CHAPITRE XI
Lep coQspirttioiu de Reims. -^ Mort de Mane Stuart. 1584-1987.
Si Ton vaut tyotr Tidée du sativif» «prit de meo?tM qui animait lea coilégas anglais de Bouai, de Saint^Omer) de Reims et de Roiae, il faut 86 reporter plus hant^ remonter à leiir deeteur^ le priaoe cardinal Pôle, lire spécialement la lettre qu'il écrit peur gourmand» la deoeeur d'une reine, qui cependant était Marie la sanglante, et du jeime époux de Marie, qui était Philippe IL (Granvelle , IV, 308 , 1554.) C'est par cette lettre furieuse qu'il envahit TAngletore, inaugura ce règne funèbre, on, quatre «m durant, filmèrent les bûch^ti. Non pas, nmntt ailleurs^ bûchera de chair mwte, de Tictimes étranglées ^ -^ mais bûchers de
chair vivante, criante, hurlante, à qui Fon faisait sentir les pointes inexprimables d'un supplice calculé.
Violœte est TeEEronterie de comparer à ce temps celui d'Elisabeth et le petit nombre de traîtres qu'elle frappa dans un r^e de crise, dans une lutte si inégale contre la coalition de l'Euix)pe catholique.
Après les écrits de Pôle, l'âme de ces séminaires et leur véritable Bible était le grand ouvrage du docteur Sanders, De Mmarchiâ vidbUi Ecdesiœ, livre écrit par un secrétaire de Marie la sanglante et sous le patronage du duc d'Àlbe (Louvain, 1571). Sanders, homme savant, sincère, qui mourut pour sa doctrine dans l'invasion d'Irlande en 1579, établit, non-seulement que le christianisme est la monarchie du pape^ mais qu'Uest la monardUey une religion essentiellement, fondamentalement monarchique, la religion du pouvoir absolu.
Maintenant représentons-nous ces jeunes cœurs d'exilés, ch^chant, dans l'ardeur de Ipurs rêves, le monarque, le sauveur visible. Hélas!
est-ce Philippe II? Ce politique hésitant a^t-il les allures d'un cœur ferme dans la foi? Ce défenseur de l'Église, qui devint en Portugal le a*nel bourreau de r%lise, devait leur mettre d'étranges contradictions dans l'esprit. Le
duc d'AIbe, admirable en Flandre comme exécuteur d'hérétiques, fut justement l'exécuteur des moines en Portugal. Un Dominicain câè* bre, qui^ du haut d'une montagne, vit ces carnages de moines et ces incendies de couvents exécutés par le général du roi catholique, ne résista pas au combat que cette vue mit en lui; il bmiba à la renverse. On le relève; il était mort.
Herrera remarque que, dans les dernières années de Philippe, la mystérieuse junte de nuit qui gouvernait sous lui (et presque sans lui), dans ses maladies fréquentes, ne comptait pas un ecclésiastique. C'étaient des laïques, des juristeS) qui revoyaient, censuraient et corrigeaient les actes du clergé espagnol.
Mais le pape, ce dieu sur terre, c'est lui sans doute qui répond aux pensées de l'ardente école? Sauf un seul, les papes d'alors furent bien moins pontifes que princes.
L'outrage, l'outrage cruel du duc d'Albe en 1555, avait frappé le cœur des papes, l'avait secrètement corrompu. Devenus vassaux de l'Es* pagne, leurs pensées de rébellion leur donnaient fréquemment la tentation antipapale de s'unir précisément avec les ennemis de la cause catholique, qui étaient ceux de l'Espagne. Paul III fit des VQBUX pour les protestants, et même ap-
pela les Turcs. Grégoire XIII, que les Jésuites croyaient entièrement à eux, refusa d'approuver la Ligue. Sixte-Quint, dit de Thou, eût été charmé si Henri lU eût accepté contre TEspagne \^ prtH tection des Pays-Bas.
Dans ces variatiofhs du pdpe et de TEspagne, on comprend que les Jésuites eurent une priée infiniment forte sur ces jeunes exaltés quand (sous les formes les plus humbles de Tobéi*sance) ils imaginèrent d'agir sans IHiilippe, par Don Juan, par les Ouises (1585), même sans le pape (1585).
C'est un point essentiel. Hors de l'action ro* maine et de l'action espagnole, les Jésuites sou** vent tramèrent, les réfugiés anglais exécutèrent et agirent, surtout pour délivrer Marie Stuart et feire périr Elisabeth.
Les Jésuites, si admirables d'ardeur et d'activité, avaient jioui tant deux défauts :
L'un, que note Marie Stuart (9 avril 1682)^ d'être souvent imprudents et compromettants, de jouer, par leur furie d'intrigue, avec la vie même de la prisonnière. *
L'autre défaut qu'articule notre ambassadeur Châteauneuf (Labanoff, VI), c'est que les Je* suites, encore si nouveaux, nés en 1545, s'étaient déjà tellement gâtés, que la police anglaise trmivait toujours h acheter dans leurs maisons
des espions contre eux-mêmes : « Il n'y a coi* léges de Jésuites, ni à Rome, ni en France, oà on n^en trouve qui disent tous les jours la messe pour se couvrir et mieux servir à la reine Éti'^ sdbeth. »
Une éducation de mensonge, quand même elle serait donnée dans une vue de sainteté 61 pour un but de dévouement, n'en corrompt pas moins les ftmes, et les ouvre aux choses basses, aux plus honteux changements. La vie d'intrigue, de faction, que les Jésuites menaient, n'étant plus simples auxiliaires, mais chefs réels, et moteurs des actes les plus hasardés, les mûrissait extrêmement, les précipitait sur la pente d'une corruption précoce. Yoilà des Jésuites politiques qui deviennent aisément espions. Tout à l'heure vont commencer les terribles procès de mœurs qui frappèrent les Jésuites professeurs, spécialement en Àll^nagne (procès imprimés par Joseph II).
La corruption politique ne leur fut pas parti*» culiêre. « Il y a beaucoup de prêtres en Angleterre, tolérés par la reine, pour pouvoir, au moyen des confessions aunculaireSf découvrir les menées des catholiques. » C'est encore l'ambassadeur de France (Labanoff, VI) qui nous donne ce fait piquant, que la confession Ouvrit le parti catho^ lique à la police protestante»
Les pièces publiées par M. Gapefigue (t. IV, 178-179) nous apprennent combien ces tristes moyens étaient nécessaires contre les machinations meurtrières d'un roi dont la police fut le génie spécial, contre la corruption d'un maître des Indes, qui, dans ses plus grands embarras d'argent, en trouvait cependant pour acheter les ministres, agents, domestiques, de ceux à qui il en voulait, qui poussa ce mépris de l'hcH^me, cette foi à l'or, jusqu'à croire qu'il achèterait les premiers hommes du temps, les ministres d'Elisabeth I
L'homme de Marie Stuart, Melvil, qui connut l'un de ces ministres, Walsingham, organisateur de la contre-police qui neutralisa celle de Philippe II et sauva Elisabeth, Melvil n'en fait nullement l'horrible portrait que tracent les autres catholiques. Il vit en lui un vieillard extrêmement maladif, qui, dans sa faiblesse, et sûr de sa fin prochaine , jugeait sa vie bien employée s'il sauvait celle dont la tète était, pour ainsi dire, une clef de voûte pour l'Europe. Et, en effet, Elisabeth de moins, tout allait tomber.
Dans ce duel des deux polices, laquelle vain-^ erait? C'était une curieuse question de moralité. Elle fut jugée par le fait. Au cœur du parti catholique, où se trouvaient des hommes
admirables relativemenl , la doctrine du pieux mensonge et de l'équivoque maintint un germe pourri où vinrent toujours des insectes. Là toujours eut prise l'ennemi. Reims ne sut presque jamais ce que faisait Walsingham. Et Walsingham sut toujours ce qu'on pr^rait à Reims.
. On doit s'étonner d'autant plus qu'on ait constamment échoué contre Elisabeth^ que le parti opposé avait contre elle l'arme la plus victorieuse en révolution, celle qui, non-seulement exalte un parti, mais qui l'élend, le multiplie, le fait pulluler et le renouvelle. Cette arme, c'est le roman, la légende, ce trouble des cœurs, cette prise toute-puissante sur les bons sentiments du peuple. Qui a fait en France la contre-révolution, sinon Louis XVI, Madame et le petit Dauphin, la cliarmante Marie-Ântoinelte? Qui eût dû renverser aisément Elisabeth? Le roman de Marie Sluart, celle-ci d'autant plus terrible, qu'elle était non-seulement le miracle célébré, le rêve de tous les hommes, mais le suprême martyr d'une si grande religion. Le monde catholique, à genoux, quand il faisait ses prières, ne se tournait pas vers Rome, ne se tournait pas vers Madrid; il regardait vers l'Ouest, vers la tour de la prisonnière. Celle-ci , le matin , le soir, pouvait dire : « On pleure pour moi. »
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Qiti pouvait y être insensible? Tout le monde savait par cœur les très-beaux vers où Ronsard, cette fois vrai et grand poëte, rappelle l'impres* sien charmante, mélancolique et religieuse qu'il eut quand il la vit sous ses blancs voiles de reine veuve dans lès bois de Fontainebleau, quand les arbres, les vieux chênes, les pins sauvages, s'inclinaient, la saluaient « comme chose sainte. »
Ineffaçable souvenir, et sans cesse renouvelé par les poètes de tous les partis. Nos plus sérieux historiens en subissent le charme. Je ne m'en défendrais pas sans tant de preuves qui montrettt en cette ihtale fée tout ce qui faisait le danger du monde.
Ses portraits aussi, il faut le dire, du moins les plus sérieux, protestent contre la légende. A la grande bibliothèque, à celle de Sainte-Geneviève, à Versailles, on entrevoit Tàttrait fantasmagorique de cette pâle rose de prison. Mais, en même temps, le long visage, encadré d'une blanche coiffure de béguine ou religieuse, vous dénonce lé génie des Guises. La bouche serrée, petite, f œil fixe et baissé, n'indiquent en aucune fiiçon là douce résignation dont la parent des récits menteurs. Ils disent la reine, et n n la sainte. On y devine très-bien la tragique violence qui vengea si cruellement sur Darnley l'offense à la
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royauté, dt cfui, sans scrapule, adoptait te iiiettr* tre d'Elisabeth.
Que pouvait la reine d'Angleterre quatid celte mortelle ennemie vint, non de sa volonté, maiè forcée par le péril çt poussée en Angleterre? L'Henri lY anglais Peut tuée ; le nôtre l'eût peut* être lâchée. Elisabeth hésita, et, en la gardant dix^neuf ans, tint suspendu sur sa tète, entassa et épaissit un épouvantable orage.
De ces dix-neuf ans, pendant quinze elle fut fort doucement traitée, étant reine de ses gar^ diens, le comte et la comtesse Shrewsbury, faisant de Tune son amie, de l'autre, dit-*on, son amant. Elle enveloppa la famille; une jeune et jolie nièce quils élevaient comme leur enfant devint le bijou de la prisonnière ; elle l'avait jour et nuit, la faisait coucher avec elle. Voir sa lettre charmante : « A Bess (Elisabeth), ma bien-aimée camarade de lit. »
Elle avait une petite cour, douze demoiselles d'honneur, une écurie considérable et de nombreux serviteurs. (Ghâteauneuf, dans Labanoff, VL)
Outre ce que donnait Elisabeth, elle tirait de France le revenu de son douaire. Elle avait son monde à Paris, son intendant Paget (qui. fut dans tous les complots), et des ambassadeurs dans toute» les cours.
EUe eorrespoadait toujours, quoi qu'on fît, avec tout le inonde, avec l'Espagne^ avec les Guises, avec ses partisans d'Ecosse. Elle remuait tout de ses lettres éloquentes et calculées, dont plusieurs sont des pamphlets. Les unes, tendres, plaintives, humbles; d'autres, homblement satiriques.
Il en est une bien hardie, c'est celle où elle parle tantôt du cautère de la reine, tantôt de sa vanité, et enfin du caprice honteux qu'elle aurait eu pour Simier, l'envoyé du duc d'Anjou.
Plus irritantes encore peut-être sont les lettres où Marie Stuart se pose elle-même comme une sainte, ces lettres si douces, si humbles, où elle lui offre des broderies et des travaux, de sa main. Traits touchants qu'on trouve à peine dans la Légende dorée! Quel effet devaient-ils produire sur les âmes simples! Que de pleurs durent verser les femmes I Quelle rage durent mettre ces choses dans le cœur des hommes, de ces jeunes gens exaltés qu'on enivrait de son nom ! Cette douceur de la prisonnière aiguisait cent poignards contre Elisabeth.
Les catholiques anglais étaient cinquante mille, d'après un dénombrement (Lingard).
L'attaque d'une telle minorité contre un grand
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peuple uni^ déterminé à défendre sa foi^ sa li«berlé, sa croissante prospérité, qu'il voyait reposer sur la tète d'Elisabeth, cette attaque coupable eût été dé plus ridicule sans l'assassinat et rinvasion. Et l'assassinat même était un coup douteux, quand il s'agissait d'une reine adorée, défendue par l'unanimité nationale et portée sur le cœur du peuple. Les Jésuites, pour tenter la chose, ne durent trouver guère que des fous.
- Les héros des dernières conspirations furent d'abord un Gallois Parry, homme d'imagination et d'aventure, comme sont fréquemment les Gallois; plus tard, un jeune gentleman, Babington, qui avait vu Marie Sluart, étant page chez le comte de Shrewsbury; comme tant d'autres, il avait pris feu; c'était l'amoureux de la reine; déli* vrée, il était bien sûr qu'elle ne manquerait pas de l'épouser.
L'affaire de Parry commença à peu près au moment où l'on manqua Fassassinat du prince d'Orange (1582). On en parlait partout. Parry, dans une querelle, voulut tuer quelqu'un^ le manqua, s'enfuit, se fit catholique à Paris, où on ne manqua pas de lui conseiller de tuer Elisabeth. Dn savant jésuite qu'il vit à Venise lui démontra doctement la légitimité de la chose, le poussa à s*offrir au pape. Rev^u à Paris, et catt-
aant de tout cela légèmqeiid il se wndit siuipeitf; ttD Jésuite, plus fin que les autres, et surj^is de rétaurderie avec laquelle on se confiait à ce
bavard t lui dit que, dans son Ordre, m n'mh teiffncdi qu^àobMr^ jamais àeonspirer coiUte le stmoeram. Parry, ébranlé, fut raffermi par d'au*tres ; on se chargoa d'obtenir des lettres pontificales, positives et expresses^ qui lèveraient ses serupulei*
Était-il dégoûté? l'envie de tuer était-elle sortie de sa téta légère? Quoi qu'il en soit, passant en Angleterre (janvier i583), il demanda à vcw la reine, lui dit qu'on conspirait contre dla» Quelque fotrti qu'il prît» cet aveu pouvait hA servHT ou à obienir un bon poi^ qu'il di^ Mandait, ou à être moins sttrveillé. Mais le parti ne lâchait pas son homme. On lui donna le li^ m du grand docteur de Reims, Allen, qui justifiait la trahison. On lui apporta des lettres de Rome, oà le pape le bteiasait , rencdnrageait , lui disaft de persévérer. Parry reprit l'envie de txm et se confia à un sien cousin catliolique, qtn le dénonça. On arrêta en même temps un Je* miils, Creiebton, qui, d'abord, ne cmtmt pts Parry ; puis le connut^ mais ne »e smmn$ pas qu'il lui eât parié de l'affoit'é, puis s^én souvint; mais il Tavait chapitré fort et f^arme, détmamé ée 9m erime. C'était la finale «rdinaire*
m II I II r~i 1
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Les Jésuites s'en lavèrent les mains, et juré* rent que Parry n'avait été qu'un agent de Walsingham.
Ceci en février 1584. Le 10 juillet, comme on a vu, fut tué raGn le prince d'Orange, la Hol* lande paralysée, et. le prince de Parme put avec sécurité hasarder le siège d'Anvers ; le 10 même, il prit Lille, à une lieue d'Anvers, commença les travaux, somma la ville en novembre. Pour em« pêcher les secours de France, on fit la Ligue (31 décembre), et, pour empêcher les secours d'Angleterre^ on monta de nouveau une machine contre Elisabeth.
Le prince de Parme avait toujours vu et en^ doctrine les assassins des Pays-Bas, lesSalcèdç, Içs Gérard, etc. U donna un congé à un brave catholique anglais, nommé Savage, qu'il avait dans ses troupes. Le hasard voulut que Savaga allât au séminaire de Reims; le hasard voaliit que^ ce brave contant ses beaux flsûts d'armds aux prêtres, un docteur, qui n'était pas de 1« conversation, l'entendit; il s'y mêla et dit au mi* litaire qu'il y avait une chose plus belle mcore à faire : c'était de tuer Elisabeth (State trials).
Savage fut un peu étonné ; il n'y avait pas pepsé. Il n'osa dii*e à ces pieux personoaftBS que leur proposition lui paraissait un crtffie^
Il dit : « La chose est difficile. » Il avait la tête dure, et il leur fallut trois semaines pour faire comprendre à ce soldat qu'une reine excommuniée de la bouche du pape devait être tuée sans scrupule. A force d'entendre la chose, il s'y accoutuma, et promit ce qu'on voulut.
Les Jésuites jasaient toujours trop. Au lieu de mener leur homme tout chaud qui eût frappé sans raisonner, ils s'en allèrent demander à Paris Taveu de l'ambassadeur d'Espagne, Mendoza, et ils voulurent lier l'affaire avec celle du pauvre fou Babington, l'amant de la reine.
Pourquoi ces deux sottises? Ils rcpondenl qu'elles étaient nécessaires : 1* il fallait que Mendoza leur donnât des troupes espagnoles, les catholiques anglais étant trop peu nombreux; 2* il fallait que Babinglon en fût pour faire avaler à ces catholiques une invasion espagnole qu'ils redoutaient. En d'aulres termes, les Jésuites n^avaient là-bas presque personne. Ils voulaient forcer FAngleterre, il y fallait l'épée, la ruse^ et, pour réunir ces moyens, il fallait parler de l'affaire, la confier, la traîner, manquer tout.
Le gouvernement anglais, ferme sur sa large base, qui était la nation, plongeait un clairvoyant regard dans leurs conciliabules. Le Jésuite Ballard, qu'ils envoyèrent de Reims à
Iktendoça/ était suivi depuis six ans par Walsingham ; il l'avait laissé cinq années courir l'Angleterre, ayant près de lui un agent sûr; il ne l'avait pas arrêté, non plus que Babington, voulant pàiétrer davantage et «avoir jusqu'où l'on irait, Ballard revint en Angleterre, au printemps de 1586,. pour lier les deux aiCfaires de Babington et de Savage.
L'assassinat .semblait d'autant plus nécessaire aux Jésuites, que leur grande affaire de la Ligue n'aboutissait à rien, et que TEspagne languissait. Philippe II avait été malade en 1585. (Gachard, Philippe II, introd.) Personne, pendant quelque temps, n'ouvrait plus les dépêches, et rien ne se faisait. On le décida avec peine à organiser sa junte de nuity qui le suppléa un peu.
Donc, tout allait lentement. On voulut hâter, simplifier par la dague ou le couteau.
Le Jésuite Ballard se croyait bien d^uisé, faisait l'homme d'épée. Babington se croyait discret, n'ayant associé à l'affaire que cinq ou six de ses amis, jeunes gentlemen, aussi graves que lui. Savage enfin passait le temps à se faire faire un habit exprès pour le jour de l'exécution .
Un mot très-fort du duc de Nevers, qu'il dit au jeune de Thou sur Henri de Guise, convient
Aussi bien à tout le parli. Ces gens embrassaient trop de choses, filaient trop de fils à la fois, s'embrouillaient de trop de projets , sans^ voir assez si les points de suture les feraient s'agencer ensemble. De telle sorte que leur bisloire ressemble à tel roman de l'abbé Prévost, qui a, de temps en temps, tout un roman pour parenthèse. L'ensemble se relie comme il peut.
Ici l'affaire, tissue de tous ces fils, était bien assez compliquée sans y mêler Marie Stuart. Pourquoi la compromettre? Pour agir sur les catholiques écossais, pour tirer d'elle un testament? On y parvint, mais on causa sa mort, et l'on manqua toute l'affaire.
Elle était fort resserrée depuis un an, sans communication. Les fortes têtes de Reims imaginèrent d'essayer d'arriver à elle par un des leurs, le jeune docteur Gilbert Gifford, dont la famille, nombreuse et importante, avait justement sa maison tout près du château de Chartley, oii l'on gardait Marie Stuart. Ce jeune homme paraissait fort sûr, ayant sou père enfermé pour cause de religion, lui-même sorti de l'Angleterre à douze ans, élevé huit ans par les Jésuites à Reims et en Lorraine. Il présentait toutes les conditions d'un bon agent, jeune et presque sans barbe, inspi* r&nt confiance, mais vieux d'expérience et d'étu-*
des, ayant voyagé, vu rEurope, pailaiil très^bien diverses langues. On a dil de Gifford, comme de Parry et de bien d'autres, qu'il était un agent de Walsingham ; rien n'indique qu'il le fût alors.
II pouvait être encore sincère à Reims quand il prit cette mission, et croire, comme tous ces Jésuites, que l'Angleterre était prêle pour l'événement. Mais grande dut être sa surprise, en revoyant ce pays qu'il avait quitté à douze ans, de le trouver tout autre qu'on ne disait, de voir cette association de tout un peuple pour la vie de la reine. La prodigieuse prospérité du pays dut faire songer aussi un homme clairvoyant qui venait de parcourir l'Italie désolée et la pouilleuse Cas tille. Les voyages, la comparaison des mœure, ne font pas peu au scepticisme; tel qui pari fanatique revient indifTé^ rcnl.
C'est alors que le vieux Walsingham l'aura fait venir, lui aura dil qu'il les tenait tous, ayant î^ous la main ce Ballard et ce fiabinglon sans daigner les prendre, mais que lui Gifford en valait la peine, et que, puisqu'il était si décidé au régicide, il en avait une belle occasion eu iuant la reine d'Ecosse, au lieu de tuer Elisabeth.
Élève des Jésuites, Giftbrd justifia leur ensei-
gnement, montra qu'il avait profité^ et qu'il était un Jésuite accompli. Il se fit leur intermédiaire^ gagna un brasseur de Chartley pour porter, rap^ porter dans ses tonneaux les dépèches du parti et les lettres de Marie Stuart, de façon qu'elle pûl se perdre. \
Elisabeth la détestait et cependant la défendait^ infatuée qu'elle était du caractère sacré des rois^ effrayée de Texemple si on en venait à tu^ juridiquement une reine. Elle sentait très-bien la force que les puritains en tireraient; qu'un roi dès lors serait un homme, responsable, justiciable. Elle voyait distinctement l'échafaud de Charles P'.
Mais Burleigh , Walsinghara , Leicèster , qui étaient nominativement proscrits par Philippe H et recommandés aux assassins, n'entraient guère dans les prévoyances de la reine. Hsi voyaient le moment, le danger actuel; Elisabeth tuée, ils n'auraient pas vécu une heure. Tous les ports d'Espagne bouillonnaient (dès 1584) du mouvement de l'Armada. La Ligue lui offrait la rade de Boulogne, à six heures de Plymouth* Si Farnèse et ses vieilles bandes passaient, c'était fini, Marie, de sa tour, sortait reine, et son avènement lâchait le soldat dans les rues de Londres.
Ojqi avait vu Milan et Rome sous l'Ëspâgool,^
SOUS répouvanlablé lorlure des Maranes, moitié Africains. On avait vu le sac d'Anvers, une scène bien au delà des plus horribles rêves. Tous les
rivages d'Angleterre s'étaient couverts de fugitifs, bcmimes et femmes, nus, navrés, sanglants... Maintenant au tour de Londres. L'Anglaise charitable qui avait reçu la Flamande mourante dans son lit savait ce que c'était que les sàccagements de ville, et elle s'évanouissait d'épouvante à la seule idée.
L'Angleterre résisterait-elle? Il n'y avait pas d'apparence. Pourquoi? Parce qu'elle avait l'ennemi dans son sein, parce qu'il y avait quelqu'un à Chartley, qui, le lendemain de sa descente, donnerait aux Espagnols deux armées, anglaise, écossaise, ou du moins ferait dire au peuple des marchands : « Traitons, devançons le pillage. » Uii sûr moyen d'être pillé.
Aujourd'hui le traité. Demain le sac de Londres. Après-demain, le silence des ruines, que l'oii voyait aux Pays-Bas, le commencement dés longues tortures à petit bruit, les moines de toute couleur, les mendiants soldats, la torture et les poux.
Hypothèse? Imagination? Vains rêves? Point du tout. La grande flotte de l'Arihada, quand elle vint traîner le long des côtes, exposa aux marins anglais une superbe élite de .moines*
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blancs, gris^ noirs, un corps d'inquisiteurs tout prêts.
Il n'y avait aucune famille anglaise qui^ le soir, à genoux, ne demandât, avec prières, larmes et sanglots, la mort, la prompte mort, de cette malédiction vivante dont le prétendu droit livrait TÂn* glelerre.
Reine propriétaire (c'est un mot de Philippe II), Propriété terrible, de haine et de fureur. De quoi Marie Sluart mourut-elle? D'avoir fait un legs de V Angleterre (20 mai). L'Angleterre léguée la tua.
C'est pour avoir cette lettre du 20 mai que les Jésuites, dans leur frénétique passion, nouèrent avec elle la correspondance qui la mena à la mort. Non-seulement elle y donne l'Angleterre à l'Espagne, mais elle dit que, si son fils ne se fait catholique, elle le livrera à Philippe IL
Les Jésuites Persons, Holt et autres, étaient déjà en Ecosse pour celle œuvre pie ; ils travaillaient avec les Guises. Henri de Guise appuyail ardemment les envoyés d'Ecosse près de Philippe II. On voyait bien ces allées et venues; on comprenait qu'une révolution allait se faire. Henri III, inquiet, envoya un ambassadeur h Edimbourg, ce que la France n'avait pas fait depuis dix-huit ans. Enfin, pour rendre h eho?e
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encore plus claire, ces insensés d'Ecosse se mirent à dire la messe el se refirent catholiques, comme s'ils avaient déjà vaincu.
Il est évident que tous perdaient la tête. Ils écrivaient, jasaient, conspiraient en plein vent, sans voir seulement, tristes marionnettes, qu'ils s'agitaient au fil que tirait Walsingham. Btbington, le plus fou (c'est son droit d'amoureux), en vient à écrire à Marie, à sa chère souveraine y tout ce qu'on fait pour elle. c< Quant à ce qui tend à nous défaire de l'usurpateur, six gentilshommes de qualité, mes amis familiers, entreprendront l'exécution tragique» (i 6 juillet 1586). A quoi Marie répond sans hésiter : « Il faudra mettre les six gentilshommes en besogne, » etc. (27 juillet).
Ce n'était pas la première fois que Marie consentait la mort d'Elisabeth. Mais ici, par ce mot fatal, elle avait l'air de l'ordonner. Son secrétaire Nau, à qui elle dictait, la pria à genoux de ne pas envoyer cette lettre. Mais c'était fait. La folie cî>l contagieuse. Et Babinglon était si naïvemenj fou, que tous, sur ces belles ailes, naviguaient dès lors avec lui entre ciel et terre, ayant perdu de vue ce bas monde des réalités. Il en était venu au point de ne plus s'inquiéter de l'événement, mais seulement de craindre que les visages des six héros ne fussent perdus pour
la postérité; il en fit faire un grand tableau^ où ils étaient très-ressemblants, faciles à retrouver; attention délicate pour la policé et dont purent le remercier les agents de Walsingham.
Philippe II était content. Il avait bien serré la bonne lettre où Marie donnait trois royaumes. Il ordonne qu'on se prépare pour agir promptement, sur-le-champ, etc.
Cependant, à ce moment même oii il sent tout le prix du temps, il veut que la nouvelle du coup aille d'abord à Paris, non tout droit à Farnèse en Flandre, et c'est Mendoça qui, de Paris, transmettra à Farnèse Tordre du départ, de sorte quIÊ- Usabeth tuée, dans cette crise brûlante où chaque minute avait un prix énorme, il y aurait eu cinq ou six jours perdus Sivant que le secours espagnol mît à la voile! Gela peint Philippe II, et classe l'animal à sang* froid.
Walsingham, tenant son affaire^ crut pouvoir emporter la chose auprès d'Elisabeth par un grand coup de peur. Il lui dit tout en une fois. Elle en fut renversée.
Fallait-il attendre les actes? Il semblerait que le hardi ministre en fut d'avis. Il n'arrêta qu'un homme, le vieux Ballard, voulant sans doute que les autres, effrayés, se précipitassent dans un commencement d'exécution, et qu'on les prît ar-
mes. Ils n'osèrent, devinant bien que déjà de toutes parts ils étaient pris, enveloppés.
La sûreté de Marie semblait être en ceci, qu'il n'y avait rien de son écriture. Elle dictait, et Nau écrivait la minute, qu'un autre secrétaire chiffrait. Nau d'abord noblement, fermement, nia tout. Mais Bdbinglon avoua tout, Ballard tout, et quand ils eurent subi, au nombre de qua* torze, le supplice des traîtres, Nau remit de l'eau dans son vin. Il dit de point en point comment se faisaient les choses, et que Marie avait dicté.
Elle se défendit d'abord par le sileqce, refusant de répondre, disant qu'elle était reine, étrangère, et non soumise aux lois anglaises ; qu'elle était venue en Angleterre «am y être forcée. Ceci était très-faux. Elle n'aurait pas pu se sauver. Notre ambassadeur, Gastelnàu, dit nettement qu'à peine réfugiée en Angleterre elle conspirait, et qu'Elisabeth fut contrainte de la retenir.
. Après le silence, elle essaya le mensonge et l'équivoque, disant ne pas connaître Babington, puisqu'elle ne lavait jamais vUy soutenant même qu'il ne lui avait point écrite qu'elle ne lui avait point répondu. Elle prit Dieu à témoin qu'elle n'avait jatnais consenti à ce qu'on conspirât contre la refm d^ Angleterre.
Tous les historiens, chose curieuse, admirent la dignité de celte défense! Tous estiment que Taccusée y fut grande et vraiment reine! Peu s'en faut que ce jugement ne soit cité à côté des jugements des martyrs, des héros de la vérité !
Les plus judicieux écrivains copient ici sans examen les misérables pamphlets, généralement anonymes, que les événements produisirent, par exemple, l'Innocence de la très-chaste et débonnaire Marie, le Martyre de la reine d'Ecosse, la Mort de Marie Stuart, etc., et tout ce qu'a ramassé la compilation de Jebb. Ces romans furent impri^ mes la plupart dans Tannée même des Barricades et de ï Armada. Ce sont des armes de guerre lancées contre Elisabeth et contre Henri III. Le but est d'exalter les Guises, de faire croire que le roi de France trahit sa parente et n'intervint pas pour elle. Une foule de détails inexacts devaient avertir que ces histoires sont des pamphlets et des pamplets ignorants* Par exemple, l'auteur du Martyre dit que Gifford, à Paris, logeait chez le conspirateur Morgan (Jebb, II, 281), chose matériellement impossible; Morgan était à la Bastille.
Beaucoup d'ornements romanesques montrent aussi que ces livres sont écrits pour les belles ruelles et les dames du continent, spécialement les détails sur la blancheur de Marie, sa gorge
d'albâtre (307), spécialement le conseil qu'elle aurait tenu la veille avec ses femmes et ses serviteurs sur sa toilette du lendemain (639), le satin gaufré, le taffetas velouté, les bas de soie bleue, les jarretières de soie, et jusqu'aux caleçons de futaine blanche. Est-il sûr que ces belles choses aient tellement ocçjipé une âme en présence de rÉlernité?
Mais ce qui me rend ceci encore plus suspect, ce sont les saletés ignobles qu'on ajoute sur Elisabeth (651). Quand la fureur fait descendre jusqu'à fouiller de telles choses, on peut croire que l'historien qui se moque de la pudeur se moquera de la vérité.
Chevaliers de Marie Stuart (je parle surtout au bon Schiller, dupe de son cœur au point d'écrire ce drame violent contre ses propres idées), examinons, je vous prie, la vraie cause qui vous a tous tellement, aveuglés, dévoyés, jusqu'à suivre aveuglément les plus sols pamphlets des Jésuites.
« Son jugement fut irrégulier. » Non, ce n'est pas la vraie cause qui vous a passionnés. Bien d'autres procès analogues vous ont passé par les mains sans que vous y insistiez.
Dites la chose comme elle est, n'en rougissez pas. La vraie cause qui vous émeut, qui nous émeut tous, c'est que eétaU une femme.
Tuer une femme! c'est en effet une chose hoFrible, et qui soulève I La mort de la plus coupable semble un crime de la loi.
Je n'examinerai donc pas ce qui serait advenu de l'Angleterre si l'invasion espagnole eût trouvé vivante la dangereuse créature qui faisait Tunité secrète du parti catholique anglais, son lien avec les Guises, avec toutes les conspirations du continent. Que de femmes pourtant alors 9 des millions de femmes anglaises, eussent trouvé pis que la mort dans la vie de cette femme î
J'aime mieux, mettant ceci à part, répéter ce que j^ai dit ailleurs avec plus de force que personne (Révol. française^ t. VII) : « Il n'y a contre les femmes nul moyen sérieux de répression. Elles sont souvent coupables; elles sont moralement responsables; et cependant, chose bizarre, elles ne sont pas punissables. Malheur au gouvernement qui les montre à l'échafaud ; on ne l'en excuse jamais. Celui qui les frappe se frappe; qui les punit se punit. Elles sont le monde de la Grâce; la Loi ne peut rien sur elles. »
Elisabeth le sentit cruellement, profondément.^ De là sa pitoyable tentative de faire croire qu'elle eût pardonné, mais qu'on devança ses ordres. Elle voyait parfaitement que
celle mort, juste ou non, la poursuivrait dans tout Tavenir; elle voyait que l'acte odieux que lui arrachait le péril pouvait sauver TAngleterre, mais la perdait elle-même à jamais dans le cœur des hommes.
(lui) — 190