‹ La ligue et Henri IVChapitre 39 sur 50 · II. u · texte numérisé non relu

II. u

:Ui2 LA LIGUE

de Soissons et duc de Moiilpeiisicr , princes du sang et plusieurs autres, qui pouvoient monter au nombre de liu;ct cents ou mille chevaux. Le roy, ce jour-là, sortit pour aller à la chasse, ou feignit pour le moins de ce faire; mais on lient pour certain qu'il s'estoit retiré en une maison pour voir passer le cardinal. Sa majesté l'embrassa et le baisa avec grande démonstration d'amitié et de contentement, se resjouissant avec luy de son heureuse arrivée. Sa majesté le traita avec une grande douceur et familiarité. Le jour suivant , le légat alla à la première audience, le roy ayant envoyé un de ses gentilshommes avec quatre de ses carosses pour Ty conduire; M. Duperron servit d'interprète, parce que le légat, au commencement, n'entendoit pas encore bien la parole du roy, prompte et brusque, et furent bien une heure et demie ensemble. Pendant que le roy fut à Chambéry , qui fut peu , il fit par deux fois donner le plat au cardinal ; ce qu'il fit aussi faire à Lyon tant qu'il y demeura. Ce plat estoit des viandes crues en si grande quantité, qu'il pouvoit suffire pour nourrir tout son train. S'il y avoil man([uement de quelque chose, c'cstoit récompensé par l'abondance d'autres ; mais les officiers de cuisine en rentranchoient quelquefois pour y gagner ; ce qu'estant sçu par les principaux ofiiciers, ils y donnèrent ordres. Monseigneur le cardinal légat consommait 150 livres de bœuf, deux veaux , dix ou douze poulets d'Inde, six ou huit gros chapons, sans compter, pour les jours maigres, deux truites de 25 ou 50 livres chaque , quarante -cinq ou cinquante carpes, brochets, perches, douze merluches salées, 200 œufs et 10 ou 12 livres de beurre. C'est une coutume ancienne que les légats à latere fassent leur entrée solennelle aux villes principales où réside la cour, et particubèremenl à Lyon et l'ai'is: c'est pourquoi ledict légat fit son entrée à Lyon, au milieu de deux rangs de mousquetaires. A la porte de la ville on luy avoil préparé un dais porté par douze pages vestus de velours violet, auquel lieu l'archcvesque et son clergé s'estoicnt rendus pour le lecevoir. Raconter les particularités du festin royal. Ce seroit

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ciiost^ ennuyeuse ; seulement dirois-je que le roy se touruoil souvent vers le légat pour parler à luy, et sembloit ne se pouvoir saouler de le caresser ; il luy coupoit et servoit les viandes, luy louant les meilleures. Le roy alloit et venoit dans la salle, et peu après relournoit entretenir le légat avec une très grande démonstration d'affection. » Fin et rusé compère, Henri IV voyait bien que caresser le légat, c'était se rendre populaire aux yeux de la catholicité.

A Rome, lorsque toutes les conditions eurent été réglées, on admit les deux ambassadeurs à l'abjuration. La cérémonie eut lieu le 1" septembre : le pape, élevé sur un trône brillant, était entouré de tout le sacré collège; les deux ambassadeurs, vêtus en simples prêtres, furent introduits dans la salle au milieu de ce groupe religieux. Ensuite, ils reçurent, comme pénitents publics et en signe d'obéissance absolue , quelques coups de baguette; et pendant cette cérémonie on avait entonné le chant du Miserere. Le pontil'e, debout, lui les prières de réconciliation, paroles graves et puissantes qui unissaient le fidèle à la mère commune ; puis, ayant repris sa place. Clément prononça les formules d'absolution, tandis que les voûtes du palais pontifical retentissaient d'un Te Deum solennel. Aux temps railleurs, on s'explique difficilement ces soumissions, ces respects envers la cour de Rome. Un roi, naguère huguenot, vainqueur avec eux et par eux, qui s'abaisse si profondément devant la tiare! Cependant rien de plus simple, de mieux en rapport avec les besoins et les opinions de la société d'alors. Quand la loi sociale était catholique , quand la pensée populaire était tout entière portée vers Rome, un prince qui n'était pas en communion avec elle, n'inspirait que désaffection et murmures dans cette multitude qui courait aux églises, à la messe, aux processions avec toute la ferveur des premiers âges. Henri IV savait bien que la réconciliation avec Rome, que la présence d'un légat auprès de lui ferait tomber le dernier obstacle à la pacification de son royaume ; il s'attirait le dévouement, les respects du peuple ; il ne lais-

sait plus en dehors que les opinions irréeonciliables ; toutes les autres venaient à lui. Cela explicjue comment le roi reçut le lî-yat du saint-père avec toutes les démonstrations de respect et d'amitié : sous la tente, le légat lui valait des armées. Qui des ligueurs aurait osé combattre le représentant de la grande pensée catholique? L'envoi d'un légat auprès de Henri IV fut le dernier coup porté à la ligue. Je considère, sous ce rapi)ort, le cardinal d'Ossat comme le ministre qui rendit le plus haut service à la couronne de Henri IV : il la réconcilia avec le système social qui dominait la F'rance.

Dès que l'absolution fut accordée, et que le légat se montra à la cour, les négociations s'ouvrirent plus facilement auprès de tous les chefs de parti qui n'avaient point encore traité avec le loi. Que pouvait-on désormais opposer à Henri IV? N'était-il pas admis dans la grande famille des lois parrauloritédu souverain jiontife? Ne pouvait-il pas pactiser avec les hauts chefs de la ligue, chose décisive au moment où la guerre était proclamée contre l'Espagne? Si la tète puissante du catholicisme s'était déclarée ouvertement })Our Philipiiell, à quels dangers n'aurait l)asété exposée, durant les hostintés du dehors, la chevalerie qui s'était emparée de Paris par trahison ou par surprise? Les villes auraient encore fermenté sous la main des gentilshommes dont la victoire leur imposait le joug. Tout changeait de face avec l'absolution : les catholiques pouvaient reconnaître le Béarnais, et le fils de Henri de Guise, cet enfant chéri des halles, héritier de sa grande race, lit lui-même des ouvertures pour engager une négociation sérieuse. Dans la crise de guerre elles furent acceptées avec transport. Des événements décisifs se passaient en Bourgogne; Beaiine,et surtout Auxonne, s'étaient soumis à Henri IV, tandis que le connétable de Castille accourait en toute hâte du Milanais dans la Franche-Comté espagnole; il était alors accompagné du duc de IMayenne, qui venait reconquérir ses bonnes villes de Bourgogne. Henri marcha de sa personne contre cette armée liguée ; il n'avait que quinze cents lances ou arciuehuses, lorsqu'il fut attaqué à Fontaine-Fran-

çaise. Le Béarnais s'y montra une fois encore le brave chef de la gentilhommerie de France; il se jeta à tort et à travers dans les rangs de l'ennemi, frappa d'estoc et de taille. La bataille y fut drue; les crinières des chevaux se mêlèrent, et les blancs panaches se teignirent de sang. Henri écrivait du champ de Fontaine-Française à M. de Nevers : «Mon cousin Yous verrez par le mémoire que je vous envoyé comment nous avons faict repasser la Saône à nos Castillans, plus diligemment qu'ils ne l'avoient passée. En vérité, mon cousin, c'est un coup de Dieu , car ils estoient six contre un, armés et en ordre de combattre , et nous surprirent tellement que nostre seule résolution de charger, assistée de la grâce de Dieu, nous a sauvés de leurs mains, et donné ceste victoire qui a esté honorable et sera à mon advis très-utile, car je crois qu'ils ne me viendront pas visiter une autre lois si facilement. » La victoire était sans doute restée au Béarnais; mais tant d'ennemis étaient près de l'accabler! L'important, dans la guerre que suivait le roi avec tant de persévérance, c'était de séparer l'Espagne des auxiliaires qui un à un la soutenaient en France, Qu'avait de mieux à faire Henri IV que de traiter, à de larges conditions, avec ces grandes et puissantes maisons qui disposaient de la force des provinces? C'était une immense conquête de popularité que de rattacher les Guise à la couronne. La première négociation sérieuse et dont le résultat fut le plus immédiat, s'engagea avec le jeune duc de Guise, cet enfant si cher à la ligue, devenu homme depuis. Henri venait d'accorder une trêve générale pour favoriser ces transactions individuelles, sorte d'acheminement vers la paix. C'était pendant ces trêves que le roi pouvait suivre les négociations secrètes avec les chefs divers de Funion catholique; il se souvenait qu'une suspension d'armes semblable avait précédé de quelques mois seulement la reddition de Paris : « Chascun pourroit librement voyager dans ce royaiuue sans eslre astreint de prendre passeport; et néanmoins nul ne pourroit entrer ez-villes el places du parly contraire avec autres armes, les gens de pied,

que l'espée , et les gens de cheval , que l'espée, la pistole ou haïquebuze, et sans en avoir obtenu la permission par écrit du commandant desdictes places. Ne sera permis de se quereller et rechercher par voies de faict , duels et assemblées d'amis , pour différends advenus à cause des présents troubles, soit pour prise de personnes, maisons, bétail ou autres occasions quelconques pendant ladicte trêve. Faict à Lyon, le 23 septembre lo9o\ »

Toutes les difficultés ne devaient plus porter dès lors que sur les conditions qui seraient faites à chacun des princes : Henri avait une secrète tendance pour le jeune duc de Guise, qu'il savait très puissant de popularité ; n'était-il pas le liancé de l'infante, l'objet de toutes les prédilections du peuple de Paris? L'obtenir par une transaction, lui fiiire saluer la cornette blanche, n'était-ce pas une conquête décisive? Que pouvaient dire désormais les prédicateurs et les halles, puisque l'enfant de Guise lui-même se mêlait à la chevalerie et abandoiniait l'union? Puis, ce prince commandait à des troupes noml)reuses ; il avait en son pouvoir de bonnes forteresses , de hautes tours, de grandes terres; or, les conditions furent larges : « Le duc de Guise promettoit et juroit sur sa foy et son honneur de remettre en l'obéissance du roy la vilh; et chasteau de Rheims, ensemble les villes et chasteaux de Guise, Sainct-Dizier, Rocroy, Montcornet, Feismes et principautés de Joinvillc; il promettoit en outre, tant pour luy que pour ses frères, de prendre les armes pour le service de sa majesté, et la servir partout où il luy plaira les honorer de ses commandements, envers tous et contre tous, sans nul excepter, et en toutes occasions qui se présenteront pour son service, renonçant dès cestc heure à toutes ligues et associations qu'ils pourroient avoir faictes dedans et dehors le royaume, avec (juclque personne et sous quelque prétexte et occasion que ce soit,

1 ArUcles accordés par \c roi pour la U'ève géwt'rale du rnyaume. Mss. de Béthune, vol. col. 9063, loi. lô.

ET HIIMU IV. Sf,:

dont luy uL sesdicts frères bailleront à sa majesté un sernieul solemnel signé de leurs mains, avec toutes les soumissions que bons et lidèles serviteurs et subjects doivent et sont naturellement obligés de rendre à leur roy légitime et naturel. Sa majesté, inclinant volontiers à telles supplications, n'ayant rien plus à cœur que la réduction de ses bons subjects à son obéissance, mesme de ceux qui luy touchent de si près, reçoit en bonnes grâces ledict duc de Guise et ses frères et tous ceux qui sont avec eux et qu'ils ramènent à leur devoir. Outre ce, sa majesté leur accorde et donne encore ce qui s'ensuit : audict duc de Guise, le gouvernement de Provence, avec les mesmes droicts , honneurs et charges que l'ont cy-dcvant tenu les autres gouverneurs, mesme du droict d'admirauté et de la qualité d'admiral en la mer du Levant, dont sa majesté luy fera dès maintenant expédier le pouvoir et provision. Plus, quatre cent mille escus payables en quatre années, sçavoir : trois cent mille escus tant pour acquitter les dettes du feu duc de Guise son père, que les siennes particulières, et cent mille escus pour Testât de grand-maistre que ledict duc de Guise prétendoit luy appartenir par don du feu roy. Luy donne aussi, pour l'un de ses frères, les abbayes de Sainct-Denys , de Corbye, Orcan, Sainct-Urbin et Montirande, à la charge de deux mille escus de pension par an que sa majesté a donnés sur l'abbaye de Corbye. Et pour leur fournir moyen de s'entretenir plus dignement à son service, sa majesté donne audict duc de Guise huict mille escus de pension par an, et quatre mille escus au prince de Joinville son frère. Concède aussi le gouvernement de Rheims et la capitainerie de Feismes audict prince de Joinville , et les gouvernemens des villes et chasteaux de Guise, Sainct-Dizier, Rocroy et Montcornet, à ceux qui les ont maintenant. » En examinant le texte de ce traité, on peut s'étonner des vastes concessions qu'Henri IV vainqueur était obligé de faire à la famille de Guise, à savoir : des gouvernements riches, des abbayes opulentes, des écus d'or, l'entretien des compagnies d'hommes d'armes, une surséance

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pour payer ses dettes. Mais quelle iurce n'apportait pas au parti royal Tadhésion du jeune roi de la ligue? comment pouvaiton jamais payer la soumission de sujet, à celui qui naguère disputait la couronne? Les rapports du duc de Guise avec le parti catholique avaient été trop intimes pour qu'une pareille convention put être signée, sans au préalable en donner avis au pape : « Très sainct père, lui écrit le duc, j'ay estimé ne devoir pas laisser au commun bruict de la renommée de faire sçavoir à vostre saincleté les causes qui m'ont mù à prendre le service du roy et me ranger sous son obéissance. Je vous supplie très humblem.ent trouver bon la desclaration que j'ay osé représenter à vostre saincteté, laquelle je désire tousjours rendre juge de mes actions. La prise des armes que feu monsieur mon père avoit faicte avec plusieurs autres princes et seigneurs n'ayant esté que pour maintenir la religion catholique et non pour autre ambition, je ne pouvais prendre et suivre une plus juste ni meilleure imitation que la sienne, dès que le roi Henri a été absous et réconcilié;'. »

Le jeune duc de Guise exposait ensuite sa vie avec une touchante naïveté. Cette vie avait été pure d'intrigues. Adoré du peuple, le fils du grand Henri de Guise eût été élevé sur le trône catholique de France, sans les menées de son oncle, le duc de Mayenne. H avouait alors que la cause avait cessé; que rien ne justifiait plus la prise des armes, puisque Henri IV avait embrassé le catholicisme; et tous ces aveux, il les faisait au pape, la source et le principe de toute autorité dans cette vieille société que la hgue avait défendue.

Il avait été habile, sans doute , de placer à la tète du gouvernement de la Provence, pays si ardent pour le catholicisme, ce Guise que la sainte ligue avait un moment proclamé pour chef; il y avait là toute une pensée de pacification. Mais ce gouvcrnemenl de Provence n'était point libre; depuis trois

iFail h Vernon,k' 13 décembre 15yi.Mss.de Mesmes, iu-lol., I.xviii, 110 8931/19.

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années le duc d'Épenion, expression du tiers-parti, y combattait l'opinion ligueuse. La Provence ne lui était-elle pas bien acquise, à lui qui avait gagné ville à ville par les armes? Quand donc le duc d'Épernon eut appris l'injustice du roi à son égard , vieux chef des batailles , il se tourna tout à coup vers TEspagne. A qui le sacrifiait-on ? A un des chefs de la ligue, à un des traîtres populaires qui avait triomphé par les barricades. Quelle avait été la conduite du duc de Guise aux états-généraux? N'était-ce pas ce jeune prince qu'on avait "voulu faire roi, au préjudice de Henri IV, et fallait-il immoler ■ l'ami de Henri III, le serviteur tidèle de la couronne légitime, le pacificateur de la Provence ?

Philippe II avait changé de rôle ; depuis la conversion de Henri IV, il n'était plus question du catholicisme, prétexte vague, souvenir populaire ; le roi d'Espagne faisait la guerre à la France. Tout ce qui pouvait grandir les éléments de succès , tout ce qui pouvait servir d'auxiliaire était accepté avec empressement : d'Épernon scella de son scel la charte suivante : « Je soussigné, Jean-Louis de La Valette, duc d'Épernon, pair et colonel de France, gouverneur, lieutenantgénéral en Provence, Saintonge et Angoumois ; promets à sa majesté catholique de faire guerre au p'rince de Béarn et aux hérétiques et fauteurs d'iceux dans le royaume de France, et de ne traiter, ni résoudre aucun accord ny paix avec eux, sans en avoir la permission de sa majesté catholique, et après luy, du prince Philippe son fils, lesquels me promettront, par mesme moyen, de me tenir et mes amis sous leur protection, et m'assister lorsque j'en aurai besoin. Et de leur costé, ne concluront aucune paix avec le prince de Béarn que je n'y sois compris pour conservation de moy , de mes amis , de nos biens et charges ; en foy de quoy j'ay dict et signé la présente, et cacheté du sceau de mes armes , pour observer ce que dessus aux conditions y posées. A Sainct-Maximin , le 10 novembre I59S. » Cet acte curieux du serment envers la couronne d'Espagne, cette soumission du duc d'Épernon envers

une souveraineté nouvelle, avait été précédé d'un traité spécial entre Philippe II et d'Épernon, signé la veille même à Saint- Maximin. « Sa majesté catholique fera fournir dans Gènes, pour le duc d'Épernon, tant poudre que balles, pour tirer deux mille coups de canon, et quatre cents quintaux de poudre à arquebuse. Tous les mois seront fournis, dans la mesme ville de Gênes, douze mille escus pour le duc d'Épernon , à commencer du mois d'aoust dernier. Sa majesté promet en outre au duc d'Épernon de le protéger luy et ses amis, moyennant secours fournis de toute sorte, chaque fois que le duc l'en suppliera. En cas de quelque accord ou paix avec le prince de Béarn, sa majesté promet, en foy et parole de roy, de le comprendre audict traité, et tous ceux qui dépendent de luy, et ne pas permettre qu'audict traité il soit rien accordé au préjudice de luy, de ses amis , ou des charges qu'ils possèdent maintenant. Donnant, sa majesté, six mille arquebusiers dont elle fournira de quoy faire la levée au duc d'Épernon, parmi lesquels deux mille François, puis la cavalerie nécessaire ; payant le tout durant le siège, et donnant assistance de galères en nombre sultisant pour boucher les advenues de la mer; promet ledicl duc d'Épernon d'assiéger la ville , place et forteresse de Toulon, et il espère s'en servir avec l'aide de Dieu, et après la prise, de la bailler à la disposition de sa majesté catholique, pour y mettre tel nombre de gens de guerre qu'il luy plaira ; et promet aussi sa majesté de nommer un gentilhomme franoois pour gouverneur dudict Toulon , et que nul autre que luy (duc d'Épernon) ne commandera l'armée audict siège. » Par ce traité , le roi d'Espagne acquérait pour auxiliaire un chef de guerre qui possédait la plus vaste autorité. Le duc d'Épernon avait levé son gonfanon sur plus de trente villes : neuf en Dauphiné ; trois dans le pays Messin; cinq villes de Tourainc; huit en Angoumois; six en Xaintonge. Pouvait-il y avoir une plus belle conquête? Mais au temps où ce traité allait à sa fin, Henri IV achetait comme compensation le fier duc de Mayenne, et avec lui toutes les forces des grands

gouvernemenls do Bourgogne et du Lyonnais. Ainsi tout changeait de nature dans les éléments de la guerre. Les ligueurs continuaient à faire leur soumission , à saluer la bannière de Henri IV ; tandis que le tiers-parti, les huguenots mécontents des concessions faites à leurs vieux ennemis, cherchaient des garanties à l'étranger; et Philippe II acceptait leurs offres comme naguère il prenait à sa solde les principaux ligueurs. On a vu les querelles vives et profondes qui s'étaient élevées entre le duc de Feria et Mayenne ; le roi d'Espagne et Taxis s'étaient efforcés de calmer ces ressentiments qui nuisaient tant à la cause commune , la guerre contre Henri de Béarn ; néanmoins il en était resté une amertume de cœur, un système de récriminations, et le duc de Mayenne, laissant pressentir à Philippe II sa soumission à Henri IV, ne voulait point se séparer de la cause commune, sans justifier la nécessité de l'acte qu'il préparait. Mayeime avait reçu tant de doublons espagnols! S'il était mécontent, il ne voulait pas se montrer ingrat. Le temps était donc bien choisi pour entamer une négociation royaliste avec l'aîné de la maison de Lorraine. Henri ne se montra point avare de concessions: non seulement il donna entière amnistie et pardon au duc de Mayenne, mais encore le gouvernement de Bourgogne, lui payant toutes ses dettes de guerre, ses engagements envers les reîtres, indépendamment de six vingt mille écus de gratification. Toutes ces transactions reposaient à peu près sur les mêmes bases. Les princes ligueurs recevaient à titre de gouvernement des provinces qui leur tenaient lieu d'apanages. Ces gouvernemenls étaient d'immenses souverainetés avec tous les privilèges d'indépendance. On créait ainsi une féodalité nouvelle, plus redoutable peut-être, parce qu'elle était affranchie des devoirs rigoureux et de la loyauté des fiefs envers le suzerain, et qu'elle comprenait les forces municipales des cités liées à l'indépendance des gouvernements sous la ligue ; et ce fut cette féodalité là même contre laquelle plus tard eut à lutter le génie du cardinal de Richelieu.

Henri fut plein de joie du traite qu'il avait conclu avec le duc de Mayenne; il en sentait toute la portée politique. La lamille de Lorraine venait à lui, pour lui donner toutes les forces qu'elle apportait naguère au roi d'Espagne. Henri en écrivait au connétable de Montmorency : « Mon compère, puisque j'ai donné la paix à mon cousin le duc de Mayenne, lequel m'a encore depuis peu assuré par ses lettres de sa lidélilé et promis de me venir trouver bientôt, il faut luy tenir ce qui luy a esté accordé, afin qu'il ait occasion de s'en louer; à cette fin, je vous prie envoyer quérir les présidens de ma cour de parlement, mes gens en icellc, ceux des comptes et de la cour des aydes, et leur dire de ma part qu'ils vérifient les édicts que j'ay faicts exprès pour satisfaire à ce que j'ay promis audict duc, sans y faire ditïiculté ny longueur, puisque c'est pour un tel bien ; comme je vous prie, mon cousin, leur remontrer, car vous en cognoissez mieux l'importance que nul autres » Il s'adressait ainsi à M. de Montmorency, pour que le parlement vérifiât les lettres de concession qu'une fois dé^à la cour avait repoussées. Les magistrats, gens presque tous du tiers-parti, n'approuvaient qu'en murmurant ces ménagements de Henri IV envers les cbefs de la ligue catholique. Comme ils avaient préparé la restauration, ils ne concevaient pas que les bénéfices passassent à d'autres mains; et ils avaient méiiie refusé des lettres d'abolition à M. de Mayenne pour la mort de Henri III. Mayenne, brave et loyal gentilhumme, désormais resta lidèle à Henri de Bourbon ; il prit, comme garantie de sa loyauté, le commandement d'un des grands corps d'armée qui marchaient contre l'Espagnol dans la Picardie.

Cette guerre était alors la préoccupation de Henri IV. Mieux que tout autre, il coiuiaissait les forces dont l'Espagne pouvait disposer. La Savoie prêtait la main aux vieilles bandes, (pii pénétra'cnt tout à la fois en Fi'ance-Gomté, Bourgogne, Picardie et Bretagne, où le duc de Mercœur s'était posé comme sou-

' Mss. de BtHhiiiio, vol. col. IJU'tl, loi. 44.

verain indépendant : deux ou Irois corps d'arquebusiers espagnols et savoyards secondaient en Provence le mouvement de la ligue, qui n'était point près de s'éteindre, car il y était soutenu par l'esprit des populations. Dans les circonstances difficiles d'une guerre formidable et déclarée contre la grande puissance de l'Espagne, Henri IV crut important de convoquer les notables de la nation. Toutes les fois qu'il s'était agi de la proclamation et du triomphe de ses droits, Henri d'e Navarre avait toujours invoqué les états-généraux, comme le corps politique qui devait les reconnaître et les saluer. C'était un moyen de popularité dont usait le roi, au temps où, simple cadet de race, il gagnait le royaume par ses exploits de chevalerie. Il fallait bien opposer quelque chose aux états catholiques de Blois et de Paris en 1S95. Quand le roi eut touché la couronne, il reconnut l'impossibilité et les dangers d'une réunion régulière des états : la ligue l'avait pu , parce qu'elle était populaire et qu'elle se rattachait aux entrailles du royaume; mais Henri de Bourbon, simple chef des gentilshommes, roi des parlementaires et de la haute bourgeoisie, pouvait-il s'abandonner au peuple des villes, aux électeurs catholiques des bailliages et des sénéchaussées? D'ailleurs, plusieurs provinces étaient encore sous l'occupation des gouverneurs et de la ligue ; comment procéder à l'élection des députés, au moment surtout où la popularité de Henri IV n'était rien moins qu'établie? Si l'on avait convoqué les étatsgénéraux réguliers, pour se décider à une guerre contre l'Espagne (la haute puissance catholique), peut-être le roi n'eùt-il obtenu qu'un vote incertain, même en opposition avec ses droits et ses volontés. Il iallait pourtant des subsides nouveaux pour suivre la guerre ; comme on ne pouvait imposer le peuple, déjà si surchargé, sans un simulacre d'états, le conseil de Henri IV se décida pour une assemblée de notables. Les notables étaient désignés par le conseil , et choisis parmi les bourgeois, les clercs et les gentilshommes dévoués ; on n'avait pas ù. craindre qu'ils devinssent un embarras, un ob-

stacle. On los iVîUiiit. à Rouen, parce que la Normandie était la province la pins soumise, et que Henri IV venait d'y accomplir un voyage, afin de conférer avec M. de Villars, créé grandamiral pour prix de sa trahison envers la ligue. L'assemblée de Rouen se composa de dix députés du clergé, dix-huit de la noblesse; cinquante autres représentaient la magistrature, les trésoriers et généraux de France, et le tiers-état. Y avait-il quelque r'fessemblance entre cette étroite représentation et les grands états-généraux de clergé, noblesse et tiers-ordre, quand, sur des gradins cramoisis-dorés, ils écoutaient le roi, M. le chancelier, leurs bons et dignes orateurs, exposant les doléances des villes, se plaignant des pilleries des gentilshommes, ofiiciers du roi, percepteurs d'impôts, que souvent ils avaient voulu pendre aux piliers des halles? En leur présence, Henri IV s'exprima d'une verte et belle manière : «Si je voulois acquérir le titre d'orateur, j'aurois appris quelque belle harangue ; mais, messieurs, mon désir me pousse à de plus glorieux titres, qui sont de m'appeler restaurateur et libérateur de cet estât, pour à quoy parvenir je vous ai assemblés. Vous sçavez (luo lorsque Dieu m'a appelé à ceste couronne, j'ai trouvé la France non seulement quasy ruinée, mais presque toute perdue pour les François. Par la grâce divine, par les prières et bons conseils de mes serviteure, par mes peines et labeurs, je l'ay sauvée de la perte; sauvons-la à ceste heure de la ruine. Je ne vous ay point appelés, comme faisoient mes prédécesseurs, pour vous faire approuver leurs volontés. Je vous ay assemblés pour recevoir vos conseils, pour les croire, les suivre; bref, pour me mettre entre vos mains, envie qui ne prend guère aux roys, aux barbes grises; mais l'amour que je porto à mes subjects et l'extresme envie ([ue j'ay de les soulager me font trouver tout aisé et honorable. »

Henri avait surtout cet abandon de gentilhomme, cette parole d'une loyauté spirituelle, ce semblant de franchise qui multipliaient les dévouements. Il parlait aux notables des misères de son règne. Henri, au champ de guerre, montrait

ses cliausscs percées, sa vieille armure, les tristesses de sa jeune vie. En face des notables de Rouen, il décrit les ruines de son trésor, le désespoir de son administration politique, tandis que le chancelier Chiverny exposait, dans un long discours, les malbeurs de la France depuis les guerres civiles, les besoins de deniers pour faire une guerre qui semblait devoir être longue et cruelle. L'assemblée se divisa en trois classes, présidées, l'une par le duc de Montpensier, la seconde par le duc de Retz, et la troisième par le maréchal de Matignon. On s'occupa de la rédaction des cahiers, qui ne furent présentés que l'année suivante. Les notables demandaient le rétablissement des élections aux évêchés et archevêchés, et en tous cas l'observation de l'ordonnance de Blois '. De plus, ils requéraient qu'il lut pris à l'avenir des informations sur la rehgion, la vie, les mœurs et la capacité des sujets que le roi élèverait à l'épiscopat; que pour réformer les abus et dérèglements du clergé, on eût à tenir de trois en trois ans des conciles provinciaux ; qu'on fit des recherches rigoureuses contre les simoniaques, et que le roi défendit à ses troupes de se loger dans les temples, chapelles et sacristies.

La noblesse demandait qu'on prît dans ses rangs les sujets qu'il s'agirait d'élever aux charges ecclésiastiques ; qu'on n'accordât des lettres d'anobhssement qu'à ceux qui s'en seraient rendus dignes p)ar des services importants. Tous les gentilshommes domiciliés dans les villes conserveraient leurs anciens droits et privilèges, et seraient exempts des fonctions de garde, bans et autres corvées. L'assemblée suppliait le roi, afin de soulager le peuple, de vouloir bien faire examiner l'état de ses finances. Après avoir calculé les revenus du royaume, on trouva qu'ils montaient à neuf milhons huit cent mille écus d'or. Pour compléter un revenu de trente millions, on mit un droit d'un sou par livre sur les denrées et

* Remontrances à messieurs de l'assemblée tenue à Rouen en 1696, par René Beuoisl, confesseur du roi. Rouen, Petit et Moreau, 15i)G.

marchandises ; on proposa la nomination d'un conseil par rassemblée, qui gérerait la moitié des revenus du royaume ; l'autre moitié restant à la disposition du roi ^.

Ces nouveaux subsides étaient destinés à la guerre ; les états, imparfaitement composés, se montraient néanmoins nationaux. Leurs remontrances étaient sévères, parce que les misères du pays étaient grandes, et que le pauvre peuple mourait de laim et d'épidémie dans les rues étroites des cités. Mais Henri IV obtenait Fassentiment de l'assemblée pour la guerre avec l'Espagne et la Savoie, campagne difficile, car il lui Hvllait encore la victoire : attaquée par tous les points, la royauté du Béarnais avait besoin de se montrer avec cette auréole de gloire que les peuples aiment à saluer dans les fondateurs d'une dynastie ! Il faut le baptême de la victoire aux jeunes royautés.

Cependant, la guerre S''ouvrail sur une vaste échelle. Philippe II s'était attendu au manifeste de Henri de Navarre. Les hostilités éclataient vives et sanglantes comme une conséquence inévitable de l'avènement de la maison de Bourbon. Pour expliquer les motifs qui lui faisaient prendre les armes, le roi d'Espagne publia une réponse au manifeste de Henri ; il y exposait l'esprit de sa conduite, toute dans l'intérêt religieux. Puisque le Béarnais lui déclarait la guerre, il acceptait le déli. Le prince qui avait semé le désordre dans les Pays- Bas et la Hollande, pouvait-il se plaindre des rapports de sa majesté catholique avec les peuples et les vassaux de la couronne de Fi'ance? Des agents actifs de l'Espagne étaient allés en Savoie pour renouer les liens de la vieille intimité. « Un couriier (dit la dépêche d'un espion) a rapporté ([ue la Hotte de l'Inde était arrivée riche de trente-deux millions d'or ; le roi d'Espagne en emploiera sept au paiement de ses dettes. On envoie de Bourgogne quatre mille hommes d'intanterie en Flandre ; on ne sait encore de quels régiments. « Les armées

» Collection des (^tats-généraux, tom. xvi, pag. 1 et suiv., 4 iiovcmbrti 150G.

ET HEiMU IV. -'ûl

combinées devaient opérer simultanément sur plusieurs points. Le théâtre de la guerre était surtout en Picardie, pays admirablement placé pour servir Finvasion. La ligne militaire des Espagnols s'étendant à la fois de Ham à Soissons, ils n'étaient donc qu'à trente lieues de Paris ; l'arcliiduc Albert, le vaillant comte de Fuentès, le maréchal de Rosne, le plus habile d'eux tous, qui commandaient les vieilles bandes, voulurent la compléter par la possession de Cambrai. A Dourlens, il y eut une bataille sanglante, et les Espagnols obtinrent un succès décisif; Villars, le traître Villars, qui avait vendu Rouen à Henri IV, reconnu par le comte de Fuentès, fut tué à coups d'arquebuse en punition de son méfiiit. Le siège de Cambrai fut poussé avec vigueur; la ville et la citadelle se rendirent à des conditions de vie sauve et d'honneur militaire. Tous les événements de cette campagne étaient graves; Cambrai surtout était une position militaire des plus importantes; le roi, alors au milieu de la Bourgogne pacifiée S en paraissait tout préoccupé. Le i septembre, Henri IV écrivait de Lyon à M. de Gesvres : « Je serai pour le plus tard dans le 20" de ce mois à Paris; encore j'espère y estre plus tost, et pour ne perdre point de temps, je ferai partir mes grands chevaux et mes armes dans quatre jours, et n'en doutez plus : assurez-en tout le monde. Vous savez que je suis assez entier en telles promesses, estant résolu, à quelque prix que cesoit, de secourir Cambrai ou de me perdre : assurez tous mes serviteurs, afin que ceux qui me voudront faire cognoistre leur bonne volonté en une si importante affaire, me le montrent en cette occasion , ne la pouvant réserver à une autre meilleure 2. »

1 Voyez sur cette paciiication, le curieux pamphlet : « Dialogue fort plaisant entre Henri IV et deux vignerons de Besançon, qui se sont adressés à sa majesté au temps qu'elle était dans Lyon, le tout en \ers bourguignons. » (Dijon. l59C).

^ Mss.de Mcsnie, in-fol., t. xxi, n° 8931/22.

La prise de Cambrai produisit un déplorable etlet ; la monarchie étant en péril , la gentilhomraerie fatiguée s'en revenait dans ses liefs et castels. Un arrêt du parlement du 12 septembre 1595 enjoignit à tous seigneurs et gentilshommes de s'acheminer en bref délai à l'armée du roi, car il s'agissait de défendre la frontière du beau pays de France. « Mon cousin, disait encore le roi à M. de Nevers, il m'a fort déplu d'entendre la perle de Cambray ; je n'apprends, par vos lettres, aucune nouvelle de la citadelle, ni de ce qu'il s'y pourra faire pour mon service ; s'il y a dans ladicte citadelle des blés pour nourrir deux mille hommes durant deux mois , ils me pourront donner loisir d'aller à eux. Je mène des forces avec moi ; j'en aurai dans peu de jours davantage, lesquelles je suis résolu d'employer et d'entreprendre mes ennemis, soit contre leur armée ou sur leur pays. Je serai demain à Beauvais et en partirai le lendemain ; je vous prie de me donner advis incontinent de la résolution que auront prise ceux qui sont dans la citadelle. La royne d'Angleterre me donne os- ])érance de m'envoyer quelques forces. Si je puis assembler lesdictes forces et avoir mes Suisses, j'espère les bien employer.» Enfin tous les doutes cessèrent, et le 7 octobre on apprit la triste capitulation de la citadelle de Cambrai. Henri IV déplore cet événement dans une lettre au connétable de Montmorency : «Encore que j'aye usé de la plus grande diligence qu'il m'a esté possible pour me rendre sur ceste frontière, je n'ai pu y arriver que la ville de Cambray n'ait esté perdue par la trahison des habitans d'icelle, et que ceux qui estoient dans la citadelle n'ayent capitulé, n'ayant pu tenir davantage, n'y ayant trouvé du blé que pour huicl jours et y manciuant toutes les munitions nécessaires, mesme des onguens pour les blessures. Tels défauts ont faict perdre la place, et crois que l'armée de mes ennemis eust faict un plus grand progrès, si le cours de hîur bonheur n'eust esté arresté par ma présence. Et ne partirai que je n'aye faict quelque cffect i[ni ])uisse réparer partie des pertes que j'ai csprouvées sur

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cestc Iroiitière; pour cet eflel, je passerai demain la rivière do Somme avec mon armée, pour aller droit où sera celle de mes ennemis, espérant que Dieu me fera la grâce, comme par sa bonté il a tousjours faict, que je ferai cognoistre à mes ennemis la justice des armes, et la volonté que j'ai de conserver et défendre mes subjects de leur oppression ^ »

Henry IV, en écrivant si souvent au connétable de Montmorency, le brave chef des gentilshommes, l'homme des batailles et de guerre, voulait un peu rassurer le courage des gens d'armes, qui voyaient la cause royale décliner : les populations ardentes de la Picardie secouant les garnisons de Henri IV, préféraient l'Espagnol catholique, et qui leur promettait le maintien de leur foi et de leur liberté. 11 semblait que tout allait de mal en pis dans cette malheureuse campagne de Picardie. Après Cambrai, la citadelle de Calais fut prise d'assaut. Calais, qui importait si puissamment à l'alliance de l'Angleterre, qu'Elisabeth avait demandée en gage, parce qu'elle ne la croyait pas en sûreté dans les mains de Henri IV. Le roi l'avait refusée : il avait écrit à sa bonne cousine que sa gentilhommerie répondait de Calais. Comment justiher cet événement, amené par la traliison ou l'imprévoyance? n'allait-il pas rompre l'alliance de la France et de l'Angleterre? Henri IV en est profondément affecté. Voici de ses autographes : A mon cousin le comte d'Esscx. — 10 heures du soir : « Mon cousin, l'on me vient d'apporter la triste nouvelle de perte de la citadelle de Calais, qui a esté prise d'assaut, dont je ressens un extresme desplaisir. Je ferai passer le détroit à mon cousin le duc de Bouillon pour conférer avec vous sur cet accident. Je vous prie de l'attendre et ne faire cependant rien débarquer de ce qui est embarqué. Vous priant de m'aimer toujours, je prie Dieu, mon cousin , vous avoir en sa saincte garde. » — De Boulogne -. Puis, le même soir il écrit à son envoyé à Londres : A

1 Mss. de Béthune, vol. rot. 9041, fol. 7.

2 Mss. de Colbeit, n° 35, in-fol. parcheui. , - ; :, .

;j80 LA LlGl'E

M. de Sancij, ambassadeur en Angleterre. —24 avril 1596, dO heures du soir : « M. de Sancy , je viens de savoir la mauvaise nouvelle de la perle de la citadelle de Calais, qui a esté prise d'assaut, ayant, à ce que j'entends, taillé en pièces la pluspart de ce qui y estoit, dont je me sens un extresme déplaisir ; mais il faut pourvoir au reste. Pour ceste occasion, je vous prie prendre congé de la royne ma bonne sœur, et venir jusqu'à Douvres, où vous trouverez mon cousin le duc de Bouillon, que je veux dépescher vers ladicte dame. Si au lieu d'envoyer ici le sieur de Sydney, Ton eust permis à mon cousin le comte d'Essex d'amener le secours, je crois qu'il n'en fust pas ainsi advenu. Faictes donc toute diligence de vous rendre audict Douvres, où vous aurez de mes nouvelles i.» Plus que jamais Henri IV avait besoin des auxiliaires anglais, des braves lansquenets d'Allemagne. Les sentiments de la ligue n'allaient-ils pas se réveiller à l'aspect des bandes espagnoles? Henri IV, à son retour de Rouen, dut faire fiice à cette terrible invasion. Obligé de laisser une forte garnison à Paris mécontent et prêt à se rébcllionner, il divisa ses batailles de lances et d'arquebuses en plusieurs corps. Le duc de Mayenne le suivit en Picardie. Presque tous les commandements un peu importants fuient confiés aux anciens ligueurs, à ces ennemis (pii avaient combattu Henii IV. C'était là tout à la fois un acte de confiance et de haute politique. Henri pouvait sans crainte s'abandonner aux giuUilshommes qui étaient passés sous sa tente; ils s'étaient compromis, car tous avaient reçu de l'argent, des positions; et ne seconderaient-ils pas un roi (pii donnait le gouvernement des provinces à ceux qui n'avaient jamais cessé de marcher à la tète des populations catlioli(jues? Aucun de ces chefs ne manqua à la fidélité envers le souverain (pi'ils avaient reconnu. Tous frappèrent dru sur l'Espagnol.

Dans ces vicissitudes d'une guerre régulière suivie par les

' Mss. Colbtrl, vol. 35, loi. parcliem.

Kï HENHi IV. SSl

armées d'Espagne et de France, la préoccupation de lîenii IV avait toujours é'ié la pacilication de deux provinces encore unies à la ligue : la Provence et la Bretagne. Le roi pensait qu'une fois le territoire soumis à une seule souveraineté , il lui serait plus facile de pousser à la guerre étrangère avec vigueur; l'unité territoriale devait entraîner la délivrance de l'invasion. Dans la Provence, le parlement avait fait sa soumission à Henri IV. A Aix comme à Paris, le parti parlementaire s'était jeté dans les transactions et avait salué le nouveau gouvernement de M. de Guise, qui remplaçait d'Épernon; un de ses arrêts avait même frappé du crime de rébellion toutes les villes et sujets qui refusaient de reconnaître Henri IV.

Marseille, grande et belle république municipale, avec ses consuls, ses échevins, ses confréries de mer et de terre, méconnaissait l'autorité des magistrats ; elle redoubla de zèle catholique; ses deux consuls, Louis Daix et Charles Casault, commandaient à tous les corps de métiers ; et tandis que le parlement faisait sa soumission, le conseil de ville écrivait à Philippe H: « Sire, la ville de Marseille a ilotté longtemps, mais Dieu , qui l'a toujours particulièrement chérie, a choisi pour instruments de sa saincte volonté MM. Louis Daix et Charles de Casatdt , personnages très catholiques et très appuyés de parents et d'amis, la vertu et la valeur desquels surmonta toutes difficultés et obstacles qui empèchoient que la ville ne fist ferme déclaration du parti catholique. » Les Marseillais demandaient douze galères, sous le commandement du prince Doria, 150 mille escus annuels, et 200 mille immédiatement ; puis des munitions de toute espèce, comme poudre , balles, blé , etc., et la permission de les tirer de Sicile, Arles s'étant soumis à Henri de Bourbon *. Philippe se fait analyser ce mémoire, et en regard des articles, il écrit selon son habitude : « Marseille est très important à conserver; je veux que l'on traite cette affaire comme elle le mérite. Donner

1 Archives de Simaiicas, cot, B 83'', 833''.

les 150 mille escus demandés pour la première année, sans s'engager pour les suivantes, et puis on verra. Les députés de Marseille montrent une bonne volonté si grande, qu'il faut écrire à Doria de les secourir avec douze galères et davantage si besoin est. Insinuer aux députés qu'en faisant ces concessions, je desirerois traiter aussi d'une espèce de capitulation pour le port de Marseille, de telle façon que mes navires et mes flottes pussent y estre amies avec les amis de JMarseille , ennemies contre ses ennemis. » Tout était ainsi prêt pour donner Marseille à l'Espagne ; les offres des soldats de Henri IV étaient repoussées avec mépris, comme venant des huguenots, des modérés etdesirapies. On imprima une «response des catholiques fi'ançois de la ville de Marseille à l'advis de leurs voisins hérétiques, politiques, antichrcstiens, athéistes, goujats et sûdorailes : Nous sommes, Dieu grâce, en nostre franchise chrestienne et catholique, laquelle nous tenons des saincts et sainctes les premiers arrivés en nostre ville, et nous fuyons comme la peste l'accomtance et alliance des aspics et basiliques huguenots qui, par leur soufth; venimeux d'hérésie, cnq)oisonnent les âmes sainctes. 0 les plus horribles impies qui ne veulent pas entendre leurs frères et amis trépassés qui crient jour et nuict après eux du creux de leur sépulcre, d'enfer et de purgatoire ! Apprenez donc, messieurs les hérétiques et bigarrés, que nous cognoissons bien vostre piluUe, à la vue toute dorée, toute couverte de beau sucre et de poudre odorifi'jrante, mais dont le goust est puant et amer conmre le fiel. Courage donc, courage, afin que nous finissions par les paroles de ces pendards et diaboliques adviseurs ; non pas pour tuer, non pour semer séditions, mais pour espérer en Dieu , qui, nous l'en prions, meurtriers, antichrcstiens, couards-larrons, vous taillera de la besogne. » Telles étaient les opinions de la ligue à Marseille, ardente pour sa foi, qui flétrissait Henri de Bourbon du nom de sodomite et de damné. Mais le commandement de l'armée de Provence ayant été donné au duc de Guise, cet acte habile de Henri IV avait divisé le parti catho-

liquo il Marseille, et Ton en profita j)onr soumettre la cité. Il y avait parmi les capitaines un soudard d'origine corse ou génoise, du nom de Libertat; il n'était pas citoyen, et voilà pourquoi , comme dans les républiques d'Italie , on lui avait confié un bon corps d'arquebusiers. Le capitaine Libertat, avide d'argent, comme tous ces étrangers, fit proposer au duc de Guise de lui livrer la ville; mais que lui assurerait-on pour récompense? le prix serait-il proportionné à la grandeur du service? car il s'agissait d'un bon port, d'une belle ville, vivement convoités par le roi d'Espagne. Libertat allait de Marseille à Toulon, pour convenir des bases d'une défense commune et municipale; et là il put voir plusieurs fois le duc de Guise : calculant tout l'argent, tout le profit qu'on pouvait lui donner, il s'écria : « Quelle porte faut-il ouvrir? la Jolietto ou la Porte-Royale ? » On avait tant payé à M. de Brissac pour Paris : qu'ofFrirait-on à Libertat pour trahir la république municipale de Marseille? Toutefois le capitaine, stipulant ses avantages particuliers, voulut faire garantir l'antique liberté de la cité : cette convention seroit-elle tenue, une fois le duc de Guise maître de Marseille ? « Monseigneur le duc de Guise et de Chevreuse, sous le bon plaisir de sa majesté, a assuré et accordé au capitaine P. de Libertat, que , en rendant et remettant ladicte ville en la puissance de sa majesté, les choses suivantes lui seront entretenues et inviolablement gardées : 1" les anciens privilèges, franchises, libertés de ladicte ville seront conservés et entretenus sans que pour raison des choses passées Testât de la ville reçoive aucune altération ni changement; 2" il n'y aura autre gouverneur particulier en la ville de Marseille, pendant l'absence du gouverneur de la province, que les viguiers et consuls, tant que le sieur de Libertat sera en charge, et après qu'il en sera hors, les consuls seulement ; 5° en ladicte ville sera établie une chambre de justice souveraine, séparée du parlement de Provence ; tous les habitants de ladicte ville, lesquels ont suivi cy-devant le party de l'union (autres (jue Louis Daix etCasault, leurs familles et adlié-

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rens qui voudront cmpescher la réduction de la ville) seront exempts de toutes les recherches et poursuites, et tous arrêts, informations et procédures laits contre eux, sont et demeureront cassés; 5° le capitaine de Libertat, comme chef de l'entreprise, aura pour récompense d'un si grand et signalé service la somme de IGO mille escus, tant pour lui que pour ceux desquels il sera aidé, et la distribution dépendra de sa "volonté; 6" ledict de Libertat aura la charge de viguier jusqu'au mois de mai, qui lui sera continuée encore pour un an ; 7» lui est pareillement accordé dès à présent le commandement de la Porte-Royale et du fort Nostre-Dame-de-la-Garde , avec garnison jusqu'à cinquante soldats; 8" il sera accordé audict Libertat une place et terre fief noble en Provence, du revenu de deux mille escus par an ; 9° lui sera aussi donné la réserve d'un évesché ou abbaye en Provence ou ailleurs, du revenu de mille cinq cents escus, et lui sera donné pour sa vie les salines de la Vaudries, pour en jouir et disposer paivSiblement et à sa volonté. Espérant que sa majesté aura tant à gré et contentement le service diidict Pierre de Libertat, que rien ne lui sera refusé et desnié de ce que dessus ; et pour plus grande validité, monseigneur a signé les présents articles de sa propre main. Charles de Lorraine'.» C'est à Toulon qu'avait été scellé ce traité , et il fut envoyé à la ratification de Henri IV.

Le roi, très joyeux de prendre possession de la belle cité de Marseille, répondit sur-le-champ au duc de Guise: « Le service que le capitaine Pierre Libertat doit faire à la réduction de la ville de Marseille est si grand, utile et recommandable, non seulement envers la personne de sa majesté, mais aussi à tout Testât de ce royaume, que l'intention de sa majesté est de le recognoistre tellement envers lui, que la qualité de la récompense aide à faire juger de celle du service, et que le tesinoignage demeure à la postérité qu'il a esté

' Toulon, 10 février. Ms?. Dupuy, vol. ci.v, piiVo odi^inale.

laict par un bon el fidèle subjecl el serviteur ù un très Lon et libéral roy. » Sur l'article des 160 mille escus, le roy répond : « Sa majesté désire que le capitaine Libertat,eu esgard à la nécessité et moyens auxquels elle se trouve à présent, et les grandes affaires et despenses qu'elle a à supporter, se contente de la somme de 50 mille escus, réservant de faire mieux pourtant en honneurs et bienfaicts quand les occasions s'en oflriront. »

Ainsi qu'il était convenu, la ville de Marseille fut livrée à la chevalerie de monseigneur le duc de Guise. Pierre de Liberlat avait fait part de ses projets de trahison à Geollroy-Dupré, notaire, son fidèle ami, un de ces hommes mi-parli du parlement et de la basoche. Dupré loua son plan, et lui conseilla de se servir, en la conduite de cette entreprise, du conseil et de l'assistance du sieur de Bausset, aussi avocat, alors réfugié à Aubagne, proscrit par les consuls Daix et Casault et par le parti municipal, conduit par les réfugiés de Gênes, parmi lesquels Capafiguas', d'une famille sénatoriale exilée de la république. Dupré se rendit en effet à Aubagne, et s'ouvrant à de Bausset, celui-ci lui répondit : « Duiiré, si tu veux que la chose aille à bien, il faut que le duc de Guise continue à faire des courses militaires tous les jours près de la' ville; tu sais que Daix et Casault sortent habituellement de Marseille lorsque ces courses ont lieu, pour aller les reconnaître ; il serait donc facile un .beau jour de les mettre dehors, en abattant le trébuchet de la l'orle Royale où commande Libertat, lequel monterait sur la muraille afin de favoriser l'entrée des arquebusiers de M. de Guise. » Cette entreprise n'était pas sans danger; les plus prudents auraient désiré que Libertat, qui gardait la porte du plan Fourniguer, fit entrer de nuit par cet endroit l'armée royaliste, afin de tout terminer par un coup de main

1 Un de ses descendants, A. Capcfigue, fut condamné à mort et sa maison rasée par le parlement d'Aix pour avoir conspiré avec la noblesse de Provence contre Louis XIV, et, chose fatale ! un autre Angles Capefigue, ancien préfet militaire, fut lâchement assassiné dans la réaction de 1815.

prompt et sûr. Libertat ne goùla pas ce projet et poussa vivement à l'exécution du plan de l'avocat de Bausset. En même temps le sieur de Boër , capitaine suisse dans les arquebusiers du duc de Guise, reçut Tordre de venir se loger, avec sa compagnie de chevau-légers et son régiment de gens à pied, à Saint-Julien, petit village distant d'une lieue de Marseille. Là devaient commencer les courses jusqu'aux portes de la ville, où se préparaient les embuscades, pour surprendre Daix et Casault. Le duc de Guise, impatient, avait voulu s'emparer de Marseille par escalade; mais il ne put y réussir. Les arquebusiers de Doria, les braves Marseillais, les confréries de marins' et de pêcheurs, après force mousquetades, les obligèrent à se retirer avec une notable perte d'hommes et d'échelles.

Dans ces circonstances défavorables pour l'armée royale, Libertat se hâta de fixer au 17 février l'exécution de son entreprise ; et à deux heures du matin on posa les sentinelles; elles devaient veiller lorsqu'on abattrait le trébuchet, signal de l'attaque. L'avocat de Rains, beau-frère de Dupré , fut chargé de couper la corde, et il se cacha à l'Oratoire qui était à la descente de la plaine Saint-Michel, sur le chemin qui va droit à Notre-Damc-du-;Mont. Un malentendu manqua de compromettre le projet sur le point d'être découvert par l'activilé merveilleuse des consuls dévoués à la sainte ligue. Daix, enchaperonné, se trouvait le matin à la Porte Royale, à côté de Libertat , et voyant arriver les troupes ennemies par un fort mauvais temps, il dit au capitaine : « Libertat, il y a apparence que les ennemis sont assez forts et assez nombreux, puisqu'ils viennent par un si mauvais temps : il faut veiller sur la ville. » Puis, ayant appelé un de ses gens : « Allez dire à M. Casault ([u'il vienne promptement avec les Espagnols pour faire garder cette porte selon que nous sommes convenus. » Ces paroles troublèrent Libertat; l'arrivée des Espagnols pouvait tout compromettre. Louis Daix, cependant, commanda à ses mousquetaires d'aller reconnaître les avenues, et sortit avec eux ; alors le traître Libertat lit abattre le trébuchet : Louis Daix s'en

ET IIEMU IV. 'ùbl

étant aperçu, s'en revint droit à la porte, criant qu'il n'y avait point de sujet de s'alarmer si fort, que le danger n'était pas si grand ; mais voyant qu'on ne lui répondait mot et qu'on ne lui ouvrait pas le trébuchet , il commença à soupçonner ce qui en était. Casault, environné de sa garde, arrivait à la Porte Royale; sa suite était nombreuse, tous gens cuirassés et armés de hallebardes. Un soldat des conjurés cria à Libertat : « Capitaine, voici M. le consul Casault. » A ce mot, Libertat met l'épée à la main, va droit sur son adversaire et le perce de part en part. Le malheureux Casault fut aussitôt achevé par les amis de Libertat, et criblé de plusieurs coups de pique. Jean Viguier, un des traîtres, parcourut ensuite tout le quartier de Saint-Jean, criant de rue en rue : « Aux armes! Casault est mort » ; mais personne ne bougea, car tout le monde voyait avec peine la trahison de la ville. Libertat fit sortir par la porte de la Juliette Jean Laurens, pour courir vers les troupes du duc de Guise, les priant de s'avancer et de ne laisser perdre une si belle occasion de servir le roi.

Cependant Louis Daix avait rassemblé trois ou quatre cents hommes au corps de garde de la Loge, tous braves Marseillais et ligueurs; aucun des habitants ne faisait mine de soutenir Libertat ; il fallait hâter l'arrivée du duc de Guise ; ce fut alors que le capitaine des arquebusiers, Lamanon, à la tète de trente chevaux et de quatre-vingts mousquetaires , pénétra dans la ville au nom du roi, et conduit par Libertat. C'était chose nécessaire, car « dès que Casault eut été tué, le bruit en courut partout : la plupart de ceux à qui celle nouvelle était agréable, n'osaient témoigner leur joie, craignant le peuple; mais le président Bernard, des parlementaires, sortit de son logis avec sa soutane, portant un mouchoir à son chapeau et une demi-pique à la main, accompagné de quelques bons serviteurs du roi, criant : Vive le roi! vive la Francel II ramassa environ trois mille personnes, et ensuite prit le chemin de la Porte Royale, oii il trouva le sieur de Lamanon avec sa troupe. Ce rassemblement marcha contre le corps de garde où s'élail

léiugié Daix ; le pauvre consul se jeta dans un bateau, et s'alla retirer dans le monastère de Saint-Victor. Alors, ajoute le récit officiel, on n'entendit par toute la ville que le cri de vive leroi!» Et Pierre de Libertat écrivit à Henri IV : « Sire, c'estoit de mon devoir d'aller en personne vous rendre obéissance et faire le serment de fidélité, mais je supplierai très humblement vostre majesté que la charge où je suis appelé pour son service me serve d'excuse, et qu'elle ait agréable le voyage que je fais faire exprès à mon frère pour lui donner toute assurance de mes desportements, et représenter la vérité des choses passées; il estoit avec moi à Texécution, et a couru le péril commun à une réduction si importante, où Dieu m'a fortifié la volonté et le courage que j'avois dès longtemps pour, au sacrifice de ma vie, remettre la ville en vostre obéissance et la tirer des mains de vos ennemys. »

Dans le midi, tout était ainsi soumis à la domination de Henri JV : l'ardente Toulouse même, cette cité qui, à l'imitation de Marseille, appelait Henri de Bourbon du nom de sodomite et de damné, avait envoyé sa soumission au roi, tandis que ses capitouls se hâtaient d'en donner avis à leurs amis et alliés les prévôt et échevins de Paris, afin qu'ils ne pussent plus douter du zèle des Toulousains: «Messieurs, nous avons voulu laisser partir nos députés, qui s'en vont vers sa majesté de la part de ceste ville de Toulouse, pour lui rendre l'hommage et le devoir qui lui sont dus, et l'assurer de la très humble servitude, fidélité et obéissance que ceste ville lui a perpétuellement vouées. » Toulouse adressait sa soumission de ville en ville; elle en avertissait surtout la grande municipalité de Paris, centre d'action dans les beaux jours du mouvement ligueur. Les conseils des cités, composés de gros bourgeois, cherchaient ainsi à imprimer un esprit royaliste aux masses. Restait seulement la Bretagne, alors pressée par une véritable occupation de la part de l'Espagne. La correspondance de don îNIendo de Lcdesma, envoyé de Philippe II, et commandant militaire, explKlue la iiitualiou du duc de Mcrcœur dans le parti de la U-

KT HENUI IV. 389

guc : «11 se peut bien que Ce sourdes menées teiideiilà atlirer le duc de Mercœur dans les intrigues dont le Béarnois l'entoure ; mais le duc est de bonne foy, et je ne désespère pas, avec nus conseils et l'assurance du salut éternel, qu'il se prépare et dans laquelle nous le maintenons, de le conserver au service de sa saincteté et de vostre majesté. Le prince de Bécirn ne néglige lien contre nous. Aurai-je besoin d'expliquer à voslrc majesté combien la possession de cescostes rend plus sûres et plus faciles nos conquêtes de l'Inde'? «C'était au maréchal de Brissac que le roi avait confié la guerre de Bretagne, contre la vieille fédération des villes catholiques, soutenue par le roi d'Espagne. A mesure que les périls s'accroissaient avec les conquêtes de Henri IV, le duc de Mercœur multipliait auprès de Philippe II les demandes de subsides. Il sentait la crise approcher. Fallait-il sacrilier à la vieille alliance de l'Espagne les privilèges de la Bretagne, la possibililé de bonnes stipulations pour la province? Au milieu d'une franche déclaration de principes catholiques, on voit que le duc de Mercœur est à bout: sa po- ' sition n'est pas tenable, et il est tout à la fois en dispute avec le commandant espagnol Ledesma, avec les villes, qui veulent marcher vers un système complet d'indépendance: «Je ne puis plus résister, » ajoute-t-il plus bas; et il l'attribue d'abord au manque de secours, puis aux mauvais comportements et entreprises inconsidérées du général espagnol, qui écrit en termes peu mesurés contre le duc de Mercœur. Il envoie même à Philippe le traité secret conclu entre le chef de la ligue bretonne et le Béarnais. Car les opérations militaires conduites par le miiréchal de Brissac en Bretagne avaient eu pour résultat une suspension d'armes. On appelait de toute part la paix : MM. de Schomberg, de La Rochepot et auti'es députés, avaient conclu une trêve avec M. le duc de Mercœur ; et dans le mois de mars 1398, Henri IV rendit un édit de pacification pour la

1 Amérique. A'o aluran scrjurus Iw, Iitdias. — Arclii\es de Simancas

réduction dudit duc et des villes de Bretagne : cet édit reposait à peu près sur les bases qu'avait indiquées le commandant Ledesma dans sa dépêche à Philippe U d'Espagne : « On ne fera aucun exercice de la religion dans la ville et fauxbourgs de Nantes, ni à trois lieues de ladite ville. Ne se fera aucune recherche de ce qui a esté faict par nostre cousin le duc de Mercœur ; mais tous les establissemens et jurisdictions établis par lui cesseront dès à présent; et tous les officiers de nos parlements, chambre des comptes et autres jurisdictions et charges de justice et finance, rentreront en l'exercice de leurs estais et offices. Les habitans de nostre ville de Nantes sont par nous maintenus et confirmés en tous et chascun leurs privilèges, pour en jouir ainsi qu'ils faisoient auparavant ces troubles; les prisonniers laicts de part et d'autre seront remis en liberté.* »

Toutes ces pacifications de provinces reposaient sur une base commune, la concession de privilèges et d'argent. Ce n'était pas sans d'immenses sacrifices que Henri IV acquérait le royaume ville par ville, état par état. La Bretagne fut la dernière province de la France ligueuse qui fit sa soumission. Il n'y eut plus dès lors sur ce territoire qu'une seule autorité reconnue ; la guerre pouvait se conduire avec plus de force, et la paix s'obtenir à de plus glorieuses conditions.

Cette pacification de la France ne s'était accomplie qu'à travers les sueurs de toute espèce et avec d'immenses sacrihces. Tous ces fiers hommes d'armes catholiques qui campaient dans les villes, dans les gouvernements, n'avaient reconnu la cornette blanche qu'à des conditions dures et intéressées ; chacun avait stipulé quelques cent mille écus de gratification, des pensions viagères, des fiefs de famille, des abbayes, des rentes; et Henri IV s'était hâté de sceller toutes ces promesses de son scel. D'un autn; côté, la presque totalité des services féodaux étant éteints, la guerre se poursuivait, au moyen de troupes mercenaires achetées par des capitulations coûteuses. Les Suisses, les Allemands, les rcitres, si inté-

1 Mss. Duiiuy, CXXX.

ET HENKl IV. 301

ressés, auraient-ils marché sans une forte solde, sans des subsides payés d'avance ?

Quand j'étudie l'histoire, il m'est souvent pénible d'arriver au fond des choses, de substituer de tristes réalités à l'idéalisme doré des légendes politiques. Que de races se vantent, dans les annales du pays, d'avoir arboré les couleurs du Béarnais, par dévouement de chevalerie! que de villes portent dans leurs armoiries les fleurs de lis, vieux signe de fidélité envers le roi chevalier, qu'elles proclamèrent! 11 existe en original et écrit de la main du roi, un état des dépenses occasionnées par cette grande pacilication, et les détails curieux qu'il contient indiquent non seulement les frais immenses qu'elle nécessita, mais encore les motifs secrets qui déterminèrent les divers gentilshommes et les villes de France à traiter avec Henri IV : « Premièrement, j'ay payé à la royiie d'Angleterre, tant pour argent preste à moy-mesme que pour celuy qui a esté fourni par l'armée allemande, celle de Bretagne, pour les troupes entretenues près de moi au siège de Dieppe, de Rouen; pour les flottes et vaisseaux, et autres occasions, suivant les vériiïcations faites : 7,570,800 livres. Plus, pour ce qui est dû aux cantons des Suisses pour les services rendus et pour les pensions, compris les intérests : 55,823,477 livres. Plus, pour ce qui est dû aux princes d'Allemagne, villes impériales, colonels, capitaines de reistres et lansquenets, tant d'une que d'autre religion, tant pour deniers par eux prestes, services par eux faits, solde et appointements de gens de guerre, que pour les arrérages de pensions, suivant les estats qui en ont esté par eux présentés : 14,689,854 livres. Plus, pour ce qui est dû aux Provinces- Unies des Pays-Bas pour argent preste, solde et entretenement de gens de guerre au service du roy, poudres, munilions et vaisseaux fournis : 9,275,400 livres. »

Suit le mémoire des sommes payées par le roi « pour traictés liiits pour réduction de pays, villes, places et seigneuries particulières en l'obéissance du roy, pour pacifier le royaume.

.3!J2 LA LKiLE

A M. de Loriaiiie et, autres particuliers, suivant son traité et promesses secrètes: 5,760,825 livres; à M. de Mayenne et autres particuliers, suivant son traité, compris les dettes de deux régiments de Suisses que le roy s'est chargé de payer : 5,580,000 livres; à M. de Guise, prince de^Joinville, et autres, suivant son traité: 5,888,850 livres; à M. de Nemours et autres: 578,000 livres. Pour M. de Mercœur, Blavet, M. de Vendosme et autres, suivant leurs traités, pour la province de Bretagne : 4,293,550 liv. Plus, pour M. d'Elbeuf , Poitiers, et divers particuliers: 970,824 livres. Plus, à M. de Villars, le chevalier d'Oise son frère, les villes de Rouen, le Havre et autres places; et pour les récompenses qu'il a fallu donner à -MM. de Montpensier, maréchal de Biron, chancelier de Chiverny et autres : 5,477,800 livres. A M. d'Espernon : 496,000 livres. Pour la réduction de Marseille : 406,000 livres. Pour M. de Brissac, la ville de Paris et autres particuliers : 1 ,695, 100 livres. A M. de .loyeuse, pour luy, Toulouse et autres villes : 1,470,000 livres. A M. de La Chastre, pour luy, Orléans, Bourges, et autres particuliers : 898,900 livres. A M.» de Villeroy, pour luy, son fils, Pontoisc et autres : 476,594 livres. A M. de Bois-Dauphin : 670,800 livres. A IM. de Balagny, pour luy, Cambray, et autres particuliers : 828,950 livres. A MM. de Vitry et Médarid : 580,000 livres. Plus, pour les sieurs vidâmes d'Amiens, d'Estrumel et autres, et les villes d'Amiens, Abbeville, Péronne et autres places: 1,261,880 livres. Pour les sieurs de Belan, Joffreville et autres, Troyes, Nogent, Vitry, Rocroy, Chaumont et autres places : 850,048 livres. Pour Vézelay, Mascon, Mailly, et divers particuliers en Bourgogne: 457,000 livres. Pour les sieurs de Canillac, Monfan et autres, la ville du Puy et autres villes : 547,000 livres. Pour diverses villes en Guienne, les sieurs de Montpezat, Montespan et autres : 590,000 livres. Pour les traités de Lyon, Vienne, Valence et autres villes, et divers particuliers en Lyonnais et Dauphiné : 656,800 livres. Pour la ville de Dinan et quelques autres : 180,000 livres. Plus, pour les sieurs de Lcviston ,

Baudouin et Bevilliers, suivant les promesses à eux laites : -160,000 livres'.»

Par l'aspect de ces documents secrets, on aperçoit quel fut le mobile déterminant de la restauration de Henri IV. Les subsides, les stipulations d'argent dominèrent tous les autres motifs; l'intérêt présida à cet avènement plus que l'amour des sujets, et surtout que la loyauté féodale. C'est la plaie de tout gouvernement nouveau, que ces grandes concessions qu'il est obligé de faire aux ambitions intéressées qui l'entourent : elles nécessitent des emprunts, des impôts indéfinis*, et, au milieu de ces tristes charges, sa popularité s'évanouit.

Le besoin d'impôts, celte nécessité de multiplier incessamment les receltes, avaient soulevé le peuple. Jamais Paris et les provinces n'avaient été sous l'intluence de circonstances plus déplorables ; il semblait que le ciel, comme à l'époque de l'occupation de la capitale par les huguenots de Coligny, se fût conjuré pour verser sur le peuple le fléau de ses colères. Une épidémie désolait la population pressée au milieu des rues étroites des cités. Dans une nuit obscure, pleine de phénomènes électriques, le petit pont aux meuniers avait croulé tout à coup, et plus de trois cents habitants, « avec grande perte de biens », avaient été engloutis sous les décombres ou noyés dans la Seine. La multitude se demandait, dans ses douleurs et ses craintes, si ce n'était pas au triomphe du roi, chef des huguenots, vieux profanateurs des églises, qu'il fallait attribuer ces déplorables accidents et ces épouvantables misères ! On se souvient de l'appui qu'avait prêté le parlement à la restauration de Henri IV ; il se crut appelé à jouer un rôle

1 Mss. Diipuy, vol. Dxxxxix. Élal des sommes acquiUées à la cliarge du roi et du royaume. — Mss. de Coll)crt, vol. xxxii, regist. rn parchemin.

1 Sources d'abus et de monopoles glissés sur le peuple de France, par Barlhi''Iemy Lallcnian, in-8 (sans date). — Trésor et richesses pour mettre l'état en sa splendeur. 1597. ln-8.

yn LA LIGUE

de remontrances, comme seul corps politique, en l'absence des états- généraux : « Plaise à sa majesté, disait le parlement, considérer le misérable estât de son royaume, la campagne déserte, les villes sans trafic, la fureur des gens de guerre, qui pillent et ravagent plus cruellement la France, faute de payement, que ne feroient les plus capitaux ennemis. Que bien que les misères des guerres civiles aient introduit ceste calamité, néanmoins faut-il recognoistre que la guerre n'a point tant tué d'hommes à beaucoup près que la pauvreté en a fait mourir de faim et de misère : quelque déguisement qu'on y puisse apporter, sa majesté en est responsable devant Dieu, (jui iuy a mis le sceptre en mains pour punir l'iniquité et soulager l'oppression du pauvre. S'il plaisoit au roy, pour éviter tout soupçon, commander à tous les parlemens du royaume Iuy nommer chascun six hommes : deux de la noblesse, deux de longue robe et deux des fmances, toutes personnes signalées pour leur intégrité et prudence, parmi lesquels faire choix d'une douzaine, tels qu'il Iuy plairoit, qui s'assemblcroicnt le matin pour adviser aux alVaires de ce royaume, et chaque après-disné en rendroient compte à sa majesté : sadicte majesté, par ce moyen, rencontreroit des conseillers qui la rendroient glorieuse et triomphante, et le peuple paisible, bénissant le temps de son règne. »

Roi des chevaliers, brave compagnon de gentilhommeric, Henri IV comprenait peu ces remontrances des corps judiciaires. De quoi se mêlaient donc ces hommes de robe, incapables de manier l'épée? Le parlement s'étail-il jamais montré aux champs de guerre? avait-il conquis une ville, sué à un siège ou bravé un carré de lances et d'arquebuses? A quoi le roi employait-il ses levées de deniers? à la solde des gens de guerre, à l'ornement et bâtisse de quelques maisons de plaisance; tout cela pour la joie de son peuple! «Mon compère, écrivait Henri IV au connétable de Montmorency, j'escriray aux gens tenant ma cour de parlement, suivant vostre advis, estimant qu'ils se font plus de tort qu'à n]oy par

ET HENRI iV. m

leurs belles déclamations (lui ne servent qu'à tesmoigner leur mauvaise volonté et à scandaliser un cliascun ; j'en escriray aussi au premier président, lequel ne devoit soutî'rir estre passé si avant qu'on a faict, et vous diray sur ce sujet qu'au- • cuns me veulent envier et reprocher le peu d'argent que j'employe à mes bastiments, comme si la somme étoit si grande qu'elle fist faute à Testât, et si je la tirois des meilleurs deniers de mes peuples; et vous savez, mon cousin, que ce sont toutes parties égarées que je ramasse le mieux que je peux, lesquelles seroient employées ailleurs qu'à mon service, si je ne m'en aydois ; il n'y a que ce que je prends sur l'impôt de Paris, dont la somme est si petite, que puisque c'est pour employer en chose qui m'apporte tant de contentement, elle ne me devroit estre plainte; car, en vérité, je n'ai autre plaisir et consolation en mes travaux que mesdicts bastiments, lesquels, si je faisois cesser maintenant, appocteroit plus de frayeur à mes subjects que de contentement, car ils croiroient que le péril et la nécessité de mes affaires seroient encore plus grands qu'ils ne sont'. » Le 19, il ajoutait encore : «Je n'ay voulu mander mon advis à la cour de parlement, ni au premier président sur leurs belles desclamations, parce qu'il me semble que mes œuvres leur doivent dessiller les yeux et desmentir ceux qui se prennent à moy de leurs maux, desquels ils ne discourroient tant à leur aise, si j'eusse attendu pour bien faire qu'ils me l'eussent conseillé et n'eusse esté assisté d'autres que d'eux. Je ne me plains pas tant des fols ou insolents que des chefs qui sont plus sages et mieux informés des affaires, ou du moins le doivent estre que les autres, d'avoir permis que l'on ait passé si avant que l'on a faict ; car telles deslibérations tumulluaires sont indignes de juges ordonnés pour punir les tumultes et séditions, et scandalisent plus qu'ils n'esditient ceux qui les voyent, comme je m'assure que n'aurez oublié remontrer; mais quand je sçauray plus particulière-

1 Mss. de Béthune, vol. cot. 9044, fol. 43.

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menl quelle en aura esié la lin, je leur en manderay ce qu'il me semble; cependant il ne sera que bien à propos qu'ils sachent de vous, mon cousin, que je ne suis content de ce qui s'est passé, et que si Tappréhension du péril ou du mal public en a dévoyé aucuns, je sçaurois bien les redresser dedans le droict chemin de la resvérence et de l'obéissance qui me doict estre portée, quand j'en seray adverti. »

Les gens de robe, processifs , inquiets, ne tenaient pas compte des bonnes paroles du roi. Soutenus de l'opinion du peuple, ils persistaient dans de nouvelles remontrances et de larmoyantes protestations. Henri IV, furieux, écrit une dernière fois au connétable Montmorency : «Mon compère, je suis bien marry que ces messieurs de la cour de parlement ayent encore faict les lois. Puisqu'il faut que j'y aille moy - mesme, je le feray, et aime mieux y aller dix fois que de laisser perdre la France. Je retourneray dimanche coucher à Paris, et si ce jour-là vous voulez disner à Livry, vous verrez courre un cerf. Dictes à M. le chancelier qu'il se prépare à ce (ju'il aura à dire; pour moy, j'y suis tout préparé. Bonsoir, mon compère. Ce IG may, à Monceaux, 1597. Henri. »

Le roi y alla en elfet, et les remontrances cessèrent. Ces plaintes et querelles avaient retenti dans le royaume. Il y avait nu mécontentement populaire partout répandu. Paris fermentait. Là il y avait encore souvenir de la ligue. N'était-il pas à craindre quelacai)italcne revint à son ancien amour des Espagnols? Un mémoire fut envoyé à Henri IV avec de longs détails, qui constatent le fâcheux état de l'opinion publique et la nécessité de fortes mesures de surveillance. « Un soin extresme est tiès nécessaire pour Paris, où y a beaucoup de gens mal affectionnés, les uns armés, les autres qui le peuvent estre dans un soir par deux ou trois (luincailliers. Joinct que ladicte ville n'estant mieux gardée qu'elle n'est, il est très aisé défaire couler durant une semaine deux mille soldats déguisés, et autant le jour de devant l'entreprise qui s'y rendroient de divers endroicts à points nommc'S, et auroient leur rendez-

ET ÏÎENni IV. .107

vous en certains lieux de la ville et à certaine heure. Ndus avons afïaire à FEspagnol, cnnemy vigilant et enlrcprenanl; il nous le montre bien tous les jours; des lettres manifestent sou dessein sur Paris ; ses espérances ne se trouvent ordinairement que trop bien fondées. C'est au roy et à nous à y penser et songer que la perte de Paris abattroit et estourdiroit tellement le royaume, qu'il est douteux s'il s'en releveroit jamais. » — S'ensuit une longue série de remèdes pour obvier aux surprises, trahisons sus-mentionnées : « Nous avons nécessairement besoin d'un chef auquel Paris ait grande créance, qui soict très vigilant et résolu d'y mourir plustost que d'en sortir. — Les capitiiines tiendront rosle de toutes personnes incognues qui entreront et sortiront de la ville, des lieux où ils vont et pour quelles atlaires. — Desfenses seront faictes à tout bourgeois, soict artisans, marchands ou autres de recevoir et coucher en leur maison ceux qui viennent des pays de l'ennemy ou villes par lui occupées. — Seront faictes desfenses , sous peine de la vie, de vendre armes offensives ou desfensives à personnes quelconques sans permission signée du bureau de la ville. — Si la peste se met à Paris, la ville sera aussitost despeuplée de gens de qualité, les pauvres mourront de faim, et ne s'y gagnant plus rien, le roy n'en pourra avoir aucun secours, et la ville courra grandissime hasard de se perdre; néanmoins on y donne aussi peu d'ordre que l'année passée. Les mendiants valides et qui pourroient travailler aux champs, y sont en nombre effroyable, sans qu'on y apporte pohce quelconque; les rues sont plus sales que jamais, et les médecins qui advertissent ne sont escoutés. C'est pourquoy, puisiiue ceux qui devroient nuict et jour veiller à cela s'endorment , il est du tout nécessaire (si l'on ne veut s'en repentir à bon escient d'establir un bureau composé de gens actifs et diligens de toute qualité, jusqu'au nombre de douze, qui, par commission vérifiée au parlement, puissent souverainement ordonner et exécuter tout ce qui concernera la sanh' '. « Celte peinture

iMss. de iVIliutK;, vol. ccit. !)()(i7, fol. ib.

de la position municipale de Paris a de tristes couleurs; la grande cité, loin d'avoir gagné à la restauration de son roi, en subissait de plus profondes misères. La situation de Henri IV n'était pas bonne: Fimpopularité de son règne s'accroissait d'une déplorable manière ; le peuple voyait avec douleur le prêche publiquement établi dans le palais même du Louvre, aux appartements de la sœur du roi. Les faiblesses de Henri lY pour la marquise de Monceau étaient odieuses ; quand il la créa duchesse de Beaufort , la multitude l'appela la duchesse d'ordure ^ ; et les pasquils représentaient le roi « comme un autre Sardanapale vivant sans cesse aux bordels ez royaume de couardise , et mettant la France en morceaux pour satisfaire madame la marquise. » Sans doute il faut un peu se délier des dépêches espagnoles sur son avènement; mais il en est une curieuse, qui indique les alarmes publiques, la surveillance inquiète des hommes d'armes, et combien chaque jour la sûreté de Henri IV était menacée par des complots incessamment renouvelés. « Dernièrement on a arrêté à Ghatou , qui est un petit bourg non loin de Saint-Germain-en-Laye , huit soldats armés, que l'on a accusés d'estrc embusqués là pour assassiner le Béarnois au moment qu'il voûdroit partir; ces soldats ont été mis à mort sans jugement. On a arresté également le vicaire de la paroisse de Sainct-Nicolas-des-Champs de la ville de Paris, accusé d'avoir dict qu'il avoit un couteau lequel pourroit très bien donner un coup à la jacobine. Cet ecclésiasti(|uc a esté condamné à mort par la chambre criminelle ; en ayant appelé à la cour, on n'a poinct voulu l'entendre , et on lui a donné seulement trois jours pour se préparer à la mort. On a faict une perquisition générale dans les maisons de Paris avec rallcntion la plus rigoureuse -, et il s'en est suivi Tarrcslation d'une infinité de catholiques. Ccpenclant on avoit

1 Journal de ITenri IV, ad ann. 1507.

- Hua isila por loda la casas de Paris con gronda diiujencia tj cui'iO'^ iilad.

ET HENUl IV. SOi)

donné pour prétexte à ces visites domiciliaires la nécessité de saisir chez les hérétiques toutes les armes avec lesquelles ils comptoient se révolter : aux hérétiques on a substitué les catholiques. Bourbon a esté obligé de se rendre à Lyon par suite des craintes sérieuses qu'inspirent les ravages de M. de Nemours, lequel attend encore de nouvelles forces. Les habitans de Lyon sont accablés des frais énormes que leur cause le connétable de Montmorency. On vient de publier à Paris une ordonnance portant que tous ceux qui ont quitté la ville, sans estre au service royal, seront condamnés à mort comme soupçonnés d'appartenir à la saincte-union. Encourront la mcsme peine ceux qui les recevront ou ne les dénonceront pas. Jamais les rigueurs exercées à Tours n'égalèrent celles de Paris, oii les hérétiques commandent en maîtres ^ »

La chose en était à ce point d'impopularité à Paris, que le roi était obligé de défendre toute assemblée pour les éleclions du prévôt et des échevins ; car partout où se trouvaient trois hommes du peuple, partout se faisaient entendre les regrets du passé, le désespoir du présent et de l'avenir. Henri IV écrivait aux prévôt des marchands, échevins, quarteniers et bourgeois de Paris : « Très chers et bien amés, désirant régler les eslections des prevost des marchands et eschevins de nostre bonne ville de Paris, afin d'obvier aux monopoles et abus qui s'y peuvent commettre ; pour plusieurs autres considérations justes et grandes, nous vous avons interdict et défendu, interdisons et défendons faire aucune assemblée le 4 6"^ de ce présent mois pour l'eslection d'un prevost des marchands et de deux eschevins.» Le 15 aoust, il y eut assemblée à l'hôtel-deville pour délibérer sur la lettre cy-dessus, et « fut advisé tout

iDoHfZe les heresesmandanasolulamenle. Arcliives de Simancas, B84^''. — Ce paquet est composé des correspondances : I" du duc de Feria (de Bruxelles ou Flandre) ; 2° du duc de Ledesma (de Nantes) : 3° du duc de Mercœur (Bretagne) ; il n'y en a que très peu ; 4° du général espagnol don Juan de l'Aguila (Bretagne). ,

rrunc voix qu'il sera laict très Immljles remontrances au roy de la teneur des privilèges de la ville, et sa majesté suppliée de maintenir ladicte ville en ses droits comme elle a promis; de plus, aller par-devant nosseigneurs du parlement faire entendre le présent advis, supplier la cour vouloir assister ladicte ville auxdictes remontrances, et qu'il soit député aucuns de la compagnie pour assister M. Talon, eschevin, député pour laire lesdictes remontrances. » Sur l'avis de ces délibérations, ileiu'i lY écrivit au prévôt des marchands : « M. Langlois, ayant esté adverty de la deslibération du corps de ma ville de Paris, et l'ordonnance que ceux de mon parlement ont faictc là-dessus touchant de procéder à Teslection des prevost des marchands et eschevins de madicte ville, je vous fais ce mot pour vous dire que vous mandiez les quarteniers de ma vilh;, et leur fassiez desfenses de ma part, sur peine de privation de leurs charges, que je veux qu'il ne soit aucunement procédé à ladicte eslection, et faictes que ceux qui ont esté desputés auprès de moy ne viennent. » Nouvelle assemblée du bureau le 15, « où l'on advisa que la résolution prise en l'assemblée du 13 scroit exécutée et l'cslection faictc; le scrutin porté au roy par les scrutateurs, assistés des desputés nommés pour les remontrances. Il y eut, en efl'cct, assemblée générale le IG. On y réélut le prevost Langlois, et l'on y nomma deux autres échevins; ce qui fut encore cassé par le roi. » Que de regrets n'avaient-ils pas ces bons bourgeois de Paris, d'avoir prêté la main à cette restauration de Henri IV, qui les privait de leurs privilèges ! Qu'était devenu ce temps où la bourgeoisie se pressait en son hôtel-de-villc, pour élire librement ses échevins et prévôts, capitaines de quartiers et dixainiers? Plus d'indépendance populaire; la chaire était muette; les pamphlets, huilains, dixains, pasquils avaient cessé d'égayer la multitude contre les vices de la cour : on pendait les écrivains méchants qui osaient médire de Henri IV, de ses courtisans, brillante chevalerie, de ses maîtresses, accablées sous les pier- ^rei'ies et diamants, ternis par les larmes du pauvre peuple.

ET HENUl IV. 401

comme le disait le révérond père Rose, évèque de Senlis. L'es- ])rit de la ligue n'était point éteint avec la fédération provinciale; il n'y avait plus ni résistance matérielle dans les villes, ni gu(.'rre civile sous un autre drapeau. Mais alors commençait à se développer la résistance morale ; elle était partout, dans l'opinion alarmée, dans le parlement, à riiôtel-dc-ville, c'està-dire dans les trois forces qui avaient aidé au rétablissement de Henri IV. La tierté chevaleresque du roi s'oHcnsait de ces résistances; il avait exposé sa vie, frappé d'estoc et de taille ]tour conquérir son royaume; qui pouvait le lui disputer? étail-ce une bourgeoisie couarde qui s'était agenouillée pour lui offrir les clefs de Paris? était-ce un parlement qui devait son pouvoir à sa clémence? étail-ce un bôlel-dc-viUe dont le belTroi séditieux avait appelé, six ans, le peuple aux armes conlre cette cornette blanche qui flottait aujourd'hui glorieuse et resplendissante sur les hautes tours de Noti'e-Dame?

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