CHAPITRE PREMIER
Le lendemain de la Saini-Barthélany. — • Triomphe de Charles IX.
Quoique la nouvelle sanglante produisit partout un effet d'horreur, on put croire que le sang s'écoulerait bien rapidement de la terre. Un mois après l'événement, M. de Montmorency, le chef des modérés, qui n'avait dû qu'à son absence de ne pas périr au massacre, écrivît à la reine d'Angleterre pour excuser le roi (27 septembre 1572).
Deux mois à peine étaient passés, que la reine Elisabeth accepta d'être marraine d'une fille de Charles IX, et envoya un prince du
sang au baptême avec une riche cuve d'or (9 novembre).
Huit mois (presque jour pour jour après la Saint-Barthélémy) \e plus grand homme du temps, Guillaume le Taciturne, dans sa défense désespérée contrç le duc 4'Âlbe, traita avec Charles IX , le reconnut pour protecteur de Hollande et roi de ce qu'il pourrait conquérir aux Pays-Bas. (Archives de la maison d'Orange, IV, il7, mai 1575.)
Ce n'est pas tout. Louis de Nassau, l'héroïque frère de Guillaume, travaille pour que l'Empire élise un Roi des Romains, et qu'après Maximilien Charles IX devienne Empereur I
Il appuie le diicr d^Anjbtf J)()ùr Télection de Pologne, et le duc d'Alençon pour le mariage d'Angleterre.
Ainsi la maison de France, couverte du sang protestant, se présente à toute l'Europe appuyée des protestants.
Je n'avais pas compris pourquoi ,. sur son tombeau et dans tels de ses portraits, Guillaume le Taciturne a le visage d'un speclre. Je crois pfâintenant le savoir. C'est pour avoir subi cette fatalité exécrable de boire le sang de Coligny.
Ces étranges phénomènes s'expliquent par la terreur que l'Europe eut de l'Espagne. On crut
que le coup venait de Madrid, que celui qui avait fait la Saint-Barthélémy des Flandres avait fait la nôtre; que la France, emportée si loin, allait être tout espagnole, devenir comme un poignard dans la main de Philippe IL
Hypothèse vraisemblable , très -logique , et pourtant fausse. Sans doute, une seule chose était sage au point de vue catholique, au point de vue du pape et des Guises, de la future Ligue, dont le comité existait déjà dans le clergé de Paris : c'était d'achever la Saint-Bar* thélemy avec l'aide de l'Espagne^ qui offrait toutes ses forces, puis de faire à frais communs l'invasion d'Angleterre. Gela aurait tranché tout. La Hollande eût tombé d'effroi. L'AI-
lemagne était à genoux, et sans doute le protestantisme exterminé de la terre.
Mais, au fond, la cour de France n'était point du tout fanatique. Elle était toute dominée par l'intérêt de famille, et partout trouvait devant elle, en Angleterre, en Pologne, en . Allemagne, l'opposition de Philippe IL L'Europe favorisa la Finance dans ses vues les plus chimériques, et l'on eut ce spectacle étrange, que, le lendemain d'un massacre dont chacun avait horreur, le roi qui s'en disait coupable eut tout le monde pour lui. Il devint le centre de tout; on semblait de toutes parts vouloir en-
tasser les couronnes sur la tête folle et furieuse du roi de la Saint-Barthélémy.
Nous entrons dans un pays étrange et nouveau, la terra incognita, comme disent les anciens géographes. Dans cette terre inconnue, ne nous étonnons pas si nous voyons surgir des monstres.
Le fait le plus imprévu, c'est que, sur ce sol rouge et détrempé d'une des plus larges saignées qu'ait faites le fanatisme religieux, la religion baisse tout à coup et n'est plus qu'en seconde ligne. Un dieu blafard, à masque blême, trône à sa place : Politique.
Les huguenots, sauf quelques villes^ quelques fortes positions oii ils essayent de résister, vont fiiir ou se comertir. Les catholiques sont malades; ils tâchent de rester furieux, mais leur cœur n'en est pas moins trouble, comme au lendemain d'un grand crime. Tout à l'heure, par un art habile, un mélange artificieux de grands seigneurs et de canaille qu'on parvient à griser ensemble, on fera Foi^ie de la Ligue. Ce qui n'empêchera pas qu'après avoir cuvé son vin ce parti ne doive rester tout aussi énervé que l'autre.
La France, bien observée, est politique ou tiers-parti.
Ce n'en est pas un léger signe que le roi, dès