CHAPITRE XIII
Le Foi d'Espagne fait faire les Barricades de Paris. M:ù 1588.
c< Le duc de Guise est tiûste^ écrivait à sou maître l'envoyé de Florence; il a perdu la gaieté qui lui était habiluelle. A peine âgé de trente-cinq ans, il a déjà des cheveux blancs aux tempes. Regrette-t-il d'avoir manqué son but? Forme-t-il de nouveaux projets? » (Alberi, Cath.)
Il n'est pas difficile maintenant de répondre à cette question • Guise sentait dès lors parfaitement le nœud qui le tenait au cou. Il ne pmvait agir ni sans V Espagnol ni par lui. IL devait périr au lacet dont fut étranglé Don
Juan.
On l'a vu en ISSS, lancé par les Jésuites,
vouloir jouer le lout pour le tout, et brusquer Taffaire d'Angleterre; un mot de Mendoça le ramena en arrière. En 1587, Philippe lui avait promis de l'argent et des troupes , l'assistance même du prince de Parme; mais le 11 août, il écrivait que, le roi de France agissant lui-même contre les Allemands, il était inutile d'aider le duc de Guise; celui-ci resta faible, réduit aux escarmouches , incapable de faire de grandes choses.
Philippe II avait sur les Guises l'opinion du duc d'Albe, que c'étaient des brouillons et de dangereux intiigants. Leur alliance avec Don Juan ne dut pas modifier celte opinion. Il sut probablement l'offre de Guise aux catholiques anglais (1583) de les aider à chasser l'Espagnol quand on s'en serait servi.
L'envoyé d'Henri lïl, Longlée, toucha Philippe à un point bien sensible en lui disant (1587) : c< Qu'une étroite liaison existait entre Guise et le prince de Parme. » Celui-ci, comme tous les Farnèse^ avait eu toujours à se plaindre du roi d'Espagne. On avait vu la dureté sauvage de Charles-Quint au meurtre d^ Pierre Farnèse, et sa saisie sur les enfants qui, par leur mère, étaient pourtant les propres petitsfife de Charles-Quint. Celle mère, Marguerite de Parme, gouvernante des Pays-Bas, servit,
avec intelligence et. d'un zèle admirable, sans obtenir la moindre gratitude pour ses intérêts d'Italie. Elle en pleurait souvent. Au fils de Charles-Quint, elle fît un grand don, elle donna son fils, Alexandre, le grand tacticien, ce fort et froid génie qui, mêlant la victoire au crime, la douceur à la cruauté, reconquit pour l'Espagne tous les Pays-Bas catholiques. Il venait de mettre le sceau à cette œuvre par le siège d'Anvers, la plus grande opération du siècle, lorsque la mort de son père le fit prince de Parme. Philippe II, qui s'était longuement fait tirer l'oreille pour leur rendre Plaisance, et peutêtre ne désirait pas que les Farnèses s'affermis* sent, refusa durement au prince d'aller voir ses États; il redouta Teffet qu'aurait au delà des monts l'apparition de ce vainqueur, qui avait fait ce que n'avait pu le duc d'Albe, et la réflexion qui fût venue que l'Espagnol n'était grand que par le génie et le sang italien. Donc, on le cloua en Flandre; usé déjà, malade, désirant le soleil, on lui dit que c'était assez d'aller aux eaux de Spa ; on lui défendit l'Italie, on le retint au Nord, pour traîner jusqu'au bout dans la guerre des marais, des fanges et des brouillards.
Parme était mécontent, et Guise mécontent.
Philippe II les teôail tous les deux comme deux
chevaux généreux, deux arabes pur saag, allelés à une charrette*
Il employait le prince de Parme dans les ti*avaux immenses de construction nécessaires pour la flotte complémentaire de bateaux plats qui devaient porter son armée en Angleterre sous la protegf^ion de TÂrmada. De son grand général, il avait fait un bûcheron, un charpentier, que sais-je? 11 lui fit d'abord abattre une forêt de Flandre pour les matériaux, puis ramasser dans tout le Nord d'innombrables tonneaux pour faire les ponts, puis réunir une masse incroyable de fagots ou fascines qui feraient des retranchements pour l'armée débarquée. Long et fastidieux travail, ridicule même par l'excès des précautions, jusqu'à bâtir dans les bateaux des fours à cuire le pain pour un trajet de deux jours ! Ajoutez qu'une chose travaillée ainsi publiquement pendant quatre ans, et si connue de l'ennemi, était presque sûre d'avorter.
Maintenant que faisait-il de Guise? On voyait beaucoup mieux ce qu'il n'en faisait pas. Il avait agi avec lui justement comme le désirait Henri Itl. La superbe occasion d'une grande victoire natio* nalesur l'armée allemande, indisciplinée, errante, ivre, il l'avait enlevée à Guise en lui refusant le secours promis. Ce nouveau Don Juan aurait eu là à bon marché sa victoire de Lépan te. L'Es-
l>agne la lui souffle. Je ne m'élonne pas s'il blanchit.
Et pourquoi, dira4-on, Guise, ayant les Jésuites et la Ligue, ayant le peuple, ayant le palpe, n'agitii pas sans Philippe II?
1'' /{ n'avait pas le pape. Sixte -Quint fut toujours ennemi de la Ligue, comme de toute révolte. Il refusa l'argent, il refusa les troupes. Â un ambassadeur d'Espagne qui lui disait qu'on le forcerait par une sommation générale des princes, la vieille tète de fer répondit : « Sommez - moi ; je \ouâ coupe la lêtel»
^ Qmse n'avait pas le peuple^ comme on Ta dit. A Paris même, où le clergé paraissait maître, il n'y avait pas un tiers du peuple pour la Ligue (Gayet). Et, dans ce tiers encore^ il y avait des gens qui n'étaient pour la Ligue qu'à force de peur, comme le président colonel Brisson.
Voilà les deux fortes raisons pour lesquelles Guise fût obligé d'attendre et de dépendre, n'agissant pas à son jour ni librement, mais au jour de Philippe II, pour sa commodité, et n'étant qu'un accessoire de la politique espa*^ gnole.
Les auteurs de mémoires se demandent pour* quoi les Barricades eurent lieu le 12 mai, lors' que Guise ne se croyait pas prêt encore. Elles
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eurent lieu parce que Philippe II était prêt, et qu'il le voulut ainsi; son Armada devait sortir le 29 du port de Lisbonne; il voulait qu'Henri III annulé, la France effarée et surprise de ses propres événements, ne pussent pas regarder au dehors, laissassent tranquillement le prince de Parme quitter la Flandre dégarnie et faire la grande affaire anglaise.
De sorte que cette longue, vaste et temble révolution de France était un épisode danâ le poème gigantesque de Philippe II, un incident utile, mais secondaire. Guise, en faisant la guerre dans la boue des rues de Paris, allait rendre possible à l'Espagne de cueillir ce laurier sublime de la grande victoire européenne. Philippe, avec son écritoire, par Tépée de Farnèse et l'intrigue de Guise, serait le vainqueur des vainqueurs.
Mortification singulière, quand on y songe, pour les ligueurs français, pour le clei^é, qui, dès 1561, constitua dans la maison de Guise un capitaine héréditaire de l'Église, et qui, en même temps, appela l'Espagne, de voir qu'en réalité, au lieu de se servir de l'Espagnol, il devenait son serviteur, le valet du roi politique, qui, si barbarement, traita le clergé portugais.
11 faut avouer que, pour cette grande opéra-
tion tant relardée, Philippe II avait choisi un moment admirable.
L'Angleterre, fortifiée en 87 par la mort de Marie Stuart, s'était fait en 88 la plaie la plus sensible.
Elisabeth, appelée aux Pays-Bas, y avait envoyé l'indigne favori Leicesler, dont tout le mérite était une grande apparence de zèle protestant. La Hollande le reçut avec une confiance extraordinaire, lui donna pkis de pouvoir que la reine n'avait demandé. Un parti se forma pour faire de cet Ânglaiis un souverain absolu du pays. Une bonne part de la populace demandait un tyran. Les Etals généraux montrèrent une vigueur admirable; en gardant un profond respect pour la reine d'Angleterre, ils firent couper la tête aux traîtres qui conspiraient pour elle. Dégoûtés et découragés, les Anglais écoutaient les propositions de 1 -Espagne. Les États généraux soutinrent qu'il n'y avait de paix que dans la victoire, et ils mirent leur pensée de bronze dans des médailles sublimes,. Tune, entre autres, avec la devise : « Le lion libre ne revient pas aux fers. »
Elisabeth, qui montra du courage une fois que la guerre commença, parut d'abord faible et femme dans cette vainc idée de l'éviter, dans cette mollesse d'écouter les hâbleries dont l'Es-
pagnol ramusait paor la mieux surprendre.
Son Leicester était perdu^ et Henri III était perdu, quand Philippe ébranla Sa flotte.
Seulement il avait fallu qù'Henrr III ruiné reçût le coup suprême, fût déraciné, perdît terre, s'envolât au vent comme une feuille morte. C'est ce que fit le jour des Barricades.
Les deux partis étaient en face. Le roi avait failli tout récemment être pris par une femme. La duchesse de Montpensi^r, sceur du duc de Guise, la furie de la Ligue, avait imaginé de fourrer des bandits à la Roquette, maison de plaisance près la porte Saint-Antoine. De là, ils devaient tomber sur le roi quand il reviendrait de chez les moines de Yincennes, où il faisait une retraite, couper la gorge à ses cinq ou six domestiques, et l'enlever à Soissons, où ^t Guise. On aurait dit aux Parisiens que les huguenots enlevaient le roi, pour exaspérer la foule et lui faire commencer le massacre des politiques.
Il n'y a aucun animal qui, mis en demeure de périr, ne devienne très-clairvoyant. Le roi avait fini par voir que la bêtise de sa vieille mère, qui appelait Guise son bâton de vieillesse, les pantalonnades de Yillequier et autres, le perdaient. Il ue crut plus que d'Épernon. Celui-ci, colonel de
rinfantene^ mit les Suisses à Lagny-sur-Mariié, pour menacer Paris d'en haut, et alla, comme gouverneur de Normandie, se saisir en bas de Ronen^ En même temps, il voulait s^assurer d'Orléans, de façon à serrer Paris de trois côtés. Cela fait, on eût pu, sans trop grande imprudence, suivre le conseil d'Épernon, qui était d'arrêter et de faire étrangler les pensionnaires de Philippe IL
Les terreurs de ceux-ci coïncidaient avec les intérêts du maître. Philippe attendait la guerre civile de France pour faire partir son Armada. Aux premiers jours d'avril, TAragonais Moreo vint à Soissons trouver Guisè, et lui intima Tordre de rompre avec le roi, en Tassuraut de trois tsent mille écus^ de six mille lansquenets et de douze cents lances ; à quoi il ajoutait, ce qui eût fait bien plus, que gon maître n'aurait plus d'ambassadeurs auprès du roi , mais auprès de V Union. (Papiers de Simancas, Mignet, Marie Stuart, ch. xn.)
Belles promesses. Mais les tiendrait-on ? Philif^e II poussait vers l'Angleterre tout ce qu41 avait d'argent et de force. Il voulait, la Ligue voulait que Guise se jetât dans Paris. Périlleuse exigence. Guise n'avait pas assez de force pour y venir en ennemi. Et il était difficile d'y venir en ami, lorsque déjà il faisait faire la guerre au roi
en Picardie, chassait ses garnisons, se moquait de ses ordres.
Mettre Guise à Pans avant de lui donner des forces, c'était tenter le roi, et, selon toute apparence, l'obliger de le tuer. Cela n'arrête pas les meneurs. L'ambassadeur d'Espagne était déterminé; il lui fallait l'explosion. Les Jésuites étaient déterminés ; la soutane est hardie, comme les femmes qui ne risquent guère; et Ton a vu de plus, par l'affaire de Marie Stuart, combien ils étaient romanesques, mauvais appréciateurs dja possible et de Timpossible, compromettants surtout et peu ménagers de la vie de leurs amis. Pour les autres meneurs, hommes d'exécution, vieux massacreurs connus, qui risquaient bien plus que les prêtres, ils se voyaient percés à jour, menacés de très-près, et ils avaient grande hâte de diminuer leur péril en y associant le duc de Guise.
C'était leur serf; ils lui signifièrent que, s'il n'arrivait pas, il ferait bien de ne jamais mettre les pieds dans Paris. 11 se mit en voie d'obéir, fit venir de Picardie le duc d'Aumale, appela le ban et l'arrière-ban des siens, fît filer dans la ville un monde de seigneurs, de gentilshommes et de soldats, comme avant la SainlrBarthélemy. « Tout se perdait comme dans une forêt épaisse ou une grande mer. » On a vu déjà, en 1572, comment
cela se perdait L'immensité des couvents, des collèges, des vastes cloîtres, de chanoines à Notre- Dame, Saint-Germain-rAuxerrois, pouvait cacher toute une armée.
Cependant on chauffait Paris à blanc par le grand moyen qui ne manque jamais, la peur de la famine. Des mines allongées , des visages pâles, erraient. Des gens prudents se par« laient à l'oreille . On disait : a Que deviendrons^ nous? »
Le roi, seul à Paris, n'ayant pas d'Épernon, était fort inquiet. Il envoya Bellièvre à Soissons pour lâcher d'y retenir Guise, le priant a^ez bassement de ne pas venir, de ne pas augmenter le trouble. Guise paya cet ambassadeur de quelques paroles hypocrites, et s'en débarrassa. Puis, l'ayant fait partir, lui-même monta à cheval, lui laissa la grande route, et, par des chemins de traverse, arriva à Paris en même temps que lui. Le lundi 9 mai, il entra à midi.
Presque seul, ayant à peine cinq ou six cavaliers, il entra dans la foule de la rue Saint- Denis, le nez dans son manteau , sous un grand chapeau rabattu. Là, un jeune homme à lui, comme par espièglerie, enleva le chapeau et lira le manteau : « Monseigneur, faites-vous connaître. »
Un cri s'élève : « C'est le duc de Guise î » Les Parisiens^ qui se croyaient déjà BÎhméSy n'au» raient pas vu toute une armée pour eux et un grand convoi de farines avec tant de satisfaction,. Les vivat éclatèrent. Une dame, au pas d'une boutique, baissa son masque ( les élégantes suivaient cette mode italienne) , et, d'un riant visage, lui dit: <i Bon prince! te voilà I.,r Nous soilimes sauvés !»
A ce mot, on s'élance, on baise ses bottes^ Les fleurs pleuvaient. Il y eut des simples qui frottaient leurs chapelets contre lui pour les sanctifier. Il est entouré, étouffé presque, peut à peine passer. Il souriait, mais avait hâte de profiter de la surprise qu'allait causer son arrivée. Il parvint, non sans peine, à l'Hôtel de Soissons (Hâlle^au^Blé) , chez la reine mère. Elle qiii négociait , qui croyait l'empêcher de venir, elle le voit tout venu, pâlit, bégaye. Lui, modeste; il assure qu'il ne vient que pour se justifier.
Il espérait en elle. Il avait besoin d^elle pour qu'elle donnât à son fils des conseils de lâcheté. La vieille femme va prendre sa chaise et le con^ duire au Louvre. En avant, elle envoie Davila^ son jeune chevalier, dire au roi que Guise est venu.
Le roi fut si surpris, qu'il chancela, s'appuya