Chapitre XVIII et XIX. — Vers le mais d'avril 89, le légat
Morosini s'élant retiré à l'abbaye de Harmoutiers, le roi y vient pour se recréer, dit-il, puis il avoue que c'est pour parler au légat. — Il s'excuse de s'appuyer sur l'alliance des hérétiques. — Suit un dialogue très-vif. A tout ce qu'objecte rhommedu pape, le roi répond toujours parFimpos* sibilité d*apaiser les calholiques. « Que voulez-vous que je fasse si le duc de Mayenne vient pour me couper le cou, il me faut bien une épée, recourir aux hérétiques, aux Turcs même. Ils veulent absolument ma tête, et moi je veux la garder, etc., etc. — Le cardinal Cajetano fait, le 28 marsr 1590, un long rapport sur la situation. — Si le Navarrais> arrive à la couronne, il faudra peu de temps pour que la religion soit exterminée. — Villeroi lui a conté un entre tien de Mornay, d'après lequel k le Navnrrais ne se fera pa.< a catholique, mais laissera tout le monde croire et vivre a « sa guise ; il réformera le catholicisme, se fera roi des Ro- « mains, envahira lllalie, bouleversera la chrétienté. » — c( Le Navarrais, dit Cajetano, a su par des lettres intercepa tées que le pape me donnait ordre de semer la division « parmi les princes du sang. ^
On est saisi d'étonnement en voyant, quelques feuilles plus loin, Henri IV devenu si indifférent au parti protestant, qu'il songe à épouser une fille de Philippe II (26 juin 1597). La grande crainte du pape à cette époque, c'est qu'à la mort d'Ëlisabelh Henri IV ne fasse tomber la succession d'Angleterre dans les mains du roi d'Espagne; cette idée monstrueuse parait si naturelle au pape, qu'elle fait son inquiétude; il y pense jour et nuit! (Archives de France ^Extraits des Archives du Vatican y carton L. 388.)
Les Archives de Suisse contiennent plusieurs pièces intéressantes sur cette époque. Celles de BeiTie éclairent la destinée du fils aine de l'amiral. Dans les Registres du conseil de Genève^ on trouve la manière étrange dont on avait imaginé d'annoncer l'abjuration aux étrangers. Le chancelier écrit : S. M. demeure en l'Eglise où elle a été
baptisée. » (Communiqué par MM. Bétant et Gabcrel.) — Cf. la correspondance d'Henri avec le landgrave, éd. Rommel; une très-curieuse brochure de M. C. Read : Henri IV et le ministre Charnier, 1854; en6n, le charmant livre de JM. E. Jung, Re^iri IV écrivain. — J'ajourne beaucoup de choses. Yoir l*important ouvrage de M. Poirson et mon volume suivant.
Notes de la Conclusion, p. 454. — Luther fut réellement le premier apôtre de la tolérance. Il y a des textes pour et contre dans TÉvangile. Les Pères sont partagés : saint Hilaire, saint Ambroise et saint Martin sont pour; saint Cyprien, saint Augustin, sont contre, et ce sont ces derniers que toute TEglise a suivis, et les conciles, etles papes, et «aint Thomas d'Aquin. — Luther n'iiésite pas. Il tranche ainsi la question : ce L'usage de brûler les hérétiques vient -de ce qu'on craignait de ne pouvoir les réfuter. » Léon X et Ja Sorbonne le condamnent (error 33) pour avoir avancé : Hereticos comburitsse contra voluntatem Spiritûs. II avait dit. (à la noblesse allemande) : « Contre les hérétiques, il faut écrire, et non brûler. » Dans son explication de saint Matthieu (XUI, 24-30) : a Qui erre aujourd'hui n'errera pas demain. Si tu le mets à mort, tu le soustrais à Taction delà parole et tu empêches sou salut, ce qui est horrible... Oh! que nous avons été fous de vouloir convertir le Turc avec l'épée, Thérétique par le feu et le Juif à coups de bâr ton! » Le 21 août 1524, il intercède auprès de l'électeur > pour ses ennemis, Mûnzer et autres : « Vous ne devez point les empêcher de parler. Il faut qu'il y ait des sectes et que la Parole de Dieu ail à lutter... Qu'on laisse dans son jeu le combat et le libre choc des esprits. — La guerre des paysans qui ne Técoutèrent pas et le mirent dans une si grande colère ne lui fit pas cependant modifier ces doctrines. Il autorise seulement les princes à se faire obéir et à réprimer
Vesprit de meurtre (4 février 1525). En i580 encore (sur le psaume 82), il ne demande contre les blasphémateurs publics que leur éhignement. — Un savant et consciencieux ministre d'Alsace, M. Mùntz, qui connaît à fond Luther, et que j'ai consulté, me répond : € Je ne connais de lui aucun passage où il approuve qu'on punisse l'hérétique paisible qui ne prêche pas la révolte et le meurtre. »
P. 458. Palissy, Paîestrina. — Pour la bénédiction de ce livre, finissons par ces innocents, le protestant, le catholique. J'ai tiré ee que j'ai dit de Palestrina des Memorie du ehanoine Baïni, très-lumineusement résumés dans, un excellent article de M. Deléduse (ancienne Revue de Paris).
Quant à Palissy, je serais inconsolable de n'en pas parler tout au long si M. Alfred Dumesnil n'en avait fait si bien la légende. Un mot seulement sur son séjour aux Tuileries. Ce sont de ces spectacles où Dieu s'amuse, que ce bon homme, ce saint^ ait été logé au palais de la SainUBarlhélemy par Catherine, danssa ménagerie avec ses bêtes, oiseaux, poissons, à côté de l'astrologue et du parfumeur* trop connu I... Elle prenait plaisir à voir Palissy orner ses vases de plantes d'un vert pèle où couraient des serpents.
Sa poterie lui sauva la vie, et fit excuser son génie de naturaliste. Admirablement étranger aux sottes sciences du moyen âge, il avait un sens pénétrant pour toute chose d'expérience et de vérité, une seconde vue lointaine des vraies sciences. II semblait que la nature, charmée de trouver un Immme si ignorant, lui dit tout, comme à son enfant. Il voyait au sein de la terre couler les eaux, sourdre les fontaines, monter la sève aux plus secrètes yeioes des plantes. Il entendait parfaitement la formation des coquillages et l'élaboration profonde du monde des mers. Le premier, il ramassa toutes sortes de curiosités et fit un Cabinet d*hîstoire naturelle. Beaucoup de gens demandant ce que signifiait tout cela, il commença (1575) à enseigner, non
telle science (faisant profession de ne rien savoir), mais seulement ce qu'il avait vu, trouvé, expérimenté.
Ce qu'il regarde volontiers dans les choses de la nature, ce qu'il observe avidement et voudrait imiter, ce sont les arts ingénieux par lesquels elle protège les plus humbles de ses enfants. Les volutes des coquillages où ils se retirent, s'abritent et trouvent tant de sûreté contre la violence des flots, contre la rage d'un monde de destructeurs, lui font envie ; il les propose comme modèle originaire des forteresses les plus sûres. Ah ! pourquoi Dieu n'a-t-il donné le refuge au moins de l'huitre et du moule, la carapace des tortues, à ce grand peuple poursuivi, à ces infortunés troupeaux de vieillards, d'orphelins, de femmes, qui, désormais sans foyer, s'enfuient, éperdus, sur les routes de France?... Le rêve des Iles bienheureuses dont se berça Fhumanité, les solitudes d'Amérique où nos fugitifs qui cherchaient la paix trouvèrent la mort et l'Espagnol, tout cela n'arrête pas l'imagination de Palîssy, positif jusque dans ses songes. Le sien, c'est une œuvre d'industrie, un vaste jardin établi dans une position forte et savamment fortifiée où il ferait un château de refuge pour sauver les persécutés. Les sciences de la nalure ont été précisément cet abri pour Tâme humaine.
Ce pauvre homme, méprisé, jeté a la voirie avec les chiens; n'en commence pas moins le vrai nouveau monde. Il termine le seizième siècle et le dépasse. Par lui, nous passons de ceux qui devinèrent la nature à ceux qui la refirent, des découvreurs aux inventeurs^ créateurs et fabricateurs. — De lui est cette parole : « La nature la grande ouvrière; ïhomme ouvrier comme elle, i» — Le seizième siècle n'a pas été perdu, puisqu'il finit par un tel mol. Combien nous voilà loin de Xlmitation monastique, froide et stérile I La chaude imitation dont il s'agit ici, c'est le prolongement de la création.
(15 octobre 1856.)