CHAPITRE m
Des sciences avant la Saint-Barthélémy.
Que rhistoire est pesante! Et comment le grand souffle du seizième siècle, qui naguère me donna mon élan de la Renaissance, m'a4-il brusquement délaissé? (kunment, chaque ma-* tin, en me rasseyant à ma table, me trouvé-je si peu d'haleine, si peu d'envie de poiirsuivre cette œuvre?
C^est justement parce que j'ai suivi fidèlement le grand courant de ce siècle terrible.
J'ai déjà trop agi, trop copibattu dans ces derniers volumes ; la lutte atroce m'a fait tout ou* blier ; je me suis enfoncé trop loin dans ce carnage. J'y étais établi et ne vivais plus que de sang.
Mais, une fois tombé dans la fosse de la Saint-Barthélémy^ ce n'est plus l'horreur seu*^ lement qui envahit Phistoire. C'est la bassesse ea toutes choses, la misère et la platitude. Tout pâlit, tout se rapetisse. Et il ne faut pas s'é* tonner si le cœur manque à l'historien.
Que ferai-je? Je retournerai un moment en arrière, et je reprendrai force aux grandes sources de vie s^énéreusê que j'avais laissées derrière moi.
Car, pendant qu'à l'aveugle je m'acharnais à l'histoire du combat, enfermé dans la mort et ne voyant plus qu'elle, la vie sous terre a coulé par torrents.
Même en ce moment exécrable de la Saint- Barthélémy, j'ai parlé de Paris, du Louvre, des Tuileries, du palais de la reine mère, où la veille se tint le conseil du massacre. Mais, dans le jardin même de ce palais tragique, un inventeur, un simple, un saint, Palissy, a inauguré les sciences de la nature.
Je viendrai à lui tout à l'heure. Auparavant, un mot sur l'histoire des génies sauveurs qui, à travers les destructions, ont réparé, consolé et guéri.
Spectacle touchant, mais bizarre. En dessus, la pc^itique et la théologie roulent leur char d'airain, admirées et bénies de l'humanité qu'elles
écrasent. En dessous, la science suit leur course, le baume à la main, ramasse les victimes el rapproche les lambeaux sanglants.
C'est une histoire immense et difficile que je n'ai nullement la prétention de raconter.
Je veux me donner le bonheur de Tindiquer seulement, non pour servir aux autres qui la liront bien mieux ailleurs, mais pour me servir à moi-même. Entrant dans les temps de bassesse, de mensonge, qu'il me faut passer, je m'arrêterai ici,^ je m'y assoirai un moment ; j'y boirai un long trait d'humanité, de vérité.
Qu'on sache donc qu'au seuil de ce siècle sanglant commencèrent deux grandes écoles des ennemis du sang, des réparateurs de la pauvre vie humaine, si barbarement prodiguée.
Au moment où Gopernik donne au monde la révélation de la terre, ceux-ci semblent lui dire : a Vous n'avez trouvé que le monde; nous trouverons davantage; nous découvrirons l'homme. »
L'homme et son organisme mtérieur, dont Vésale est le Christophe Colomb, — l'homme et la circulation de la vie, dont le Copernik fut Servet.
Son mariage enfin avec la Nature, leurs proondes amours, et leur identité. C'est la révélation de Paracelse.
Parlons de celui-ci d'abord.
Pour entrer dans celte voie neuve, il était nécessaire d'en arracher d'abord l'épouvantable amas de ronces qu'on y avait mis depuis deux mille ans. 11 fallait que cet amant impatient de la Nature^ avant d'aller à elle, la délivrât par un grand coup.
Paracelse était homme de langue allemande et né, dit-on, dans les montagnes de Suisse. On ne sait guère quelle avait été sa vie. Il fit son coup d'État à trente-quatre ans. Ce fut à Bâle, en 1527, au point solennel de l'Europe où le Rhin tourne entre trois nations, que ce Luther de la science mit sur un même bûcher tous les papes de la médecine, les Grecs et les Arabes, les Galien et les Avicenne. Il jura qu'il ne lirait plus, et se donna à la Nature.
Chercheur sauvage des mines et des forêts, ce gnome ou cet esprit fouille la terre, interroge les sources, converse avec les plantes, intime ami des Alpes, confident des Carpathes, amant des vallées du Tyrol. L'humanité malade le suit ; il peuple les déserts.
Il eut cela de commun avec Copernik, qu'observateur pénélrant entre tous, il domina l'observation, lui donna la raison pour guide et pour maîtresse.
Ayant brisé raulorité des livres, il eu brisa
une autre dont on se défait difficilement, celle des sens et de l'apparence* Il hasarda, d'un instinct prophétique, le mot de la chimie moderne, le mot de ïjavoisier : L'homme est une vapeur condensée, qui retourne en vapeur.
Dès ce moment» quelle facilité d'amalgame ! La barrière est rompue entre l'homme et la nature. L'un et Vaut 1*6 est chimie. La médecine est chimie, comme la vie elle-même dont elle est la réparation.
Adieu tous les miracles et les interventions surnaturelles. L'homme peut tout, mais par la Nature. Nul miracle que de Dieu le Père. Un malade disant qu'il s'est muni du corps du Christ, Paracelse prend son chapeau : « Puisque vous avez déjà un autre médecin, je n'ai rien à vous dire. »
Il disait, non sans cause, que sa réforme était bien autre chose que celle de Luther. La Grâce qu'enseigne Paracelse, c'est celle de la Nature, son hymen avec l'homme. Il les croit tous deux d'une pièce, assimile leurs lois, y voit l'identité de génération et d'amour. Vues fécondes qui menèrent bientôt Gessner à classer les plantes par la génération, Césalpin à assimiler les semences végétales à l'œuf des animaux, à professer le rapport des deux règnes.
M. Cuvier et d'autres ont enfin avoué, pro* «lamé le génie, tant contesté, de Paracelse. Elil
qui en douterait, en ouvrant au hasard son livre surprenant, mais touchant et sacré, sur les maladies de la femme ? Personne encore (6 temps barbares!) n'avait compris nos mères, nos femmes, chère moitié de l'espèce humaine. Ce grand homme dît le premier : « La femme est tout autre que l'homme ; elle est un être à part ; ses maladies sont spéciales. Elle est sous Tinfluence souveraine d'un seul organe. Elle est un' monde, pour contenir un monde. » Haute révélation physique, première explication profonde et sérieuse du Fons viventium (la source des vivants, la fontaine sacrée d'où court le torrent de la vie).
L'Allemagne s'est prise à la nature, qu*elle pénètre par la chimie. La France à l'homme, qu'elle révèle, explique par l'anatomie. Pourquoi, de toutes parts, les grands anatomisles viennent-ils étudier à Paris? On l'a vu de nos jours encore. L'anatomie, la chirurgie, les arts hardis du fer, sont ici, non ailleurs : ici un scalpel acéré d'analyse, et dans la main et dans l'esprit.
Quel spectacle plus grand que celte école de Paris, de 1551 à 1534, quand, devant la chaire de Gunther, deux héros furent en face, le Belge et l'Espagnol, le grand Vésale, le pénétrant Servet?
Je dis héros* Il fallait l'être pour triompher de tant d'obstacles. Jusqu'en 1555, ce fut un hasard
OU un crime de disséquer. Heureusement, un homme de vingt ans, que rien n'épouvantait, Vésale, dès 1534, est à lui seul le pourvoyeur de l'école de Paris.
Rien n'était plus hardi. Où prendre des cadavres ? auix Innocents, dans la population serrée du quartier marchand de Paris? C'étaient des corps malades, et dangereux dans les épidémies fréquentes de l'époque. Sur cette terre pestiférée du grand cimetière des Innocents, la nuit erraient des filles, logeant près des Charniers et faisant l'amour sur les tombes.
Montfaucon valait mieux. Mais quoi? c'était la justice du roi et les pendus du roi. Les descendre d'un gibet de trente pieds, souvent observé des archers, c'était chose hasardeuse. Les parents y veillaient souvent, le peuple aussi, avec sa haine et ses terreurs, ses contes d'enfants tués par les juifs, de corps ouverts vivants par les médecins. Le hardi disséqueur eût pu périr xlisséqué sous les ongles.
Mais plus le péril était grand, plus grand fut l'amour de la science.
Ce cadavre pour lequel il venait de hasarder sa vie, de quel œil perçant il le regardait! de quelle ardeur d'étude, avide, insatiable! Le fer, la plume, le crayon à la main, il disséquait, dessinait, décrivait.
Il ne quitta Paris que pour un autre laboratoire, meilleur encore, l'armée de Gharles-Quint. Il y fut justement à la terrible époque où celte armée fut décimée, détruite, où les yieilles bandes de Pavie furent exterminées par leur maître (1538- 1539). Les corps ne manquèrent pas. Yésale, d'une expérience infinie à vingt-huit ans, avait vu l'homme le premier. Il enseigna à Padoue, il imprima à Bâle (1543). Cette ville, libre entre toutes, permit et divulgua la grande impiété. Le corps humain, ce mystérieux cheM'œuvre. que, pendant tant de siècles, on enterrait sans le comprendre, éclata dans la science par la description de Yésale et les planches attribuées. au Titien.
Au moment même, un Français, Charles Estienne, fils et successeur du grand imprimeur, avait fait imprimer une complète description de l'homme, mais elle ne parut que plus tard. Celles d'Estienne et de Yésale furent très-probablement Tœuvre collective, le résumé des travaux communs de l'école de Paris.
Une pensée possédait cette école, une recherche qui remplit tout le siècle, recherche parallèle à celle du mouvement des deux; c'est celle du mouvement intérieur de l'homme, la gravitation de la vie et la circulation du sang.
Le sang solide, c'est la chair ; la chair fluide, c'est le sang. Ce n'eût été rien de savoir les
formes arrêtées de Torganisme, si on ne 1 avait poursuivi dans sa fluidité qui fait son renouvel* lement.
Dès le commencement du siècle, l'inquiétude commence sur cette question. On dispute sur la saignée. Où vaut-il mieux saigner? Au mal, ou loin du mal, pour en distraire le sang et l'attirer ailleurs? Cela mène à chercher comment circule le sang. Cent ans durant, on poursuit ce mystère.
A Paris Sylvius, à Pàdoue Acquapendente, décriront les valvules qui, baissées, relevées tour à tour, admettent et ferment le courant. Les maîtres de la science, même Yésale et Fallope, niaient l'existence de ces portes et méconnaissai^it le mystère, quand déjà il était trouvé, décrit et imprimé.
L'Aragonais Servet, élève de Toulouse et de Paris, dans son orageuse carrière où il ne sembla occupé que de ramener le christianisme à la prose et à la raison, aperçut sur sa route ce secret capital de la circulation du sang. Il Ta longuement, nettement, doctement expliqué dans un livre de théologie où on ne serait guère tenté de le chercher. Ce livre, hélas ! brûlé avec l'auteur sur un bûcher de Genève où on mit toute l'édition, ce livre survécut par miracle en deux exemplaires seulement^ qui tombèrent du bûcher^
jaunis par le feu et roussis. Il en existe un heureusement à notre grande bibliothèque. Le secré^ taire de TAcadémie des sciences vient de réimprimer les pages de la découverte.
La fonction première fut connue, celle qui ne peut comme les autres se suspendre ni s'ajourner, celle qui inexorablement, minute par minute, doit s'exercer sous peine de mort. Condition suprême de la vie, qui semble la vie même.
Servet n'avait pas dit la route par où il arriva. Il fallut pour la retrouver un demi-siècle encore et le génie d'Harvey. Mais le fait fut connu. L'humanité put voir avec admiration le charmant phénomène de délicatesse inouïe, le croisement de cet arbre de vie a où la masse du sang, dit Servet, traverse les poumons^ reçoit dans ce passage le bienfeit de l'épuration, et, libre des humaurs^ grossières, est rappelée par l'attraction du GCBur. y>
Une krme du genre humain est. tombée sur cette page. Un transport de reconnaissance, un ravissement religieux, une horreur sacrée saisit l'homme en surprenant Dieu sur le fait dans sa création incessante du miracle intérieur qui dépasse rharmonie des cieux.
Qu'est-ce que le XVI* siècle en son fait dominant? La découverte de l'arbre de vie, du grand mystère humain. 11 ouvre par Servet, qui
trouve la circalatioA pulmonaire, et il ferme par Harvey, qui démontrera la circulation générale. Il enferme Vésale, Fallope, etc., fondateurs de l'anatomie descriptive ; Ambroise Paré, créateur de la chirurgie.
Ainsi monte sur ses trois assises la tour co-^ lossale de la Renaissance, — astronomique, chimique, anaiomique, — par Copernik, Paracelse el Servel.
Comment s'étonner de la joie immense de celui qui vit le premier la grandeur du mouvement?
Un vrai cri de Titan, devant cette audace de rhomme, échappe à Rabelais dans son PantOr gruel : « Les dieux ont peur ! »
Mais, si prodigieuse que fût cette tour, il y manquait le dôme, la lanterne ou la flèche hardie, qui fermerait les voûtes. On se rappelle oe moment décisif où sur l'eflfrayant exhaussement de Santa Maria del Fiore, sur cette menace architecturale qu'on ne regarde qu'en tremblant, Rrunelleschi, le fort calculateur, ose, avec un sourire, jeter le poids de la lanterne énorme, et dit ; « La voûte en tiendra mieux 1 »
Telle fut l'impression du monde, quand par* dessus ces constructions colossales^ quand pardessus Colomb et Copernik, par-dessus Vésale et Servet, Luther et Paracelse, un homme, armé du rire des dieux, de ce rire créateur qui fait
les mondes^ posa le couronnement, Véducation humaine de la science et de la nature.
Le bon et grand Rabelais, à ces génies tragiques, aux foudroyants théologiens, aux chimistes fougueux, aux furieux anatomistes (Fallope obtint des corps vivants), à ces effrayants médecins de l'âme et du corps, Rabelais ne dit qu'un mot, en souriant : « Grâce pour l'homme! »
Nourri dans la campagne^ avec les plantes, à Montpellier ensuite, la ville des parfums et des fleurs, il avait pris leur âme et le sourire de la nature, la haine de l'anti-physis (antinature), la peur que la science nouvelle ne refît une scolaslique.
Ces côtés de Rabelais n'ont été, je l'ai dit, mis en pleine lumière que par un paysan, un solitaire, ami des plantes, comme fut le bon docteur de Montpellier, le compatissant médecin de l'hôpital de Lyon. Tous s'étaient arrêtés, au seuil du livre, rebutés et découragés, ne voyant pas qu'à l'homme malade, nourri, comme la bête, de l'herbe du vieux monde, il fallait d'abord donner la Fête de Vâne, pour pouvoir dire ensuite avec la belle prose:
Assez mangé d'herbe et de foin !
Laisse les vieilles choses. . . Et v«a !
Le procédé de Rabelais est justement celui
de Paracelse. Pour guérir le peuple, fl s'adresse au peuple, lui demande ses recettes; pas un remède de berger, de juif, de sorcier, de nourrice, que Paracelse ait dédaigné. Rabelais a de même recueilli la sagesse au courant populaire des vieux patois, des dictons, des proverbes, des farces d'étudiants, dans la bouche des simples et des fous.
Et, à travers ces folies, apparaissent dans leur grandeur et le génie du siècle et sa force prophétique. Où il ne trouve encore, il entrevoit, il promet, il dirige. Dans la forêt des songes, on voit sous chaque feuille des fruits que cueillera Favenir. Tout ce livre est le rameau d'or.
Le prophète joyeux qui semble aller flottant comme un homme ivre, marche très-droit; qu^on y regarde bien. Dans sa course fortuite^ en apparence, il touche justement et saisit les traits essentiels qui dominent tout :
Vexaltution de la vie^ ritnpatience de l'homme pour se donner Tivresse d'un moment et l'infini des rêves, est signalée par le bizarre éloge du Pantagruélion. Dans l'amortissement des temps énervés qui vont suivre, un grand et sombre phénomène doit commencer bientôt, l'invasion des spiritueux.
Dans la science, le fait supérieur qui les résume tous relie les découvertes, et constitue Fen-
semble comme tout harmonieux, la drculalim de la viCy la solidarité de l'être, l'infatigable échange qu'il fait de ses formes diverses, les emprunts mutuels dont s'alimenlenl les forces vivantes^ tout cela est dit au passage capital du Pmtagruel, dans une magnifique ironie. Mes dettes! dit Panurge, on me reproche mes dettes! Mais la Nature ne fait rien autre chose; elle s'emprunte sans cesse, se paye pour s'emprunter encore, etc.
L'ouvrage, comme on sait, est un pèlerinage vers l'oracle de la Lumière. Deux énig^ mes poursuivent les pèlerins sur tout le chemin ; elles reviennent partout en vives satires : l'une, c'est la justice ^ la mauvaise justice du temps, stigmatisée de cent façons; l'autre, c'est le mariage, la feinmej ce nœud essentiel des mœurs et de la vie.
La Loi, la Grâce, la justice et l'amour, c'est bien là en effet la double énigme qui contient tout le reste, le problème profond de ce monde. Le grand rieur le pose. Nul génie ne l'eût résolu. Le temps seul, de ce livre obscur, permet à chaque siècle d'épeler une ligne.
Le seizième siècle est admirable ici. Il sent que tout tient à la femme. Non pars, sed tatum. L'éducation de la femme occupe le grand
Luther, et ses maladies Paracelse. Sa satire, son éloge, remplissent la littérature, les livres d' Agrippa, de Vives. Elle domine ce temps, le civilise, le mûrit, le corrompt.
Rabelais voit en elle le sphinx de l'époque qui seul, en bien, en mal, en sait le mot. En face des Catherine et des Marie Stuart, de divines figures apparaissent pour venger leur séxe. Nommons-en deux, l'admirable Louise, la femme du grand Dumoulin, qui le délivra de captivité, qui vécut et mourut pour lui.
Nommons celle qui continua le martyre de Coligny dans les cachots, madame TAmirale, ce la perle des dames du monde. »
— Ci — («5(8)