luy ay mandé que s'il vouloil quitter les ennemis de cette couronne

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et procéder de bonne foi avec moy , qu'il me trouverait avec les bras ouverts pour l'embrasser , et traiter comme un bon prince doibt faire d'un sujet qui se met en son devoir \ »

Aucune force militaire ou diplomatique n'était négligée avant de se décider à une guerre puissante et forte contre Philippe II. J'ai déjà dit quelle avait été la politique de la Porte à l'égard de l'Espagne, son ennemie naturelle. Les sultans s'étaient toujours alliés à la France; ils avaient cherché là un appui depuis François I". Henri avait annoncé son avènement à Constantmople : en lui communiquant également la bonne nouvelle de son élévation à l'empire, Mahomet III lui répondait : « Glorieux et magnanime seigneur de la nation de Jésus-Christ, l'an mil trois cents de la venue du propheste et le 27" janvier, nous avons esté reçu empereur des musulmans, et nous sommes assis au siège impérial, accompagné de l'heureuse fortune que Dieu donne aux grands empereurs. Et pour coutume en semblable esvénement d'en escrire aux grands empereurs et princes qui ont amitié avec noslre llorissante Porte, nous avons cru estre convenable de donner advis à vostre majesté de nostre avesncment et élévation à cest empire '. » En réponse à toutes ces avances, Henri chargea son ambassadeur de solliciter l'envoi d'une tlotte ottomane dans le détroit de Gibraltar, tandis que les puissances barbaresques attaqueraient les possessions de Philippe II dans la Méditerranée. Quand toutes ces alliances eurent été bien assurées, Henri IV put se déclarer liautemcnt contre l'Espagne. Son manifeste fut net et belliqueux : « Nul n'est ignorant ni dedans ni dehors ce royaume, que le roi d'Espagne n'ayant pu subjuguer la France par guerre ouverte, a tasché de susciter et fomenter des divisions au royaume, afin de le subjuguer plus facilement. Sa haine et son désir sont venus si advant qu'il n'en a pas seulement consumé grande somme de deniers, employé et perdu ses principales armées ; mais sous prétexte

1 Mémoires de Bongars, iu-lol. M?s. BiL'lioth, royale, toin. ii, pièce 43,

de piété, a tenté la lidélité des François envers leur prince naturel et légitime. Ledict roy dTspagne use journellement de toutes sortes d'hostilités, continuant d'assaillir les subjects de ce royaume, les prendre, emmener prisonniers, mettre à rançon, tuer et massacrer, mesme d'attenter à la vie de sa majesté par assassinements, massacres et autres vilains et horribles moyens ; faisons entendre à un chascun que ne voulant faillir plus longtemps à nostre devoir et à défendre nos bons subjects, avons arresté, conclu et résolu de faire doresnavant guerre ouverte et par mer et par terre contre le roy d'Espagne.»

Il y avait ainsi double réaction : la première, contre l'Espagne et la ligue, depuis si longtemps soulevées contre l'autorité du roi de Navarre ; la seconde, contre les corporations, les jésuites et les jacobins surtout , qui avaient présidé à Tunion politique. Dans les restaurations, l'ardeur la plus difficile à comprimer, ce n'est pas celles des ennemis, mais des amis qui veulent tout brusquer et tout risquer, la guerre étrangère, et la guerre civile, pour le triomphe de quelques intérêts ou de quelque passion. Les royalistes de Henri de Béarn étaient impatients de se venger des insultes de la ligue et de son protecteur.

En se décidant à la grande guerre contre l'Espagne, Henri IV avait senti la nécessité de presser les négociations avec Rome et d'avoir pour lui le pape. D'après les idées de la ligue, plusieurs fois exposées dans les pamphlets, la conversion de Henri de Navarre n'avait rien de complet ni de définitif, tant que le pape n'avait point absous le royal hérétique, frappé de la haute excommunication de Grégoire XIII. Qu'était-ce que la cérémonie d'abjuration de Saint-Denis pour un prince qui avait déjà une fois abjuré le catholicisme et adopté l'hérésie? Et qu'était-ce qu'un roi qui n'était pas reconnu par notre saintpère le pape ? Le conseil de Henri IV sentait toute l'importance de lever ces obstacles : il avait dépêché à Rome d'abord le duc de Nevers, puis d'Ossat, et a[)rès lui Duperron, négociateurs à vues conciliatrices, qui avaient présidé aux actes de la cou-

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version de Chartres et de Saint-Denis. C'étaient deux esprits habiles, habitués aux tempéraments de la cour de Rome, Ils appartenaient d'opinion aux pariementaires qui, durant la ligue, avaient joué un rôle si actif de transaction. Les instructions de Duperron, rédigées par le conseil, devaient spécialement jusiiiier la conduite de Henri IV auprès du pape, et réveiller en même temps les alliances d'Italie pour la guerre contre l'Espagne, insinuer la possibilité d'un mariage avec une princesse parente du pontife, et le divorce avec Marguerite de Valois : « M. Duperron, estant arrivé en Italie, prendra son cliemin pour aller à Rome par la ville de Florence, où il visitera le grand-duc, auquel, après avoir présenté les lettres et recommandations de sa majesté, et l'avoir assuré de la parfaicte amitié qu'il luy porte, luy dira (jue le roy rccognoist devoir à ses bons et amiables conseils sa première résolution de se faire instruire en la religion catholique, apostolique et romaine. Il priera le grand-duc, sa majesté prévoyant qu'elle en aura besoin, d'intercéder pour elle envers sa saincteté; il n'oubliera pas de mentionner que le roi est en très bonne santé, grâce à Dieu. Il luy dira les progrès du mareschal de Riron en Rresse, et que sa majesté a envoyé le sieur Defresnc, l'un de ses conseillers et secrétaires d'estal en Provence, exprès pour y préparer toute chose nécessaire à la venue et au voyage qu'y doibt faire le roy de France. Il verra aussi madame la grande-duchesse, laquelle il saluera avec les lettres et recommandations de sa majesté, et se conjouira avec elle de sa convalescence. Il arrivera à Rome d'après ces avis; et là, je luy recommande, après bien des préparations, de dire à sa sainctct(! que certains bruits, fort médians, qui sont arrivés aux oreilles de sa majesté, l'ont retenue, non pas au poinct de se mesfier de sa propre cause, mais de l'auctorité et ascendant usurpé à Rome par ses ennemis. Ayant donc appris que sa saincteté avait tout autre intention que celle publiée par les eimemys, elle s'est incontinent résolue de luy faire scavoir bien i)articulièrement tout ce qui s'est passé lors de sa bonne

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et véritable conversion. Sa majesté s'en remet à leur prudence et tidélité, pour conduire les affaires à Rome'.» Henri IV avait mis une sollicitude extrême à obtenir sa complète réconciliation avec le pape. Cet acte seul devait pacifier l'état, calmer les opinions, réconcilier les esprits : quel catholique pourrait refuser de reconnaître un pouvoir que la puissante autorité du pape aurait proclamé? La sainte tiare reposait toujours sur la tète de Clément VIII, ce pontife qui avait si violemment protesté contre la conversion de Henri IV, faite en dehors des formes régulières de l'église. Les victoires de Henri, soutenues des habiles ménagements de d'Ossat, avaient modifié cet esprit d'opposition qui se manifestait au Vatican. «Les choses sont bien changées à Rome, écrivait à M. de Nevers M. de Lomenie, agent de la France. Si vous y reveniez, non seulement il ne vous seroit pas défendu de voir les cardinaux, mais vous seriez importuné de leurs visites; la preuve en est que le cardinal de Gondy est écouté, accueilli et honoré, et qu'on Tcxhor le les larmes aux yeux de s'entremettre pour la paix. Le [(aiie, dont les yeux se sont ouverts, commence à dire qu'il a esté trompé par son légat, par les Espagnols et par les ligueurs. 11 eu accuse surtout le duc de Mayenne, et l'on voit qu'il a retenu les principes sur lesquels vous avez négocié avec luy. J'ay profité de ces bonnes dispositions pour parler à sa saincteté avec d'autant plus de force que je luy voyois plus de patience à m'écouter. «Le légat, m'a dit le sainct-père, me peint sans cesse les affaires de France en bon estât, et cependant je crois bien qu'il désespère du succès, car il demande son rappel. Il me prie de luy obtenir un passeport du roy de Navarre. Ce seroit exposer nos affaires et le légat luy-mesme à un péril trop évident. Qu'il y reste, puisque les choses sont en si bon train qu'il les dict... »

Dans cet état des affaires, il était difficile à l'Espagne d'cm-

1 Instruction au sieur Dupcrron. Bil)iiotli. du roi, inss. de Béthuuc, n" !>'J07, fol. 1.

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pêcher un rapprochement qui saluait la victoire. Philippe II mettait en vain des obstacles à la négociation; il sentait que la grande objection de la ligue serait entièrement détruite, si Henri IV était réconcilié avec Je saint-siége ; le parti catholique serait alors réduit à l'extrémité et ne pourrait plus prêter la main à la guerre. L'ambassadeur, duc de Sessa, reçut Tordre d'entourer le pape de tous les prestiges, de gagner l'un après l'autre las cardinaux ; et s'il ne pouvait parvenir à ses lins, de déclarer au pontife une guerre éternelle avec l'Espagne, au cas où il admettrait Henri à l'absolution. Ainsi résolu d'intimider le pape de la part de son maître, le duc de Sessa dit avec colère : « Si vostre saincteté se laissoit aller à la requeste du duc de Nevers, sa majesté catholique affameroit Rome, ne permettant pas qu'il y vienne aucun pains ni autres commodités de Sicile, Naples, et autres siennes terres; il fera naistro un schisme en Espagne et autres siens royaumes. »

Quelles peines, quelles sueurs subirent les envoyés français aui)rès du pape avant d'arriver au résultat désiré ! Plus ce résultat était immense, plus ils mettaient de prix à l'obtenir par leurs communs elforts. « Monseigneur, écrivait M. d'Ossat au duc de Nevers; celle-cy n'est que pour vous donner cestc bonne nouvelle, que nostresainct-père ayant ces jours passés ouï sur l'affaire du roy les ad vis de tous les cardinaux en sa chambre, un après l'autre, il a enfin trouvé que plus des trois quarts ont esté d'advis qu'il donnast l'absolution à sa majesté. Aujourd'hui sa saincteté a déclaré en plein consistoire à tous les cardinaux réunis, qu'il estoit résolu de donner ladicte absolution, et de procéder à l'expédition d'icelle, et nous espérons qu'il la donnera solennellement en public le jour de la nativité de Nostre-Dame, qui sera d'icy à neuf jours, et lors nous expédierons un courrier exprès au roy ; cependant, je prie Dieu qu'il vous ayt, monseigneur, etc. d'Ossat '. » La

1 Lettre de M. d'Ossat à M. de Nevers. Dililiolli. du roi, Mss. de Mesme. Iiil. Mém. sur la ligue, in-iol., 1. xix, m" 8!)31/20.

ET HEMîl IV. - ■■>^>')

lolti'R nnlographe des ambassadeurs à Henri IV, annonçant sou absolution, a été conservée, et la joie dont elle est tout empreinte montre assez l'importance du résultat obtenu : « C'est aujourd'hui que nous vous envoyons les bonnes nouvelles de vostre absolution, qui, après tant de combats, de traverses et de difficultés, nous a esté donnée ce matin au portail de Sainct-Pierre à la vue et avec l'applaudissement de tout le peuple. Le seigneur Jules Parthery, maistre des coureurs du pape, a voulu donner à vostre majesté les prémices de cet ad vis par Valerio ; et Baptiste, dépesché au mesme temps de nostre part, luy portera la confirmation et les particularités, mais plus tard, car nous avons mieux aimé qu'il prist le plus long chemin pour y arriver plus certainement. Nous prions Dieu, sire, qu'elle apporte les fruits spirituels et temporels à vostre majesté, à son royaume, que tous les gens de bien espèrent et désirent. De Rome, le 17 septembre 1595 '. »

Enfin les barrières de l'union de Henri IV avec Rome furent levées. Le pape consentit à le recevoir dans le sein de Téghse ; mais on imposa des conditions dures et nombreuses. Il y eut deux traités, l'un public, l'autre secret. Les conditions du traité secret nous sont révélées par une dépêche du duc de Feria à Philippe II ; dépèche où respire le dépit et l'inquiétude : « Le dimanche 17 septembre, les deux procureurs, agissant au nom du prince de Béarn, abjurèrent publiquement le calvinisme et l'hérésie, et firent leur profession de foy suivant l'usage. Les conditions et promesses furent ainsi exprimées : Le prince de Béarn doibt remettre en exercice la religion catholique. Il fera restituer promptement et intégralement les biens et possessions des églises et monastères en France. Avant un an, il fera son possible pour arracher le prince de Gondé des opinions hérétiques. On publiera le concile de Trente en France, et on le suivra dans toutes les circonstances. On

* Letire des ambassadeurs d'Henri IV auprès du pape, pour lui annoncer son absolu lion. T5ibl. du roi, m<«. de Bétbuni-, n" 89G7, fol. 2(».

)ie nommera auK emplois sacerdotaux, aux abbayes ou bénéfices, non seulement aucun hérétique, mais mesme pas un seul individu entaché de soupçon d'hérésie. Pour mériter la confiance de sa saincteté, le prince de Béarn devra montrer tousjours que les catholiques lui sont chers et agréables ' et en paroles comme en actions ^. Dans chascune des provinces qui obéissent à Henri de Navarre, il sera esdihé un monastère de minimes ou de mendiants de femmes ou d'hommes. Le prince de Béarn, estant efïeclivement desclaré relaps d'après la bulle de Sixte V, il sera obligé de répéter en France la cérémonie de son abjuration, avec toutes les promesses et sous toutes les conditions cy-dessus exprimées, en y ajoustant seulement les pénitences qui intéressent son salut ^ »

Henri IV ne se tint plus de joie quand il reçut la bonne nouvelle de son absolution, qui allait lui concilier les esprits catholiques, préparer la pacification de ce grand et beau royaume de France, agité pa.r la guerre civile : que pourraient désormais lui opposer les ligueurs? « Très sainct-père, écrivait-il, comme je recognois m'eslre impossible de remercier vostre saincteté par cscrit, si dignement que m'y oblige le mérite de; la grâce qu'il luy a plu de me desparlir en m'octroyant sa sainctc bénédiction et souveraine absolution, je sais plus mauvais gré aussi à mes ennemys de ce qu'ils me privent de l'honneur et contentement que j'éprouverois maintenant de m'en acciuilter en personne. .T'ose luy donner assurance que Dieu sera glorifié en ce bon œuvre , son Église restaurée en la France, le sainct-siége honoré et respecté comme il doibt estre , en la personne de vostre béatitude, révérée , chérie, obéie uniipie ment de moi et des François à perpétuité. Je prie Di(ui , ti'ès sainct père, (lu'il veuille préserver et garder longuement (st heureusement vostre saincteté au régime et gouvernement de

1 Mosirara siemprc que los calhoUcos le son caro'i y aejradable.

2 En dicho ij en liecho.

^ Cou otras penitencias saluddlilcs. Arcliisc:^ de Simancas, lî. Si.

ET HENRI !V. :)fil

nostre mère saincle église. Vostre très dévot et aiïectionné fils, Henry '. » L'effet de cette bonne absolution fut si giaïul, que la joie se répandit partout. Il y eut dans la magistrature ordre du parlement de faire des prières publiques à cause de l'absolution du roi par le pape. « Ce jour ont esti; présentétis en la cour les lettres closes du roy , desquelles la teneur s'ensuit: De par le roy: nos amés et féaux, depuis qu'il a plu à Dieu nous appeler heureusement à la religion catholique, apostolique et romaine , nous n'avons point eu de plus grand désir que de voir nostre conversion suivie de la bénédiction te nostre très sainct père le pape. Sa sainclelé nous a honoré de sa bénédiction pour l'entier repos de nostre àme et la sûreté de nostre estât; nous escrivons présentement aux évesques de nostre royaume ({u'ils ayent à en faire remercier Dieu dans leurs églises, et aux gouverneurs de nos provinces, que le jour que lesdicts évesques feront les processions, ils ayent à faire j tirer l'artillerie, allumer feux de joie, et tesmoigiTer par toutes autres démonstrations combien nous estimons la bonne giàc(! de sa saincteté. » Quand le parlement reçut ces lettres, il témoigna toute sa liesse et allégresse ; l'absolution du roi par la cour de Rome était un pou son ouvrage. C'était le vceu des parlementaires. Or, « la matière mise en délibération, la cour a arresté et ordonné que procession générale sei a faicte, à laquelle elle assistera en robes rouges et chaperons. Oh ! que tle lestes pour le légat ! le cardinal Aldobrandini, quand il eut passé le mont, rencontra les trompettes ({ue le roy avoit envoyées pour luy laire escorte, et s'estant avancé à Sainct-Michel, il y trouva M. de Barrault, gentilhomme de qualité de lachanibn; du roy, envoyé par sa majesté pour le servir pendant son voyage. A Montelimar se trouvèrent MM.le duc d'Espernon et de Rosny, surintendant des finances, et M. de Créquy, maistre des eaux. Un peu plus loin et environ à quatie milles de Chambéry, vinient uu-devaiît de hiy MM. le prince de (>onty, comte

iMs.-..].' l!(t!iuiio, vo!. eut. 8%:. fol. 10.

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