‹ La Ligue et Henri IVChapitre 23 sur 37 · SOI · texte numérisé non relu

SOI

Le plus embarrassant était ce terrible cardinal de Guise, le frère du mort, que le roi tenait sur sa lêle dans un grand galetas qu'il avait fait partager en cellules pour y loger des capucins, 11 jetait feu et flamme, « ne souftloit que la guerre, ne rorifloit que menaces, ne haletuit que sang. » Ce prêtre était un militaire; de temps à autre il jetait la soutane, prenait l'épée; récemment, à la tête d'un parti de cavalerie, il avait surpris Troyes. Avec tout cela, il ne s'en croyait pas moins couvert par la tonsure. Les gens qui entouraient le roi et qui avaient participé à l'acte avaient à attendre du cardinal de grandes vengeances. Us lui dirent ces menaces, et, cela ne suffisant pas, ils régalèrent le roi des brocards dont il le criblait. Un jour que quelqu'un lui disait : « Vous piquez trop le roi. — Il ne marche qu'autant qu'on le pique. » Et, voyant aux armes du roi les deux couronnes de France et de Pologne : « Le tondeur fera la troisième. » Et il ajoutait en grinçant : « Oui, je tiendrai sa tête entre mes jambes, pour lui faire, avec un poignard, sa couronne de capucin. »

L'hésitation du roi dura tout le 23 et toute la nuit. Le 24 était la veille de Noël; s'il eût passé ce jour, la fête Teût sauvé. Mais, le malin du 24, on dit au roi qu'il continuait à se démener dans son grenier, à jurer, menacer. Le roi ré-

fléchit qu'après tout il avait le légat pour lui, qui avait fort bien pris la mort de Guise, que, quant à la tonsure et à la pourpre, on excuserail tout sur l'urgence et le danger, que le mariage avec la nièce du pape laverait tout, qu'enfin les temps étaient changés et qu'on n'en ferait pas tant de bruit que de saint Thomas de Canlorbéry. Donc : « Expédions-le, dit-il, qu'on ne m'en parle plus. »

Le capitaine du Gast, qui n'avait pas été de Tautre affaire, se chargea de celle-ci, qui était plus dure, peu de gens voulant tuer un cardinal. Quatre cents écus en firent l'affaire; on eut quatre soldats. Le haut prélat s'y attendait si peu, que, quand il les vit venir, il- dit à M. de Lyon, enfermé avec lui : « Monsieur, ceci vous regarde; pensez à Dieu. — Non, monseigneur, c'est de vous qu'il s'agit. » Le cardinal se confessa, suivit les hommes, et, dans le couloir^ fut tué.

Le roi n'avait pas eu la patience d'attendre tout cela pour aller voir la figure de sa mère. Dès le 25, sur l'acte même et Guise étant tout chaud, il s^élait donné ce bonheur. Par son escalier dérobé qui conduisait chez elle, il descend; il la trouve au lit, qui était malade : « Madame, comment vous portez-vous? — Ohl mon fils, doucement. *— Moi, très-bien,

je suis roi de France, j'ai tué le roi de Paris. » Elle fit une terrible grimace. Mais, se contenant : c< Je prie Dieu que bien en advienne!... Mais donnez-moi un don. — C'est selon, madame... — Donnez-moi son fils et M. de Nemours. — Leurs corps? Oui, mais je garde leurs lêtes. » Du reste, il ne voulait que la mortifier par le refus; il ne les fit pas tuer.

Elle avait espéré que. Guise ayant Tayantage, mais un avantage incomplet, elle replacerait dans le conseil son Villeroy et son Cheverny, les deux béquilles par qui, tant bien que mal, boitant de ci, de là, elle continuerait de marcher. Mais, voyant Guise mort, elle se retourne vite : « Mon fils, dit-elle, il faut vous saisir d'Orléans. » Quelques-uns même assurent qu'elle lui conseillait d'appeler le roi de Navarre.

Cela n'empêcha pas qu'elle ne se levât et ne se fît porter chez le cardinal de Bourbon pour se laver les mains de ce qui s'était fail et lui protester de ses sentiments invariables. Le vieil homme la reçut avec des pleurs, avec des cris, une fureur épouvantable, de ces colères apoplectiques, comme en ont les vieillards ou les petits enfants : « Madame! madame! voilà encore un de vos tours... Vous nous faites tous mourir! » Il lui parla comme si elle avait tout arrangé et conseillé, mis doucement le cerf au

filet, lâché la meute. Il la maudit, appela sur $lle toutes les foudres. Et, ce qu'elle craignait plus, il lui fît \oir que, celte fois, des deux côtés, elle était prise et trop connue, qu'elle n'avait plus rien à faire en ce monde, qu'elle pouvait fermer boutique, s'en aller intriguer là-bas.

Elle eut beau protester, jurer, il n'en tint compte, n'entendit rien. Elle vit que c'était fini et qu'on ne la croirait plus. Toutes ses paroles lui rentrèrent, lui reslèrent à la gorge, l'étouffèrent. Elle s'en alla; et, comme elle avait déjà une petite fièvre, la pauvre femme n'en releva pas. Brantôme, son admirateur, dit crûment « qu'elle creva de dépit. »

Son fils, pendant les quelques jours qu'elle vécut (jusqu'au 5 janvier), ne quitta guère son chevet, soit par un reste d'attachement et d'habitude, soit par curiosité de voir si, en mourant, elle n'intriguerait pas encore et ne ferait pas quelque coup fourré. Il la pleura d'un œil, et pas longtemps; il avait bien d'autres affaires.

Ses domestiques aussi pleuraient, la voyant criblée de dettes, et pensant que la succession ne payerait pas leurs legs, quoiqu'on vendît ses riches meubles et ses grands domaines à l'encan.

Elle n'avait jamais cru qu'à l'astrologie^ et

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toujours ses astrologues lui avaient dit de se défier de Saint-Germain. Voilà pourquoi elle n'aimait guère à habiter Saint-Germain-en-Laye, ni même le Louvre sur la paroisse Saint-Germain-l'Auxerrois. Aussi elle bâtit, tout près, l'hôtel de Soissons (Halle-au-Blé), dont on voit encore la tourelle. Mais voici que ce Saint- Germain, qui devait l'enterrer, n'était pas un Heu, mais un homme. Quand elle fut très-bas, tout le monde la laissa là, et il n'y eut qu'un bon gentilhomme, Julien de Saiht-Germain, homme doux et honnête, pourvu d'une abbaye, qui s'inquiéta de la vieille âme et l'assista de ses prières jusqu'à ce que cette âme s'envolât on ne sait trop où.

11 n'y avait pas à songer à la transporter à Paris, où on Feût jetée à la voirie comme ayant fait tuer Guise. On la mit provisoirement à Saint- Sauveur de Blois. Et ce provisoire dura très-longtemps. Son fils n'eut guère le temps d'y songer, Henri IV encore moins.

Le plus désagréable, dit Pasquier, fut que, comme à Blois, on n'avait pas ce qu'il fallait pour bien embaumer, ce corps sentit bientôt si mauvais dans l'église, qu'il fallut Tenlever de nuit; on le mit en terre avec les premiers venus, et, par précaution, dans un endroit dont personne ne se doutait.

Ce lie fut que vingt et un ans après que ses os furent apportés à Saint-Denis dains le splendide tombeau d'Henri II, qui est, à lui seul, ime sorte de ohapeUe, et où elle ^'était fait sculpter classiquement, c'est4-dire toute nue.

Le cœur, s'il y en avait, ou si on put le retrouver, fut mis aux Gélestins d£ins dette unie dorée qu'on voit maintenant au Louvre, soutenue par trois gentilles et moelleuses figures de Germain Pilon^ qui certainement sont d^ portraits. Ces belles sont. Jà .chargées de figurer les trois vertus théologales, qui furent, comme on sait, dans le cœur de Catherine, la Foi, l'Espérance et la Charité. .

Si l'inscription ne le disait, on venait plutôt dans la ronde gracieuse qu'elles fcmt en se donnant la main la danse ci^s saisons et des heures, le chœur insouciant qu'elles mènent en se moquant de nous.

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