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CHAPITRE DIXIEME

< Il faut que noat rérei lions tous en nos rœnrs rantiqac rerta française. >

Lettre tTHenn IV.

Un pays ne reste pas durant quarante années en proie aux luttes intestines, sans qu*il se forme dans son sein des plaies douloureuses.

« Sur cent quarante évèchés, écrivait dans un Mémoire au Pape le Légat cardinal de Florence, quarante-trois sont dépourvus de titulaires. Parmi les prélats il n'y a pas beaucoup d'hommes soigneux {accwati) ; ils sont très négligents pour les ordinations, et de là viennent tant de prêtres ignorants, mendiants, sans titre, tant de personnes entrées dans les ordres avant Tûgc et sans préparation, surtout parmi les religieux... Les revenus de plusieurs évêchés vacants appartiennent à des soldats, à des femmes, h des princes, ce qui est abominable. Le Roi le sent bien. Ce désordre est né pendant les troubles lors qu*il n'y avait pas un roi reconnu

par tous, et sous' ce rapport la Ligue a fait comme Taulre parti. Beaucoup d*abbayes, de prieurés sont ainsi possédés (1). »

« Les ordres relijgieux sont presque tous dans une mauvaise voie. Les religieux, dissolus et ignorants, ont de fâcheuses habitudes... On n'observe plus la règle dans les couvents, sauf chez les Chartreux... Les réformés de Saint- Bernard ont une bonne conduite... Les Capucins sont bien vus ici... Les Célestins se conduisent bien, ainsi que les moines noirs de Saint-Benoît. Les autres sont mauvais^ font grand scandale et donnent lieu à beaucoup de plaintes. »

« La plus grande partie des religieuses sont dans la mauvaise voie ; elles ne gardent plus la clôture, restent des mois entiers chez leurs parents, et portent des habits immodestes ; les abbesses font figure d'héritières. 11 y a des maux infinis : simonies, violences, faveurs injustes. On donne le titre d'abbesses à des enfants. Quelques monastères observent leurs règles, mais c'est le petit nombre en comparaison de ceux oii il y a du désordre. Et ce qui se passe à Paris existe dans tout le royaume. Les évéques s'excusent en disant qu'ils n'ont pas d'autorité pour se faire obéir. .. C'est ud monde qui se gouverne au hasard et on s'étonne de le voir durer, cela ne peut ainsi aller très longtemps... tout s'assombrit. 9

c( Ces malheurs, continuait le cardinal de Florence, ont eu pour principe les hérésies, et les hérésies se sont développées à cause des grands abus qui se rencontraient (2). » Il s'agissait donc de les réformer et après la bataille il fallait

(1) Le lieutenanlet les gens du conseil de la ville de Reims avaient déjà écrit au Pape, le 15 juin 1581 : « Le cardinal Caielan a peu voir tant de belles viUes et abbaics ruinées faulte de la non résidence des évéques el des abbés entrés par la fenestre et non par la porte suivant les saints conciles et ordonnances de l'Église. C'est ce défault géaénd qui a produit les hérésies et toutes le^ misères et aSecUons de ce pauvre roiaulme de France. » Arch. du Vatican, Lellere di Francia, U XXI, f^ 247.

(2) Arch. du VaUcan, Lettere di Francia, t XLV, f « 23 et suiv. 8 septembre 1597. Il fut depuis Pape sous le nom de Léon XI.

RÉSUMÉ ET GONCLUSIOB 68S

panser les blessures. On le fit, et les tristes prévisions du Légat furent heureusement déjouées par ce mouvement de réforme catholique, inaugurée au Concile de Trente sous l'inspiration des Souverains Pontifes^ et secondée dans notre pays par de vrais apôtres, sous la protection du Roi très chrétien.

Il y avait en France de nombreux éléments de bien. « Je crois pouvoir dire sans me tromper, écrivait le Légat, que la France est toute dévouée au Saint-Siège romain et au Pape... Les quatre cinquièmes des catholiques sont bons chrétiens et vivent avec beaucoup de religion et de simplicité. y> Aussi après la paix le bien put renaître et se développer. Il y avait encore des vertus et bientôt on allait voir des saints. Tous les documents attestent la décadence amenée par Toubli des règles ecclésiastiques, mais tous les documents attestent aussi la lutte, la réforme et bientôt la victoire.

Quelle a été à ce point de vue de la restauration sociale de la France, Tinfluence de la Ligue ? À-t-elle favorisé ou retardé l'œuvre de Dieu? Un coup d'oeil rapide sur l'histoire de ces dix années nous donnera, avec le résumé des événements que nous venons de raconter, la réponse à ces questions.

Elles se posent d'elles-mêmes, car c'est la conclusion à tirer de ce récit.

Au milieu de guerres civiles ou de luttes religieuses, de combats ou de crimes, d'ambitions généreuses ou égoïstes, les idées et les sentiments qui se traduisent dans les actes s'appuyent alors sur deux principes, distincts assurément d'origine et de valeur, mais tous deux légitimes, car l'un et l'autre procèdent d'une loi d'ordre et de justice, voulue ou indiquée par Dieu : l'un vrai d'une manière absolue, de

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droit divin, c'est le principe catholique; Tautre vrai d'une manière contingente ou relative, de droit national, c'est le principe politique.

J'entends ici par principe catholique le devoir qu'ont les individus de vivre selon les lois de Dieu et par conséquent le droit qu*ont les peuples^ société d'individus, d'être gouvernés par un pouvoir apportant à ces lois la fidélité, la protection, à tout le moins le respect.

J'entends par principe politique le droit qu'ont les peuples de déterminer implicitement ou explicitement la manière dont le pouvoir sera parmi eux transmis ou exercé, et par suite le devoir qu'ils contractent d'observer sur cette transmission et cet exercice les coutumes anciennes, les usages sanctionnés par les siècles, dès lors évidemment les pins conformes au génie de ces peuples, aux mœurs et institutions qu'ils tiennent de leurs ancêtres.

La séparation de ces deux principes, leur lutte, leur réunion à la fin du xvi* siècle, telle est l'histoire des dix années que nous venons de raconter (1888-1595).

Les protestants attaquaient à la fois l'Église, tête de la société religieuse el le Roi, chef de la société politique. Les armes à la main ils troublaient et voulaient modifier, — on ne peut le nier, — les rapports alors existants entre l'Église et l'État depuis longtemps intimement unis, selon ce vieux dicton :

Mariage est de bon devis De l'Eglise et des fleurs de lys, Quand l'un de l'autre partira L'un Cl lautre s'en sentira.

Or la Ligue ou Union des catholiques fut à son origine un ensemble d'associations locales formées pour défendre contre les proteiL.ints les intérôts de la religion, Tautorité du Roi et « les libertés anciennes. »

Un Dieu, un Roy, Une Foy, une Loy.

RÉSUMÉ ET CONCLUSIOS 687

Ce fut le cri des Ligueurs de Picardie en 1577, ce fut le cri des Ligueurs d'Abbeville, de Lyon, etc., en 1589, fidèles les uns et les autres à la foi religieuse et à la loi politique de leur pays; nos pères ne les séparaient pas dans leur respect et leur amour. On Ta peut-être trop oublié (1).

Sous Henri III, il s*agissait d'entraîner le Roi à défendre la Loi qui protégeait la Foi catholique. Âpres Henri III, il y avait à écarter du trône un Roi qui n'avait pas la Foi catho< lique et pouvait ainsi changer la Loi,

Si le principe politique commandait de transmettre de mâle en mâle Taulorité royale au chef a naturel françois » delà Maison de France, il était également de tradition incontestée, que ce chef fût catholique, « qualité essentielle pour être roi. » Or comme Théritier du trône était protestant, les habitants de Paris prêtèrent serment de « conserver la Religion catholique et d'empescher que ce roiaulme ne tumbât soubz la domination des hérétiques. » — « L'honneur de Dieu et le bien de ses affaires, écrivit à son tour le duc de Guise, est le seul but auquel nous avons tendu> dès lors que le devoir du rang que nous tenons et une extrême nécessité nous a contrains de nous opposer au progrez des hérétiques et à l'introduction qu'ils préparaient d'un successeur de leur party, ne pouvans, sans déshonneur et le péril de noz âmes, souffrir qu'ilz se feist à l'avenir aucune altération ny changement en ce très erestien royaume (2). » Ce que disaient les habitants de Paris Bt le duc de Guise, un très grand nombre de personnes le pensaient et c'est ainsi que la Ligue devint une manifestation nationale de foi catho-

(1) On prêta serment en 1568 à la « Ligne chrétienne el royale. » « La Ligue faite tant pour la manutention de la Religion catholique que pour le service du Roi, el nous maintenir et préserver de nos oppressions tant en nos personnes qu'en nos biens », disaient les habitants d'Abbeville, qui prêtaient serment pour a la conservation de la Religion catholique et service très humble et fidèle au Roi. >» V. de BeauviUé, Histoire de Monididier, 2o édiUon. 1875, in-4«. T. I", p. 222,

(2) Arch. du Vatican, Letiere, t. XXII, f" 283.

lique. Elle fut la force qui brisa par sa violence même la violence du mouvement protestant et Tempécha de s'établir en France. Ne nous étonnons donc pas si les Souverains Pontifes, chargés des intérêts de la religion dans la chrétienté, approuvèrent la Ligue dans son principe, tout en blâmant ses écarts, car elle eut des écarts. Formée d'hommes épris d'enthousiasme pour de nobles causes, mais sujets aux tristes passions de l'humanité, elle ne conserva pas toujours intacte Tidée qui fut sa puissance et reste son honneur.

On doit même dire davantage. Chez le duc de Guise, chef militaire, chez des nobles et des bourgeois, membres de la Ligue, au milieu des élans les plus généreux, il se rencontra des visées ambitieuses. Alors des intérêts personnels se donnèrent carrière, des tendances égoïstes et comme nous le dirions aujourd'hui révolutionnaires, .;apparurent, et, sous le manteau de la religion, des têtes, plus ardentes que sages, se livrèrent à des scènes ridicules ou criminelles ; jusque dans la chaire chrétienne il y eut parfois des excès inouïs. Cela est évident. Ainsi à cêté des plus nobles aspirations qu'on doit applaudir, il y eut des appétits honteux qu'il faut regretter.

Les Ligueurs obtinrent d'abord d'Henri III, aux conférences d'Ëpernay, les conditions favorables contenues dans le traité de Nemours; puis, après avoir circonvenu le monarque, ils lui enlevèrent la puissance, violemment à la journée des Barricades et légalement aux États de Blois ; mais alors le Nonce et le Pape, tout en approuvant la pensée de défendre les intérêts religieux, recommandèrent plus d'une fois aux catholiques de s'unir au Roi et blâmèrent leurs allures de révoltés.

Henri III, exaspéré par une attitude provocante, et d'impérieuses exigences, crut retrouver son pouvoir en immolant par une double exécution, le duc et le cardinal de Guise. Devant ce coup d'état politique, les villes et les seigneurs de la Ligue oublièrent leur fidélité monarchique, et se déclarèrent indépendants. Pour sauver son trône, Henri III rechercha 1 appui des protestants; mais cet acte, contraire aux senti-

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ments catholiques de la nation, acheva de le perdre, et riufortuné monarque tomba trois mois après soos le poignard d'un fanatique.

Le Pape, sans dire alors un mot de la mort du duc de Guise, afin de ne mêler rien de politique à ses revendications, blâma énergiquement l'assassinat du cardinal, puis aprèft trois mois d'attente, ordonna au Roi de venir ou d'envoyer à Rome pour recevoir l'absolution de son péché. C'était le droit du Souverain Pontife, peut-être son devoir ; mais Sixte V, tout en exhortant les catholiques à défendre la religion, leur recommanda, si le Roi faisait amende honorable, de se réconcilier avec lui et de lui obéir ; il refusa aussi, malgré les pressantes sollicitations des Espagnols et des Ligueurs, d'appuyer contre le monarque un mouvement dont les mobiles ne lui paraissaient pas désintéressés.

À la mort d'Henri III, le sentiment catholique, séparé déjà par beaucoup de Ligueurs du sentiment monarchique, s'en éloigna encore davantage. Ce que Ton redoutait était arrivé. Le Roi indiqué par la tradition politique se trouvait protestant et excommunié.

Qu'allait-on faire?

Les catholiques royalistes virent une solution possible, elle donnait à la fois satisfaction au principe monarchique et au principe catholique ; c'était celle espérée longtemps par Sixte V : la conversion du prince, héritier de la couronne. Ils lui imposèrent donc la promesse de revenir à la foi de ses pères et à cette condition seulement le reconnurent pour Roi. Les Ligueurs abandonnèrent au contraire le principe monarchique^ ou plutôt le modifiant pour remonter d'un degré dans la famille afin de trouver un prince de leur religion, ils nommèrent le cardinal de Rourbon, roi, sous le nom de Charles X.

Le Pape accepta cette combinaison, mais évidemment il ne vit pas en elle une solution, car il ne cessa de recommander aux catholiques royalistes de se réunir aux catholiques ligueurs pour choisir tous ensemble un roi très chrétien. Sixte V appuya donc moralement les Ligueurs, mais il reçut

aussi avec bienveillaDce Tambassadeur des royalistes et lorsque son Légat Caetani, malgré .l'ordre reçu de rester neulre entre les partis, inclina trop visiblement vers les Ligueurs et repoussa les royalistes, le Pape le blâma et l'accusa de perdre la France.

L'intervention diplomatique n'ayant amené aucun résultat, les Ligueurs réclamèrent une intervention militaire. Ce mouvement d'opinion, avec lequel tous plus ou moins sont obligés de compter, entraîna le nouveau pape Grégoire XIV. Ses idées personnelles et ses relations précédentes rinclinaient d'ailleurs à adopter une politique nouvelle et il se plaçai luimême dans le courant autant qu'il le subit.

C'était toujours le même but à atteindre : un roi catholique il donner k la France ; seulement les moyens politiques ou pratiques, mis en avant par Grégoire XIV, furent différents de ceux employés par son prédécesseur. Sixte V avait refusé aux Ligueurs de donner son argent, Grégoire XIV leur prodigua son trésor. Sixte V n'avait jamais voulu engager ses troupes, Grégoire XIV fit marcher les siennes. Mais la situation sous Grégoire XIV n'était plus la même que sous Sixte-Quint. Arrivé aux affaires quinze mois après la promesse faite par Henri de Bourbon de se convertir, promesse non encore remplie, le nouveau Pape vit le danger que celte indifférence, si ce n'est celte hostilité, faisait courir eo France à la religion. Il conjura donc les catholiques groupés autour du prince protestant de m pas s'allier aux ennemis de rÉglise excommuniés, d'abandonner leur chef et de se réunir pour défendre l'Église. Aux yeux du Pape un catholique seul pouvait être un roi légitime, caf, disait-il, « les droits du sang étaient perdus du moment où la Foi était abandonnée. )> L'intérêt de la religion commandait d'éloigner du trône un protestant, dût-on pour cela recourir aux armes. Si les recommandations de Grégoire XIV eussent été suivies, si les catholiques ralliés à Henri de Bourbon l'eussent abandonné, peut-être aurait-on vu en 1591 ce qui advir^t deux ans après lorsque le prince fut pour ainsi dire contraint par les catholiques royalistes à décider sa conversion. Qroi-

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qu1I en soit, eelte intervention militaire fut malheureuse et cet appel a la force demeura impuissant. Rien ne fut changé à la situation des partis et à Tanarchie de la France.

Le prince, héritier du trône en vertu du principe politique^ disait aux Ligueurs : « Reconnaissez-moi, soumettez-vous et je me convertirai. » Les Ligueurs invoquant le principe catholique reconnu en France, répondaient : c( Convertissez-vous, soumettez-vous au Pape qui vous, a excommunié, et alors nous vous reconnaîtrons. » C'étaient les modérés, car d'autres plus ardents disaient : « Peu importe ce que fera le Navarrais, sa conversion serait une feinte pour mieux trahir et nous ne le reconnaîtrons jamais. »

Les uns et les autres, si différents d'opinion, étaient tous sincères et croyaient à coup sûr, en obéissant à leur conscience, suivre l'inspiration ou la volonté de Dieu, parole trop facilement prononcée, je le sais, car derrière elle on abrite souvent sa pensée propre et ^on avis personnel.

« Les maux cesseraient, écrivait Clément VIII, s'il y avait un bon roi, très chrétien de nom et de fait, mais cela ne peut avoir lieu que par les États généraux (1). »» Ils se réunirent, lorsque déjà le Pape avait demandé des renseignements sur la possibilité d'une conversion et que beaucoup en France voulaient « semondre » le roi de Navarre d'abjurer son hérésie. Le roi d'Espagne, réalisant alors un projet depuis longtemps formé, proposa aux députés d'appeler au trône sa fille l'infante Isabelle, petite-fille par sa mère du roi Henri II ; son mari, disait-on d'abord, sera un prince de la maison d'Autriche, l'archiduc Ernest, puis on présenta un prince lorrain, devenu français, le duc de Guise. Mais deux arrêts du Parlement de Paris rappelant aussitôt « les lois fondamentales du royaume, » déclarèrent que si le roi devait être catholique, il devait aussi être français. Le sentiment national se révolta. Affaibli peut-être durant la guerre, oii protestants et catholiques avaient tous invoqué Tappui de

(l) Bref au duc de Nemours, 15 février 159î. Bibl. nat., ms. f. tr. 3649, f> 6.

leurs corréligîonnaîres étrangers, le patriotisme ramena soudain les Ligueurs à la fidélité monarchique, comme il réveilla chez le Roi la foi catholique.

Royalistes et Ligueurs, apr^s avoir chacun de leur côté cherché une solution en dehors de la double tradition religieuse et politique du pays, reconnurent leur égale impuissance, ceux-ci à faire accepter le Roi autre que le « légitime et naturel, né au vrai parterre des fleurs de lys de France, » ceux-là h obtenir avec un prince protestant Tadhésion du peuple catholique.

C'est parce que deux éléments de la vérité traditionnelle parmi nous, — dissemblables assurément, nous Tavons dit, d'origine et de valeur,, — se sont trouvés en opposition que la lutte a éclaté et a duré ; c'est parce qu'ils se sont réconciliés que la paix a été fructueuse. Tant que la Ligue catholique n'a pas reconnu le principe monarchique, tant que le Roi n'a pas été un enfant de l'Église, le conflit a été sans issue. Aussi lorsqu'en dehors de toutes vues particulières, et grâce à la droiture de leurs communs sentiments. Royalistes et Ligueurs se furent réunis pour « considérer les remèdes qui se pourraient apporter à ce mal », lorsque le prince, sincère vis-à-vis de sa conscience (quoique sans bien observer dans sa \ie privée les obligations de sa foi nouvelle), catholique à tout le moins par raison politique, eut en présence de douze évéques abjuré le protestantisme, la réconciliation du principe politique monarchique et du principe religieux catholique se trouva virtuellement opérée. Pour tous Henri de Bourbon devint Henri IV.

Cependant les évoques français n'avaient pas le droit d'absoudre le prince excotnmunié. Le Pape seul avait ce pouvoir. Une négociation fut donc ouverte avec Rome. Désireux peut-être, de calmer les Espagnols frémissants, de respecter les sentiments des Ligueurs, encore nombreux, d'éprouver si la conversion du prince était sincère ou feinte (beaucoup la disaient feinte et en parlaient comme d'une « comédie »), , — ayant à cœur surtout de sauvegarder la dignité du Siège apostolique et les intérêts de l'Église de France, Clément VIII

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fit longtemps attendre sa décision. Il exigea avec la demande d'absolution une déclaration de repentir et des preuves de conversion. Le Roi, malgré les répugnances de ses conseillers, dut en venir là : il le fit loyalement» et, après deux années d'épreuve, le Souverain Pontife promulgua solennellement la sentence d'absolution.

Le principe catholique fut ainsi de nouveau proclamé : le Roi de France doit être un fils de TÉglise. Le principe politique se trouva du même coup affermi : le Roi doit être le chef de la Maison de F'rance.

Les Papes, en ces circonstances et malgré la diversité des moyens employés par Sixte V, par Grégoire XIV, par Clément VIII, suivirent donc une politique très simple. Pour sauvegarder les intérêts religieux ils devaient repousser di trône un prince prolestant, et ils avaient à revendiquer pour rÉglise sa place d'honneur au foyer national. « La principale intention du Pape, disait le cardinal Sega, est que la religion catholique soit conservée en le royaume de France et ({ue celui-ci soit rétabli en son ancienne splendeur et dignité. »

Voilà le but poursuivi par les SouveraUis Pontifes et comme moyen pour l'atteindre, partout et toujours, ib réclamèrent Tunion des catholiques ; d'abord l'union des catholiques ligueurs avec le Roi pour imprimer à la politique royale un caractère catholique, et après la mort d'Henri UI, l'union des catholiques royalistes avec- des catholiques ligueurs pour désigner ensemble a un bon roi. x) On vit les Souverains Pontifes louer le zèle des Ligueurs et soutenir leurs efforts

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pour défendre la religion, mais en même temps presser les royalistes, assez pour les déterjniner a agir dans un sens catholique, mais pas trop afin de ne pas rompre, comme le disait Clément VIII, « un fil important pour la chrétienté. »

Si les Papes se fussent unis avec les Ligueurs aussi étroitement que ceux-ci le réclamaient, les chefs de la Ligue, établis dans leurs villes en républiques démocratiques, ou retirés dans leurs gouvernements féodaux, se seraient partagés les provinces plus ou moins courbées sous la puissance de TEspagne. C'en était fait de la France monarchique.

Si les Papes eussent abandonné les Ligueurs et se fussent unis aux royalistes comme ceux-ci le demandaient, le Roi, peu empressé peut-être après être monté sur le trône à tenir ses promesses de conversion, eut très probablement, d'après le droit public suivi au xvi'' siècle et la force même des choses, établi le protestantisme dans le pays. C'en était fait de la France catholique.

Approuver chez les Ligueurs leur dévouement à l'Église, et blâmer leur rébellion contre le Souverain ; les soutenir dans leur résistance contre le prince hérétique en déclarant bien haut que le Saint-Siège ne le reconnaîtrait jamais ; exciter les rovalistes à abandonner leur chef et rester néanmoins en relations avec eux ; ménager ainsi en fin de compte le retour des Ligueurs au principe monarchique et celui des royalistes et du Roi au principe catholique, parce que leur union était utile aux intérêts de TÉglise de France, telle fut, même dans son apparente contradiction, la politique constante des Souverains Pontifes. La modération de Sixte V, impuissante à décider le roi de Navarre à se convertir, justifia l'action militaire de Grégoire XIV pour écarter le prince hérétique, comme l'inutilité de cette intervention militaire justifia le retour îi la politique ferme toujours, mais de nouveau conciliante, de Clément VIII. Selon les temps et en raison des circonstances diverses .où ils se trouvèrent placés, les Papes employèrent pour procurer le bien de l'Élise et de la France des moyens différents. On peut, comme on l'a fait, discuter

celte politique, en contester l'utilité, Topportunité, mais personne ne dira qu'elle fut sans grandeur (1).

C'est une grande politique en effet de fixer à ses efTorls un but élevé lel que le triomphe du catholicisme dans notre pays en groupant d'abord les catholiques autour du Roi, afin que ce roi puisse mieux combattre le protestantisme, et ensuite en repoussant du trône un prince hérétique afin d*y fatre monter un prince catholique; c'est une grande politique de proclamer les principes nécessaires pour accomplir ce dessein, sans écarter cependant les hommes dont le concours serait utile, dont l'opposition soulèverait des obstacles; c'est une grande politique enfin de /naintenir une telle ligne de conduite au milieu des déviations où entraînent tour à tour la violence des passions, l'inhabileté des agents, les intrigues des ambitieux, les exagérations même d'une fidélité monarchique qui s^irrite comme d'une ardeur catholique qui s'indigne.

Lorsque Thistoire à la main, on descend dans les détails pour examiner les actes et pénétrer les pensées de tel ou tel personnage, on peut sans doute se heurter à des passions, à des excès, à des crimes, mais, si l'on remonte sur les sommets pour apprécier l'ensemble, on rencontre avec joie de grandes

(1) J*ai présenté quelques-unes de ces considérations dans un Mémoire sur le Saint'Siège et la Ligue, envoyé au mois de mars 1882, à TAcadémic de la Religion catholique à Rome, comme un hommage de profonde gratitude, pour le diplôme de membre de celte Académie, que son Président, S. Em. le cardhial Bartolini, et son ConseU m'avaient &it l'honneur de m'adresser spontanément, le 12 décembre 1879. Ce mémoire a été imprimé dans la Controverse et le Contemporain,

idées et on salue des magnanimes efforts. Quelle fierté d'accent ! quelle énergie I quels chevaleresques élans ! chez ces Ligueurs et Royalistes, car je ne les sépare pas ici. Il y a en eux tous un souffle élevé qui soutient et anime : dans ces hommes ardents à se dévouer pour une idée jusqu'à souffrir et mourir pour elle^ les âmes ne sont point abaissées et il y eut évidemment de ces mouvements, motus animiy dont parle saint Augustin, qui en contrebalançant les efforts du mal corrigent et réparent beaucoup d'iniquités qui mulia vindicantur,

La Ligue a combattu pour défendre la foi catholique mena-* cée en France par le protestantisme, c'est là son honneur, mais elle a repoussé « les bonnes et sainctes coustumes de nos pères, r> qui forment la loi politique en ce pays, c'est là son erreur.

Les intérêts privés, — ici ceux des Ligueurs, des Espagnols, des Royalistes, du Roi, même des Nonces et des Légats, — ont pu, selon un mot de M. de Donald, « prolonger les révolutions, » et ils l'ont fait, mais l'heure des inévitables transactions, de « l'amalgame politique, dont parle Joseph de Maistre, par le mélange des différents éléments qui se sont d'abord choqués et finissent par se confondre, » vint grâce à Dieu, à sonner pour notre pays. La foi de la nation, surrexcitée par le dévouement des Ligueurs, mérita d'obtenir un roi catholiqueet le représentant du principe monarchique, aidé par la fidélité des royalistes, s'abaissa devant elle. Dieu en tint compte au victorieux capitaine, et l'élevant soudain au plus haut sommet il lui donna, quatre-vingts ans aprës Luther, la gloire de terminer un demi-siècle de luttes par les « grandes pacifications » qui ont immortalisé son nom. Ainsi notre pays renouvela sa vie intérieure et, devant l'étranger, reprit son antique prestige.

Ce fut tout ensemble l'œuvre des Ligueurs, des Royalistes, d*Henri IV et des Souverains Pontifes.

C'est l'honneur des catholiques ligueurs d'avoir affirmé la foi religieuse de la patrie, d'avoir fait triompher dans la nation cette croyance que le premier devoir eM la fidélité à la

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loi de Dieu et que le roi de France doit être un enfant de rÉglise.

C*est rhonneur des catholiques royalistes d'avoir, après le pape Sixte Y, reconnu dès le premier jour où était la solution du conflit engagé, et, malgré des signes douteux et de violentes attaques, de n'avoir pas désespéré de retrouver dans rhéritier protestant de la maison de Bourbon un fils de saint Louis.

C'est rhonneur d'Henri IV d'avoir répondu par sa conversion à cette espérance des royalistes catholiques et, pour revenir à la religion de ses pères, d'avoir eu le courage de vaincre ses préjugés et surtout de braver les colères de ses vieux compagnons d'armes.

C'est enfin l'honneur des Souverains Pontifes d'avoir proclamé le principe catholique défendu par les Ligueurs, sans condamner le principe politique soutenu par les royalistes.

Les Ligueurs, quoique défaits, et les royalistes, quoique contenus, furent tous à la fin réellement victorieux. L'abjuration de Henri iV fut leur commune victoire.

Les événements de ces dix années (1585-1595) viennent donc démontrer avec une précision incomparable que si l'accomplissement de la loi de Dieu, nécessaire à l'individu pour sauver son âme, est également nécessaire à la société pour assurer le bon ordre, le sort de chaque État est en outre subordonne h ces lois politiques, devenues traditionnelles en chaque pays, dont l'observation ou l'oubli relève ou ruine tour à tour leur fortune. La Providence, par les échos venus des siècles passés, semble nous l'enseigner elle-même.

Le mouvement catholique et monarchique qui répara les défaillances du xvi® siècle et imprima au xvii" un caractère d'inoubliable majesté, apparaît dans Thistoire comme la légitime conséquence de l'union renouvelée par le peuple luimême entre les deux principes fondamentaux de la constitution française. Il se produisit dans tout le corps social comme un ferment généreux, et ainsi s'explique la fécondité de ce siècle de François de Sales, de Vincent de Paul, d'Olier, de Condren, de Bérulle, de Richelieu et de Louis XIV, de

Turennc et de Gondé, de Corneille et de Racine, de Fénelon et de Bossuet. La sève nationale, ravivée par cet embrassement nouveau de la foi catholique' et de la loi monarchique, apparut plus vivante que jamais, et pour tous ceux qui en portant le poids de la lutte avaient préparé les triomphes, le sillon lumineux, laissé par tant de grandeurs, peut t^ juste titre devenir une auréole.

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