‹ La Ligue et Henri IVChapitre 18 sur 37 · JI · texte numérisé non relu

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da coude sur une petite table, soutenant sa tête avec la main dont il se couvrit le visage. Le colonel corse Ornano et un abbé Dd Bene, qui étaient là, dirent qu'il fallait le poignarder. L'abbé, avec ' douceur, citait le mot biblique:; « Je frapperai le pasteur ; les brebis seront disperséeSk »

C'était un conseil très-hardi; cependant on croyait que le roi le suivrait et ne se laisserait pas braver dans son Louvre. Grillon, mcslre de camp des gardes, voyant le due entrer, enfonça son chapeau et ne le salua pas, comme un homme qu'on allait tuer. Sixte-Quint aussi, quand on lui conta la chose, était surpris qu'il fût sorti vivant.

Il n'y avait pas grande force au Louvre. Mais, sans nul doute, c'eût été un coup de terreur épouvantable qui d'abord eût paralysé. Beaucoup de gens auraient fui de Paris. Le roi avait des hommes d'exécution, Biron, Grillon et Ornano. Il tenait, outre le Louvre, la Bastille et l'Arsenal, où était l'artillerie. Selon toute apparence, il eût eu vingt- quatre heures pour lui.

Mais lui-même avait peur. Et il avait près de lui des gens comme Villequier qui avaient encore plus peur, calculant que, si on prenait le Louvre et le roi, eux, ils payeraient l'affaire; la foule les eût mis en morceaux. Ils prêchaient fort pour la

douceur, lorsque le duc entra avec la reine mère* 11 était défait 9 pâle, ayant , aux antichambres^ aux escaliers , passé entre des épées nues , et perdu là toutes ses politesses sans qu'on lui répondît.

Le roi, de son côté, était très-aUéré, et son visage montrait une résolution violente. Il lui dit sèchement : « Pourquoi êtes-vous venu ? » Puis à Bellièvre : « N'étiez-vous pas chargé de dire ?•.. » Et, Bellièvre voulant s'expliquer, le roi lui dit : tt Assez, » Et il tourna le dos au duc de Guise. Selon un manuscrit, celui-ci s'assit sur un coffre, non pas par insolence^ mais sans doute par émotion.

Cependant les femmes, la reine mère, la duchesse d'Dzès, prenaient le roi à part , lui disaient cette terrible effervescence du peuple, et lui montraient la foule qui îivail pénétré dans la cour du Louvre. Bref, on le détrempait.

Guise sentit finement, vivement, ce moment de fluctuation, et prit congé. En sortant, il se demandait si vraiment il vivait encore, et se blâmait de s'être livré à ce hasard. Mais il était sauvé. Il fit venir les meneurs de la Ligue et tous ses gens; il s'arma, s'assura dans son hôtel, quoiqu'il, n'en eût plus guère besoin, ayant doublé de force par le succès de sa lémérilé.

Pendant ce lemps-là, le roi avait fait venir Poulain; celui-ci lui disait que la Ligue se réunissait le soir dans telle maison, qu'on pouvait encore rafler tout. Trop tard, beaucoup trop tard. Ce qu'on pouvait au Louvre le matin, on ne le pouvait pas le soir, et hors du Louvre. Le roi n'avait plus rien à faire.

Le 10^ Guise était maître. Avec quatre cents gentilshommes cuirassés sous l'habit, les pistolets dans le manteau, il alla faire sa cour au roi, qui dut le bien recevoir. Le bon duc alla ensuite rendre ses respects à la reine régnante, et accompagner le roi à la messe, enfin retourna à son hôtel à travers la foule enthousiaste.

11 dina. Après son diner, il alla chez la reine mère, où le roi se rendit. Maintenant c'était au roi à se justifier. Il le fit comme il put, se plaignant seulement des étrangers qui étaient cachés en ville et désirant qu'on les chassât. Guise s'offrit pour y aider. Ce fut une farce; on se moqua des envoyas du roi .

Cela le mit dans une colère d'enfant. « Je dompterai Paris, » dit-il. 11 envoie ordre aux Suisses de venir de Lagny. On le sut presque avant qu'il l'eût dit, et tout le soir, toute la nuit, on sema le bruit que le roi ferait le lendemain l'exécution des meilleurs catholiques et mettrait la ville au pillage.

Le matin, Iqs Suisses eùlrcat vers qusilre heui*es avec leurs fifres et quelques gardes françaises, uièche allumée. Dciuonstration ridicule. Guise ayant déjà tant de forces, son frère Aumale à une lieue, toutes ses bandes dans la ville, un tiers de la ville pour lui! le tiers armé, le tiers actif.

Le roi comptait sur les deux autres tiers, et il avait cru faire un grand coup de politique eu faisant capitaines, colonels de la garde bourgeoise, des hommes du parlement. Le colonel président de Thou, mis dès le soir ave^ ses gens au poste des Innocents, ne put même les y tenir; ils s'en allèrent, disant que Paris allait être pillé, et qu'ils voulaient défendre leurs femmes et leurs enfants. Le colonel président Brisson, qui était le plus doux des hommes, fut si bien pris par les ligueurs, que, de gré ou de force, il se mit avec eux.

Dès cinq heures du malin, Tun des Seize (chefs des seize quartiers de Paris) , le procureur Crucé, fait sortir de chez lui trois garçons en chemise qui crient aux armes danâ le quartier Saint- Jacques.

« Qu'y a-t-il? » dit chacun, a C'est le fils de Coligny qui est au faubourg Saint-Germain, avec ses huguenots; »

A neuf heures du matin, tout le quartier ce*

désiastique des collèges et séminaires^ l'évéché, la cité, élaiepit déjà barricadés. On prit le petit Ghâtelet. On s'empara des ponts. Tout cela exé^ cuté par Crucé et la noire populace en robe qu'on appelait les écoliers. Le tocsin fut d'abord sonné au cloître Saint-Benoît, sur la pente de la rue Saint-Jacques. La place d'armes était Saint-Séve* rin, au bas de la rue.

Une dépêche espagnole (Ranke,V, 6) nous apprend que tout ceci se fit contre Vavis de Gvise. Il eût voulu seulement intimider le roi, et il d|t dans la nuit qu'il était sûr dès lors d'en obtenir les États généraux (où on l'aurait fait connétable). 11 n'en voulait pas davantage pour le moment.

C'était un vilain jeu dans sa pensée, très-périlleux, de se barricader contre son roi et de lui livrer dans sa capitale une bataille en règle. On a vu, par le premier Guise, la prudence excessive de ces Lorrains ; François voulait un ordre écrit pour la bataille de Dreux.

Guise ne négligea rien pour faire croire qu'il n'était pour rien dans l'affaire, qu'il s'en lavait les mains, c^ Je dormais, dit-il dans une lettre, quand tout commença. » Et, en effet, il se montra le matin à ses fenêtres en blanc habit d'été, dans le négligé d'un bonhomme qui à peine s'éveille et demande : « Eh ! que fait«on donc? »

li avait placé dans chaque quartier des gentilshommes pour enhardir ]e peuple. Mais il prétendait que cette hardiesse s'arrêtât aux menaces.

Ce qui est curieux, c'est que la pensée du roi était exactement la même. Il avait expressément recommandé deux choses : l"* de ne rien prendre et de payer les vivres dont on aurait besoin ; 2** de ne pas tirer.

Tout fut très-lent sur la rive droite, où était i'hôlel de Guise. Les barricades, terminées à neuf heures dans le pays latin, ne se firent qu'à midi de Taulrc côté.

Dans le quartier de l'Université, Crucé (et les meneurs du parti espagnol) trouvèrent un vigoureux appui dans le jeune comte de Brissac, qui était au duc de Guise, mais qui ne tint compte de ses réserves. Brissac haïssait le roi, qui s'était moqué de lui, et voulait se venger.

La place Maubert, entre l'Université et la Cité, était un point fort important pour séparer les deux Paris, les deux émeutes. Grillon l'occupe; il y trouve Brissac. En vain il demande au Louvre la permission de charger ; le roi persévère dans ses défenses. Ce brave resta là sans agir, et misérablement livré.

Brissac ne demanda pas permission à l'hôlel de Guise. Il fit ses barricades. Il s'empara de la

Cilé» du Petit-Ghâtelet et des eutours du Marché-Neuf ^ où étaient des compagnies suisses. Là et partout commodément placé et maître des fenêtres, d'en haut, il fit tirer sur eux. Il en fut de même plus tard sur l'autre rive, au cimetière des Innocenls. €es Allemands qui étaient là sans \ivres, tout exposés aux coups, et qui recevaient «ans rendre, finirent par se mettre à genoux , leur rosaire à la main , criant en leur patois : « Bons catholiques! bons catholi^ ques ! >i

Les Parisiens en tuèrent passablement. Ce qui les rendait furieux, c'était un mot qu'a- Taiént répandu les ligueurs, en l'attribuant ici à Biron, là à Grillon, et ailleurs aux officiers suisses : ^ Messieurs les Parisiens, mettez des draps au lit; nous coucherons ce soir avec. vos dames.»

Ainsi le sang coula et la guerre fut lancée.

Dès lors l'Armada pût sortir. Très-probablerarent, le jour même (12 mai), avant le soîr, Mendoça dut écrire à Madrid ; puis , de Madrid partit l'ordre d'embarquement. Opération immense qui pourtant fht faite le 28; le lendemain eut heu le départ. Seize jours avaient suffi pour tout. . -:

Guise aussi était embarqué sur l'inconnu, et plus qu'il ne voulait. Les États généraux qu'il

allait assembler pour en tirer cette charge de haalc confiance^ comment jugeraient -ils un actesisaur vage de flagrante rébellion ?

Les troupes se trouvaient prisonnières entre les barricades, et on ne pouvait les retirer. Le roi envoya prier Guise de sauver ces pauvres soldats, d'épargner le sang catholique.

Chose odieuse, bien nouvelle alors, que le roi dût à son sujet la protection des siens et demandât grâce! Gela aurait pu faire un revire* ment, au moins de pitié. Le Louvre, désert le matin (deThou), Tétait moins vers le soir; cinq cents gentilshommes (Davila) s*y reunirent pour le défendre. Parmi eux, un Montmorency (TEstoile). -

Brissac, au nom de Guise, alla offrir une sauvegarde à l'ambassadeur d'Anglet^re , qui le reçut fort mal. Et, comme le jeune homme hypocritement s'inquiétait pour lui, lui conseillait de fermer son hôtel, demandait s'il avait des armes, l'Anglais dit sèchement : « Mon arme, c'est la foi publique; mes portes resteront ouvertes. Je ne suis pas envoyé à Paris, mais bien en France. Je serai où sera le roi. »

Du reste, Guise avait de bonne heure et de lui-même travaillé à apaiser tout. Ces furieux bourgeois, devenus tout à coup des lions, il les arrêta, leur tira des mains les Suisses et les

gardes françaises. Sans armesy une canne à la main, il parcourait les rues, recommandant la simple défensive; les barricades s'abaissaient devant lui. 11 renvoya les gardes au Louvre; il rendit les armes aux Suisses. Tous l'admiraient, le bénissaient. Jamais sa bonne mine, sa belle taille, sa figure aimable, souriante dans ses cheveux blonds, n'avaient autant charmé le peuple. Le 9 mai, c'était un héros; le 12 au soir, ce fut un dieu.

Ce dieu, comme la situation le voulait, avait deux visages; il était prince, il était peuple; il saluait gracieusement les gentilshommes, avec nuance et distinction, et ne refusait pas aux mains sales le§ grosses poignées de main. Sa figure était d'un Janus, tout autre sur chaque joue. Sa balafre, voisine de l'œil, le rendait fort sujet auxlarnaes, de sorte qu'il offrait deux aspects, souriant d'un œil, et pleurant de l'autre.

Le prince de Parme, sombre Italien, qui ne connaissait pas la France, jugea sévèrement la conduite de Guise : « Il aurait dû^ dit-il, ou ne pas commencer, ou aller jusqu'au bout. Qui tire l'épée contre son roi doit jeter le fourreau. » La vraie pensée des Espagnols, c'est que la guerre civile n'élait pas assez engagée.

Leurs agents, et surtout les moines, poussaient aux dernières violences; ils voulaient qu'on

forçât le Louvre. El^ si le roi avait péri dans la bagarre, ils n'en auraient pas fait grand deuil^ étant sûrs désormais d'avoir une ]i)onne guerre civile, irrévocable, qui donnerait le champ libre à Philippe IL

L'intérêt de Guise était autre. Il eût été désho* noré. La chose eût été sur son dos. Le roi, tellement fini dans l'opinion, pouvait faire pitié, il est vrai, mais non reprendre force. Lui, grandi et si haut dans l'estime du peuple, après une telle journée, il cix)yait avoir peu à craindre. Par le roi ou par les États, il ne pouvait manquer d'avoir cette épée de connétable ou de lieutenant du royaume, à laquelle sa douceur magnanime lui avait donné nouveau droit. Même hors de Paris, il crut tenir le roi, puisqu'il tenait la France. Mais le roi pris, le roi tué, Guise baissait; l'opinion tournait; accusé, affaibli, il était trop heureux alors de se livrer sans réserve à l'Espagne ; la mort du roi le constituait valet de Philippe U.

La reine mère, allant de l'un à l'autre, et conseillant toujours, donnait au duc , au roi ^ deux étranges conseils, bien propres à la faire suspecter. Elle voulait que le roi allât se mour trer aux barricades, apparût aux Ligueurs danssa haute majesté. Un sûr moyen de se faire prendre. Et, quant au duc, elle l'engageait à

se mettre dans le Louvre avec le roi, et à le garder; elle lui promellait tout de la reconnaissance royale^ spécialement la lieutenance générale^ « Mais, madame, disait-il , voulez*vous que j'aille me jeter tout seul et en pourpoint parmi mes ennemis?... J'en suis bien marri.

Mais que puis -je? un peuple furieux, c'est comme un taureau échauffé qu'on ne peut retenir... »

Il n'ajoutait pas une chose, c'est que, tout brave qu'il était, il n'aurait jamais osé barrer le chemin à ses maîtres, je veux dire à la tourbe des moines et agents espagnols.

Je ne crois pas qu'un homme si avisé, si informé, ait ignoré que le roi avait toujours une porte libre pour s'en aller. Si Guise les faisait garder toutes, moins une (celle des Tuileries) , c'est que, probablement, n'osant défendre le roi et cependant craignant pour lui, il voulut que son mannequin royal gardât la clef des champs.

La dernière violence n'était nullement invraisemblable. La duchesse de Monlpensier, Biissac et autres, marchaient d'accord avec les furieux fanatiques et les agents de l'étranger. Le 15, vendredi, à deux heures, on se remit à sonner le tocsin. Les bas meneurs, l'avocat la Rivière, le tailleur la Rue, le cabaretier Perrichon, corn-

raençaienl à crier : « Les barricades au Louvre!... Allons preadrc ce b de roil» Un

bataillon sacré se formait au pays latin de la fine fleur espagnole, huit cents séminaristes avec quatre cents moines de toute robe et de tout couvent, et pour capitaines les prédicateurs. Leur mot de ralliement était : « Allons chercher le frère Henri ! »

Ils n'auraient peiit-êlre pas fait un grand exploit au Louvre! Mais ils auraient mis le duc de Guise dans un terrible embarras ; il n'eût osé ni agir avec eux, ni agir contre eux, ni même rester neutre à ne rien faire.

La reine mère, vers les six heures du soir, était chez lui, lorsque Menneville, le plus intime confident de Guise, lui dit tout bas : « Le roi est parti. )) Guise fut étonné ou feignit l'étonnemen t. Mais il ne remua point, il ne se mit pas à sa poursuite. Toute la cavalerie dépendait de lui. Les Parisiens, moines et écoliers, ne se seraient pas risqués en plaine contre les Suisses et les gardes que Guise avait rendus et que le roi emmena avec lui.

Il s'était décidé vers cinq heures à partir, et encore parce qu'on lui dit que Guise pourrait bien aussi* l'assaillir avec les autres. Du Louvre à pied, la baguette à la main, il alla aux Tuileries, où étaient le? écuries, et monta à cheval .

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Les princes, seigneurs et conseillers, Montpensier, Longueville, Saint-Paul, le grand prieur, un cardinal, Biron, Aumont, Cheverny, Villeroy, Bellièvre, y montèrent avec lui. Les hommes de robe longue, comme Cheverny, montèrent comme ils étaient, sans bottes, assez embarrassés de cette subite résolution. Il n'est pas vrai qu'on se soit enfui à toute bride, puisque, devant, marchaient les gardes et les Suisses à pied.

Le roi laissa le secrétaire Pinard pour expliquer poliment au duc de Guise pourquoi il §e décidait à partir.

En s'en allant, dit-on, il jeta feu et flamme contre cette ville, qu'il avait toujours habitée, et enrichie par son séjour, négligeant Blois et Fontainebleau que les autres rois préféraient, et qui traitait si mal son prince débonnaire, trop fidèle bourgeois de Paris.

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