CHAPITRE XVII
Mort d'Henri do Guise. Décembre 1588.
Le 30 novembre, sur les quatre heures du soir, un fait singulier arriva. Les pages et domestiques, bruyants, malfaisants, ferrailleurs, qui attendaient leurs maîtres dans les cours, passaient leur temps à se battre. Mais, ce jourlà, ce fut une bataille en règle; les pages royalistes et les pages guisards se poussèrent l'épée à la main ; il y eut des morts et des blessés. Le bruit alla jusqu'à la ville; on y crut que les princes se massacraient et se taillaient en pièces. Le cardinal de Guise, qui logeait en ville, jeta son habit de prêtre, et marcha sur le château avec ses bandes. Le duc de Longueville et le maréchal d'Aumont vinrent pour
sauver le roi. Les. ligueurs des Etals vinrent aussi, répée nue. Au château, il y eut panique. On se battait dans l'antichambre du roi. Il endossa la cuirasse et sortit de son cabinet. Guise ne bougeait pas. Il était chez la reine mère et jasait avec elle, disant toujours froidement : « Ce n'est rien. » Ses gentilshommes venaient voir s'il donnerait un signe, et se demandaient ce qu'il fallait faire. Ils le trouvaient toujours les yeux baissés et tournés vers le feu. Enfin Grillon s'indigna, et, avec les gardes, finit la ridicule affaire. On fit rengainer ces héros, et on mit à Tordre du jour que ceux qui bougeraient auraient la prison et le fouet.
On avait cru que Guise n'eût pas été fâché si le roi était tué par hasard. Mais savaitil ce qu'il voulait? Il était très-flottant, ennuyé, dégoûté. Au dehors, l'Espagne le ménageait peu, ayant poussé le Savoyard à contre-temps, et l'ayant compromis. Au dedans, la noblesse devenait froide. Paris n'était pas sûr. Les États ne se hâtaient pas de le faire nommer connétable.
Qui était sûr? Pas même la famille. Son frère Mayenne, qui avait occupé Lyon et voulait le garder, se rapprocha du roi, et reçut amicalement le Corse du roi, Ornano, homme d'exécution, qui conseilla la mort de Guise.
La sœur du duc d'Elbeuf, duchesse d'Àumaie, alla publiquemenl le dénoncer au roi.
Le maréchal d'Âumont, allié (par mariage) des Guises, était un fervent royaliste. Guise^ pour le gagner, lui avait oU&vï la Normandie, qu'avait le duc de Montpensier, espérant les brouiller et les opposer l'un à l'autre. Il voulait lui signer la promesse de son propre sang, dépouilla son bras jusqu'au coude, et tira soa poignard pour se saigner, D'Aumont n'en fol pas dupe ; il Tarrêla et dit tout au roi.
Guise commençait ainsi à être connu, et on ne se fiait guère à lui. Il visait toujours à brouiller. Il était non-seulement dissimulateur et menteur, mais inventeur aussi et riche en fictions, soutenant un premier mensonge par un autre et ne tarissant plus, Pris sur le fait, il se justifiait aux dépens de ses amis. Gela lui avait ôté beaucoup d'hommes. Les dames, il est vrai, ne l'en aimaient que plus pour ces petites scélératesses; parmi elles, c'était un proverbe, la malice (le M. de Guise.
Cette malice avait été parfois quelque peu Join. Sans parler dé la petite malice de la Saintflarlhélemy, des affaires de Salcède et autres assassins d'Aleîîçon, d'Orange ou Navarre, il usai! largement d'une liberté qu'on avait en ee siècle, (îe faire tuer en duel ceux qu'on n'assassinait pa»^
Les duels à mari des premiers mignons ne furent nullement des hasards.
L'homme qu'on voulait tuer en duel à ce moment, et que l'on commençait à picoter, c'était un bien petit favoiM, le Gascon Longnac, capitaine des quarante-cinq. Déjà un des bâtards des Guises le cherchait et le provoquait, tftchail de le faire dégainer.
Le 18 décembre, toute la cour étant en fête chez }a reine mère pour un mariage, le roi, espérant âtre moins espionné, fit venir deux personnes qui passaient pour sûres et honnêtes, le maréchal d'Aumont et M. de Rambouillet, homme de robe, qui avait montré de la fermeté à Chartres, et s'était fait élire malgré la Ligue, II leur dit qu'il ne pouvait plus souffrir les bravades du duc de Guise, et que le duc ou lut mourrait.
L'homme de robe, un peu étonné, dit qu'il fellait lui fair^ son procès. Le roi haussa les épaules : « Et où trouverez»vous des témoins, des gardes, des juges? » Le maréchal dit t c< Il faut le luer. »
Le roi fit entrer Omano çt le frère de Rambouillet, qui fnrent de l'avis du maréchal.
L'homme le plus brave qu'il eut était Grillon. Il la fit vtnir. Mais le bon capitaine dit qu'il y avait répugnanoe, que ce genre- de besogne
ne convenait pas « à un homme de sa condition, » mais qu'il serait charmé de le tuer en duel.
On approchait de la Noël, et chacun était en dévotion. Le 21 décembre, jour de la saint Thomas, le duc suivit le roi, pour vêpres, à la chapelle du château, et lut pendant l'office. Le roi, qui l'avait vu, lui dit à la sortie : (c Vous avez été bien dévotieux. » Le duc avoua que c'était un pamphlet huguenot, une satire contre le roi, et il voulait Tobliger de la lire.
11 suivit le roi au jardin, et là le mit au pied du mur^ lui disant que, puisqu'il n'était pas assez heureux pour avoir ses bonnes grâces, il le priait de recevoir la démission de ses charges et se retirait chez lui; en d'autres termes, partait pour déchaîner la guerre cifile.
Le roi le pria fort d'y penser, et fit bonne mine; mais, rentrant dans sa chambre, il exhala son désespoir, sa fureur, jeta son petit chapeau. Guise le sut un quart d'heure après, et, le soir, un conseil se tint pour savoir ce qu'on devait Taire. Guise leur dit les avis qu'il avait, qu'il était perdu s'il ne se sauvait.
II y avait là son frère, le bouillant cardinal de Guise, l'archevêque de Lyon, le vieux pré-
sidenl de Neuilly, Marteau, le prévôt des mar* chands, et la fine pensée de la Ligue, le froid et rusé Menneville.
M. de Lyon, qui allait être cardinal, mais qui eût manqué le chapeau si l'on eût lâché prise, se montra le plus brave. Il dit qu'il fallait passer outre. Qui quitte le jeu perd la partie. Gomment revenir jamais à ce point si difficile qu'on avait gagné, d'avoir des États tout ligueurs? Le roi y songera plus d'une fois et sera sage; il ne voudra pas se perdre en faisant une folle tentative sur M. de Guise.
Le président Neuilly, qui larmoyait toujours, pleura et bavarda pour les deux avis à la fois : « Si vous vous perdez, monsieur, nous sommes perdus... — Oui, je suis bien d'avis de passer outre... Mais surtout prenez garde à vous. » C'était après souper, et le vieillard clail plus tendre encore qu'à l'ordinaire.
Marteau dit rudement : « Nous sommes les plus forts, nous ne devons rien craindre. Néanmoins il ne faut pas se fier; il faut prévenir. » Gomment? Il ne le disait pas.
Menneville, impatienté, sortit de son caractère; il jura, il dit : « M. de Lyon n'y entend rien. Il parle du roi comme d'un sage, d'un prince bien conseillé. Mais c'est un fou... Il n'aura pas de prévoyance et pas d'appréhen-
sion. U exécutera son desi^em. Il ne fait pas bon ici^ point sûr. Il nous faut nouis lever, et agir avant lui. yy
Guise dit : « Menneville a raison^ et plus <]ue tous les autres... Néanmoins^ au point où sont les affaires, quand je verrais entrer la mort par la fenêtre, je ne fuirais pas par la pointe. »
II répondait ainsi à oe qu'on ne disait pas.
Marteau et Menneville ne proposaient pas de fuir, mais d'agir^ apparemment de susciter un mouvement dans les États pour s'emparer du roi et le lier décidément.
Guise n'était pas en train d'agir. Il n'avait pas grand espoir. U était fatigué de lui-même et de son rôle, et fatigué de ses anus *
Il était malin comme un singe, menteur comme un page, mais peu propre à Thypocrisie. La pesante tartuferie espagnole, la oaforderie monastique, la dévotion de cabaret des bs^ ligueurs ) lui avaient donc^ la nauséOé U avait eu un grand malheur pour un chef de parti, c'était de voir son parti à plein, au grand jour et sans otnbre.
Son élégance princière et son insolence inté-* rieure l'éloignaient des petites gens, et il avait horreur de se remrttre à toucher les mains sales. Le célèbre Montaigne, trèshfin observateur, qui avait fort connu Guise et le roi de
Navarre, disait au jeune de Thou que le premier n'était guère catholique, et le second guère protestant. Guise^ s'il n'eût été condamné dès Tenfance au rôle de chef des catholiques, aurait incliné plutôt à la religion des retires du Rhin, à la confession d'Âugsbourg, que son frère et son oncle, le cardinal de Lorraine, avaient un moment paru adoptei\
De .Thou, dans ses Mémoires, appr^d une cbosQ curieuse. Gomme il passait à Blois, Tentremetteur Schomberg lui demanda pour* quoi, aprèç avoir présenté ses hommages au duc, il s'en allait si vite. Le jeune magistrat répondit avec de grands respects pour la personne de Guise, mais avoua franchement qu'il s'éloignait parce que, autour de lui, il ne voyait presque que des gens ruinés et des coquins. Sdiomberg le dit à Guise, qui n'y contredit pas* « Que voulez-vous? dit-il, j'ai tou-* jours perdu mes avances auprès des honnêtes gens. Il me faut des amis, et je prends ce qui vienl»à moi. »
Get indigne entourage le condamnait à cha* que instant à plaider de mauvaises causes, à appuyer des scélérats. Par exemple, à ce moment même, il soutenait un La Motte-Serrant, horrible brigand de château, qui faisait métiet d'enlever et de m^tre chez lui dans des bas-
ses fosses tout ce qu'il trouvait de gens aisés, il les disait protestants et les faisait mourir de faim, les torturait, pour les faire financer. Le grand prévôt du roi, Richelieu, voulait aller lui faire visite et informer. Mais le coquin s'était donné à Guise, et, sans même se présenter, il avait obtenu par lui une évocation qui réservait l'affaire au Conseil même, autrement dit, la mettait à néant.
Avec une telle cour et de tels amis, Guise ne se sentait pas bien et n'était pas son propre ami. Il tâchait d'oublier. Il ne buvait pas; il cherchait une autre ivresse, qui n'est pas moins funeste, Il i)renait par derrière, mais sans trop de mystères, les distractions mondainés, ^ui ne se présentaient que trop. Les dames, toujours trop tendres pour l'homme du jour, avaient trop de bontés pour lui. A son néant moral s'ajoutaient les fatigues de ses campagnes nocturnes, souvent des défaillances. Gomme d'autres beaux de l'époque, il portait sur lui un drageoir pour prendre quelque chose et se raffermir le cœur quand ces faiblesses le prenaient.
Sa grande affaire à ce moment (dont il n'entretenait pas son conseil), c'était madame de Noirmoutiers, nouvelle et charmante aventure, dont il était enveloppé. Gela l'enracinait à
Blois et dans ce fatal château. 11 voyait fort bien chaque jour qu'il fallait s'en aller, et plus tôt que plus tard. Chaque nuit, il disait : c< Pas encore. »
Le médecin du roi, Miron, raconte, pour l'avoir ouï d'Henri III peu après révënement, que le 22 décen)bre Guise avait pris son parti, et, dans une scène violente, donné une démission définitive, dit qu'il partait le lendemain.
De sorte que ce fut lui qui fixa le roi, flottant encore, et le força d'agir.
La chose n'était pas aisée, parce qu'il ne venait que fort accompagné, et que tout son monde entrait jusqu'à la chambre du roi. Celui-ci était donc obligé de se confier à beaucoup de gens, et aussi de prendre un jour de conseil» parce que, le conseil se tenant dans une grande pièce de passage entre l'escalier et l'antichambre du roi. Guise était obligé, ces jourslà, de laisser son monde au haut de l'escalier, de rester isolé. Si alors le roi l'appelait chez lui, il devait se trouver séparé par deux pièces (celles du conseil et de l'antichambre), de ceux qui l'auraient défendu.
Le roi, comme on a vu, s'était ouvert à Grillon, qui se chargea de garder les dehors et de fermer à temps les portes du châleau. Il fit venir Larchant, capitaine des gardes, et lui dit
de se mettre sur le passage de Guise avec une requête pour le payement des gardes, de manière à l'isoler de sa suite.
Puis il avertit le conseil que, le lendemain, il voulait de bonne heure tenir conseil, expédier les affaires et emmener tout son monde à une petite maison près Notre-Dame-des-Noyers, au bout de la grande allée^ où il voulait faire ses dévotions et préparer son Noël. Il ordonna que son carrosse l'attendît le matin à la porte de la galerie des Cerfs. Entre dix et onze heures du soir, il s'enferma dans son cabinet avec M. de Termes, parent du duc d'Épernon.
A minuit, il lui dit : ce Mon fils, allez-vous coucher, et dites à l'huissier du Halde qu'il ne manque pas de m'éveiller à quatre heures, et vous-même trouvez-vous ici. » Puis il prit son bougeoir et alla coucher chez la reine.
Pendant ce temps, Guise soupait. En un moment, il lui vint jusqu'à cinq avis. El il 4tait déjà couché (chez sa maîtresse), qu'il lui en venait encore. « Ce ne serait jamais fini, dit-il, si on voulait faire attention à tout cela. » Il fourra le dernier sous le chevet et renvoya l'avertisseur : « Dorm(ms, et allez tous couchei\ » Il faisait ainsi le brave pour rassurer sa dame, ne pas gâter sa nuit d'adieux. Au
souper, ii avait été (comme parfois on Test devant les femmes) insolemment audacieux, rejetant sous la table un des billets mystérieux où il avait écrit : « 11 n'oserait, » Ce qui n'était pas mépriser seulement le péril, mais le provoquer.
De qui venaient ces billets? On ne le sait.
Mais l'homme de la reine mère, Cheverny, retiré chez lui, avait dit à de Thou : « Le roi le tuera. » La reine mère elle-même, qui connaissait très-bien son Henri III et le savait frère de Charles IX, elle qui, de son lit, suivait de près les choses par la domesticité et voyait à travers les murs, elle dut apprécier les nuances de chaque jour, les degrés successifs de désespoir et de fureur, deviner le moment où la corde devait casser.
Quatre heures sonnent. Du Halde s'éveille, se lève et heur le à la chambre de la reine.
Demoiselle Louise Dubois de Prolant, sa première femme de chambre, vient au bruit, demande ce que c'est. « C'est du Halde; dites au roi quMl est quatre heures. — Il dort et la reine aussi. — Éveillez-le, répondit du Halde; il me l'a commandé, ou je heurterai si fort, que je les éveillerai tous deux. » Le roi, qui ne dormait point, ayant passé la nuit en belles inquiétudes, entendant parler, demande à la de-
moisèlle ce que c'est, a Sire, dit-elle, c'est M. du Halde qui dit qu'il est quatre heures. ?> — c< Prolant, dit le roi, mes bottines, ma robe et mon bougeoir. » Il se lève, et, laissant la reine dans une grande perplexité, va en son cabinet, où étaient déjà le sieur de Termes et du Halde, auquel le roi demande les clefs des petites cellules qu'il avait fait dresser pour des capucins; les ayant, il y monte, le sieur de Termes portant le bougeoir. Le roi en ouvre une et y enferme le sieur du Halde et successivement les quarante-cinq qui arrivaient; puis les fait descendre en sa chambre.
« Surtout, disait le roi, ne faisons pas de bruit, de peur que ma mère ne s'éveille. »
Il était ému, comme on pense, et fort capable d'émouvoir, pâle et misérable jBgure qui priait, mendiait. Il leur dit qu'il était perdu si le duc ne périssait; qu'il était arrivé au bout; prisonnier dans sa maison, n'ayant plus rien de sûr, à peine son lit; qu'il avait toujours compté sur leur épée et fait pour eux tout ce qu'il avait pu, mais qu'il ne pouvait plus rien, et qu'ils allaient être cassés... Que cependant il était roi, avait droit de vie et de mort, et leur donnait droit de tuer.
Toutes ces têtes gasconnes prirent feu. Us ne se plaignirent que d'attendre. Un Périac,
frappant de la main contre la poitrine du roi : « Cap de Joui Sire, je bouvS le rendrai mort. »
Ils parlaient si haut et si fort, que le rot en eut peur. Il tremblait, disait-il toujours d'éveiller la reine mère.
« "Voyons, dit-il tout bas, voyons d'abord qui a des poignards. » Il s'en trouva huit; celui de Périac était d'Ecosse. Le capitaine Longnac prit seulement ceux-là, qui étaient au complet, ayant le poignard et Tépée. Il les plaça dans Tanlichambre. Et les autres furent mis ailleurs.
Le roi, dans son cabinet même, garda son Corse, et une lame de première force, le Gascon la Bastide, avec le secrétaire Ré vol, homme d'Épernon. Le parent d'Épernon, le comte de Termes, se tint dans la chambre pour être sûr que le roi ne changerait pas de résolution. Il n'y songeait point. Il était préparé à tout, bien décidé et confessé; il avait eu l'attention d'avoir son aumônier dans un cabinet pour mettre ordre A sa conscience .
Tout cela ne prit pas beaucoup de temps, de sorte qu'il resta une assez longue attente à ne rien faire. Le roi allait, venait et ne pouvait durer on place. Parfois il entr'ouvrait la porté et pas- Fait la tête dans l'antichambre, disant aux huit :
« Surtout n'allez pas vous faire blesser; un homme de cette taille-là peut se défendre... J'en serais bien fâché. »
Le conseil, à cette heure si matinale, ne se forma pas vite. Les royalistes arrivèrent bien, et, avant le jour, les cardinaux de Vendôme et de Gondi, les maréchaux d'Aumont et de Retz, d'O et Rambouillet. Mais les autres, M. de Lyon et le cardipal de Gruise, arrivèrent tard. Et Ton ne voyait pas le duc, quoique logé dans le château.
Il faisait un fort vilain jour d'hiver, très-bas et très-couvert; il plut du matin jusqu'au soir. Il n'était pas loin de huit heures quand on osa frapper pour éveiller Guise. Les adieux avaient été longs. Il passa à la hâte un galant habit neuf de satin gris, et, le manteau sur le bras, se rendit au conseil. Dans la cour, et sur l'escalier, sur le palier, partout, il rencontra nombre de gardes, dont il s'étonna peu, averti de la veille, par leur capitaine Larchant, que ces pauvres diables viendraient le prier d'appuyer au conseil leur requête pour être payés. Larchant, qui était malade, maigre à faire peur, faisant d'aulant mieux son personnage de mendiant, disait d'une voix lamentable: «^Monseigneur, ces pauvres soldats vont être obligés, sans cela, de s'en aller^ de vendffe leurs che-
vaux ; les voilà perdus, ruinés. » Tous le suivaient, le chapeau à la main.
Il promit poliment, passa. Mais, lui entré et la porte fermée, la scène changea derrière lui. I^es gardes nettoyèrent l'escalier des pages et de la valetaille, et s'assurèrent de tout. Grillon ferma le château.
Le secrétaire du duc, Péricard, eut la présence d^esprit de lui envoyer un mouchoir, et dedans un billet avec ce mot : « Sauvez-vous! ou vous êtes mort! » Mais rien ne passa, ni mouchoir ni billet.
Guise, entrant et assis, lut du premier coup sur les visages, et se troubla un peu. Il se vit seul, et, soit frayeur, soit épuisement de sa nuit, il ne fut pas loin de se trouver mal : « J'ai froid, » dit-il. Son habit de satin expliquait du reste cette parole : « Que Fou fasse du feu. » Et puis : c< Le cœur me faut... Monsieur de Morfontaine, pourriez-vous dire au valet de chambre que je voudrais avoir quelques bagatelles des armoires du roi, du raisin de Damas ou de la conserve de rose. » On ne trouva que des prunes de Brignoles, dont il lui fallut se contenter.
Son œil, du côté de sa balafre, pleurait.
Sous ce prétexte, il dit au trésorier de Tcpargne : ce Monsieur Holman, voudriez-vous voir à la porte de Fescîtliêi' s'il n'y a pas là un de mes pages ou
quelque autre pour m'apporler un mouchoir. »
Hotman sortit^ mais il paraît qu'il ne put passer ni rentrer. Un valet de chambre du roi apporta un mouchoir au duc.
Le roi, étant alors bien sûr que son homme était là, dit à Révol : « Allez dire à M. de Guise qu'il vienne parler à moi en mon vieux cabitiet. » Révol fut arrêté aux portes par T huissier dans l'antichambre intermédiaire, et rentra tout tremblant. « Mon Dieu! s'écria le roi, Révol, qu'avez-vous? Que vous êtes pâle! Vous me gâterez tout; frottez vos joues, frottez vos joues, Révol. — Il n'y a point de mal, sire, dit-il; c'est l'huissier qui ne m'a pas voulu ouvrir que Votre Majesté ne le lui commande. » IjC roi commanda de lui ouvrir et de le laisser entrer et M. de Guise aussi. Le sieur de Marillac rapportait une affaire de gabelle quand le sieur de Révol entra ; il trouva le duc de Guise mangeant des prunes de Rrignoles. Et lui ayant dit : « Monsieur, le roi vous demande, il est en son vieux cabinet, » il se retire, rentre comme un éclair et va trouver le roi. Le duc de Guise met des prunes dans son drageoir, jette le reste sur le lapis : w Messieurs, dit-il^ qui en veut? » Il se lève; il trousse son manteau sous le bras gauche, met ses gants et son drageoir sur la main de même côté, et dit : « Adieu, messieurs, «
Il heurte à là porte. L'huissier, lui ayant ouvert, sort, ferme la porte après soi.
Le duc entre dans Tantichambre, salue les huit. Il n'y avait qu'eux, ni pages, ni gentilshommes. Il voit Longnac, assis sur un bahut, qui ne daigne pas se lever. Les autres, qui étaient debout, le suivent comme par respect.
« A deux pas de la porte du cabinet, il prend sa barbe avec la main droite, et tournant le corps et la face à demi, pour regarder ceux qui le suivoienl, fut tout soudain saisi au bras par le sieur de Montsériac, qui étoit près de la cheminée, sur l'opinion qu'il eut que le duc vouloit reculer pour se mettre en défense. Et tout d'un temps il est par lui: frappé d'un coup de poignard dans le sein gauche, disant : « Ah! traître, tu en mourras. » En même instant le sieur des Affravats se jette à ses jambes et le sieur de Semalens lui porte par derrière un grand coup de poignard près la gorge dans la poitrine, et le sieur de Longnac un coup d'épée dans les reins, le duc criant à tous ses coups : « Eh! mes amis! Eh! mes amis! Eh! mes amis! » Et, lorsqu'il se sentit frappé d'un poignard sur le croupion par le sieur de Périac, il s'écria plus haut : « Miséricorde! » Et, bien qu'il eût son épée engagée dans son manteau et les jambes saisies, il ne
laissa pas pourtant de les entraîner d'un bout de la chambre à Taulre, au pied du lit du roi, où il tomba.
« Ces dernières paroles furent entendues par son frère le cardinal, n'y ayant qu'une muraille de cloison entre deux : « Ah I on tue mon frère. » Et, se voulant lever, il est arrêté par M. le maréchal d'Aumont, qui, mettant la main sur son épée : « Ne bougez pas, dit-il, mordieu; monsieur, le roi a affaire de vous. » Alors l'archevêque de Lyon, fort effrayé et joignant les mains : <i Nos vies, dit-il, sont entre les mains de Dieu et du roi. »
« -Après que le roi eut su que c'en était fait, il va à la porte du cabinet, hausse la portière, et, ayant vu M. de Guise étendu sur la place, rentre et commande au sieur de Beaulieu de visiter ce qu'il ayoit sur lui. Il trouve autour du bas une petite clef attachée à un chaînon d'or, et dedans la pochette des chausses il s'y trouva une petite bourse où il y avoit douze cens d'or et un billet de papier où étoit écrit, de la main du duc, ces mots : « Pour entretenir la guerre en France, il faut sept cent millelivres lousles mois. » Un cœur de diamant fut pris, dit-on, en son doigt par le sieur d'Anlraguet.
« Pendant que le sieur de Beaulieu faisoit cette recherche, apercevant encore à ce corps
quelque petit mouvement; lui dit : c< Monsieur, pendant qu'il vous reste quelque peu de vie, demandez pardon à Dieu et au roi. » Alors, sans pouvoir parler, jetant un grand et profond soupir, comme d'une voix enrouée, il rendit Tàme, fut couvert d'un manteau gris, et audessus mis une croix de paille. Il demeura bien deux heures durant en cette façon; puis fut livré entre les mains du sieur de Richelieu, lequel, par le commandement du roi, fit brûler le corps par son exécuteur en cette première salle, qui est en bas à la main droite en entrant dans le château, et, à la fin, jeter les cendres à la rivière. »
D'autres ajoutent que le roi, le voyant couché à terre, se mit à dire : « Ah! qu'il est grandi Encore plus grand mort que vivant 1 » Prophétie involontaire que la Ligue sut bien relever, ou que peut-être elle inventa.
D'autres prétendent que, dans la furieuse gaieté d'un lâche tout à coup rassuré, le roi ne se contint pas et lui lança un coup de pied au visage. Chose qui n'est pas invraisemblable. Ce personnage original avait tout à la fois du Borgia et du Sc«pin; avec beaucoup d'esprit» des mouvements très-bas, un violent farceur dans un capucin d'Italie.
Sa grande affaire était de s'assurer du pape,
fie savoir ce qu'en dirait son bon légat, le Vénitien Morosini. Il lui avait envoyé Révol.
L'homme de Venise fut un peu étonné; il n'attendait pas tant du roi. Il vint, vers les onze heures, lui faire visite et causa amicalement, voulant seulement profiter de son émotion pour l'assurer au pape, l'empêcher de se rapprocher du roi de Navarre. Ils allèrent ensemble à la messe.
Sur le passage, le roi vit, entre autres gentilshommes, un ami de ce La Motte-Serrant qui trafiquait de chair humaine et que protégeait Guise; il dit à cet ami : « Monsieur, la loi revit, puisque le tyran est mort. Que votre homme s'y conforme et qu'il se présente en justice. »
Puis, voyant l'évêque de Langres, qui, par Guise, avait extorqué un arrêt du conseil contre sa ville : c< Monsieur l'évêque, dit-il, vous avez fait condamner ceux de Langres sans qu'on les entendît; vous serez condamné vousinême. »
On avait arrêté plusieurs des principaux ligueurs et les princes de la maison de Guise. Le roi les relâcha fort imprudemment, sur les promesses qu'ils firent de calmer Paris*.
Des hommes, comme Brissac, qui lui avaient fait des outrages personnels, n'en furent pas moins lâchés,