La ligue et ses libelles
Depuis que des soldats catholiques avaient, dans un accès regrettable de fanatisme et de colère, massacré i^ à Vassv des protestants qui continuaient à chanter en français leur office devant le duc de Guise, la guerre ^n,ç religieuse n'avait pas cessé d'ensanglanter la France.^ Momentanément suspendue par des traités de paix illusoires, ellerenaissaittoujours plusardente, sansque la question qui divisait les esprits fût jamais résolue. Charles IX avait cru désarmer les partis en accordant successivement des satisfactions à chacun d'eux. Il n'avait réussi qu'à se les aliéner l'un et l'autre. La révolte des principales villes du Midi, l'échec du duc .jifjQ^ d'Anjou devant la Rochelle lui aïontrèrent la gravité <J^^Z^ du mal : il fallait compter avec les protestants. Il signa avec eux un nouveau traité de paix (1) qui leur assurait la liberté de conscience. Les catholiques ne manquèrent pas de déclarer inacceptable cette concession faite à uq moment où le pape et le roi d'Espagne venaient précisément de féliciter le Gouvernement français deFéliergie qu il avait déployée àlaSaint-Barthéle-
(l)La paix de la Rochelle, 1573,
t^jD^k
rny. De part et d'autre, on se montrait encore plus surexcité. Charles IX mourut; le duc d'Anjou, qui était appelé à lui succéder, n'était pas apte à dominer la situation.
Il crut faire acte de politique avisé en déclarant dès son entrée en France que les huguenots n'avaient qu'à se faire catholiques ou à sortir du royaume. Cette fanfaronnade, qui les indisposa, ne lui concilia même pas les sympathies des catholiques, parce qu'on s'aperçut bien vite qu'il n'avait pas l'intention de réaliser ses menaces et qu'il se contenta d'envoyer dans le Midi des officiers dépourvus de troupes sans tenter un effort sérieux.
Cependant la partie sage de la population désirait la paix : entre les catholiques exaltés que surexcitait l'ambition des Guise et les protestants fanatiques qu'aiguillonnait la crainte des représailles, un tiers parti se forma dans le but avoué d'obtenir le rétablissement de la tranquillité publique par une prudente et mutuelle tolérance. On l'appela le groupe des politiques. Trois membres de la grande famille des Montmorency en avaient pris l'initiative, MM. de Damville, de Méru et de Thoré. Le duc d'Alençon voulut y entrer et chercha à en prendre la direction dans l'espoir caché de satisfaire, sous des apparences de patriotique désintéressement, ses visées ambitieuses. Il s'aboucha c^ avec le prince de Condé et le roi de Navarre g^i pti^jpnt 1 / alors les chefs du parti protestant, mais, au rlprui^a I moment, il prit peur et dévoila à la Cour le plan des conjurés. Le prince de Condé, averti, eut le temps de
s'échapper et de gagner l'Allemagne ; il y recruta une petite armée. Le duc d'Alefiçon, le roi de Navarre, les sieurs de Méru et de Thoré, arrêtés, furent retenus prisonniers. Damville, qu'une mission tenait éloigné, et Condé signèrent, à Milhaud, un traité d'alliance pour poursuivre, avec l'élargissement des princes, la liberté ^ religieuse et la convocation des Etats généraux. J
La guerre reprit alors avec une activité nouvelle : Damville avait réuni dans le Languedoc environ quinze mille hommes. Condé avait envoyé en Champagne son avant-garde de reîtres allemands. Le duc de Guise se jeta au devant d'eux et les défit au combat de Dornans (11 octobre 1575) où il reçut au visage la balafre fameuse qui lui valut son surnom et consacra parmi les siens sa popularité. Le prince de Condé neréussitpas moins à franchir la Loire avec dix-huit mille hommes et à rejoindre à Moulins le duc d'Alençon qui était parvenu à s'échapper. Le roi de Navarre s'évada à son tour, La Cour, eifravée, accepta l'intermédiaire du duc d'Alençon et signa avec les protestants la paix dite de Beaulieu ou de Monsieur, du nom de son négociateur, qui concédait à celui-ci le duché d'Anjou dont il porta le titre depuis cette époque, la Touraine et le Berry avec des droits régaliens, sous la seule réserve de l'hommage, — au prince de Condé, le gouvernement de la Picardie avec Péronne comme ville forte, — au roi de Navarre, le gouvernement de la Guyenne. Le libre exercice du culte était partout reconnuaux protestants, Paris excepté, jusqu'à la convocation des Etais généraux et la réunion d'im libre et saint concile
général. La Saint-Barthélémy était désavouée, — les arrêts obtenus contre Coligny, La Môle, Coconuas, Montgomer}^ Montbrun, annulés, — les biens des Tictimes restitués à leurs veuves et à leurs descendants. A titre de garantie, les protestants obtenaient huit places de sûreté en Languedoc, en Dauphiné, en Guyenne, en Auvergne et en Provence. Des chambres mi-parties étaient créées dans les Parlements.
La Cour, comme toujours, avait signé ce traité avec
P^ l'intention de ne pas l'exécuter. Il n'en souleva pas moins dans le monde catholique une effroyable tem-
L. pête. Un pareil abandon après deux ans de règne, alors que de si lourds impôts avaient été prélevés, au nom et pour le soutien des intérêts religieux, sur le peuple écrasé, et sur le clergé à concurrence de deux cent raille livres de rente, était déclaré inqualifiable et honteux. Tant d'efforts et de sang versé pour aboutir au triomphe de l'hérésie ! On prononçait tout haut le mot de félonie : le roi était un traître qui sacrifiait la France à une monstreuse dépravation : ses pratiques extérieures de dévotion, ses flagellations publiques, ses prétendues libéralités aux églises et aux monastères n'étaient que fourberie, raffinements scandaleux de luxure et prétexte à faveurs entre ses mignons, l'exécration du peuple. L'amour de l'opposition, qui est au fond du cœur de tout citoyen français, s'était singulièrement accru depuis la réforme : un scepticisme amer né du libre examen, une iriitation grandissante trouvèrent occasion de se produire sous toutes les formes, par la parole aussi bien que par l'écriture et par le
dessin. Jamais époque n'a été marquée par autant d'in- — i jures abominables et de criminelles provocations. j Quand elles ne tombaient pas, sous le couvert d'une religion malentendue, de la tribune dans les réunions quotidiennes des partis ou de la chaire dans les églises, elles s'étalaient sur les murs dans des avis, des mani- ^ festes, des protestations, des déclarations de principes. / Elles se répandaient dans les masses sous forme de poésies outrancières ou licencieuses, de lettres supposées, de pamphlets et de libelles. On bataillait autant par la plume qu'au mousquet et à l'arme blanche. Entre temps, la caricature se donnait libre carrière : quelques spécimens de dessins sont parvenus jusqu'à nous. Celui qui représente un renard revêtu d'une robe de moine sous la rubrique : « L'habit ne fait pas le moine » est de l'époque de la Ligue, de même que la gravure reproduite par Chamfleurv, dans laquelle un prince fait sortir d'une corne, en soufflant dedans, un âne crosse et mitre, avec la légende : « Je suis un àne que faveur fait voler ». — Les images de la conception nyl^^'f romaine, de l'oiseleur romain, de la truie papale sont*'
ïip^
âpres joyeusetés du même temps que les proTgstcmts» "• \ exaltes se plaisaient a publier contre les catholiques. (U/)j , ^r Ceux-ci d'ailleurs avaient déjà réédité les carica- /3(ij]/V()^^'^r^ tures imaginées contre Luther à l'occasion de son ma- (J
riage, et contre Calvin « le porc prêchant ». Les deux partis usaient dans l'intérêt de leur cause des mêmes procédés grossiers et haineux.
rL' imprimerie qui venait d'être inventée à la fin du siècle dernier, avait trouvé une utilisation inattendue
dans cette poussée d'outrages et cette soif toujours intense de publicité. La Ligue a été sa première et meilleure propagatrice, et ses adversaires n'ont pas manqué de la suivre dans cette voie commode. On Jg^ verra plus tard que, pour les besoins de sa propagande et de sa publicité par la presse^elle a eu son comité de direction actionné par M""^ de Montpensier, son libraire et son éditeur privilégiés qui n'imprimaient et ne vendaient qu'avec son autorisation et sur son visa. Plus tard aussi, on verra qu'à raison de l'impossibilité pour ces deux commerçants de suffire à toutes les demandes elle a permis à d'autres imprimeurs non brevetés de lui prêter momentanément leur concours dans un but spécial de réclame et de vulgarisation. Détail amusant qu'il serait fâcheux, en sens inverse, de négliger au milieu de tous ces tristes souvenirs, c'est un bourgeois de Paris, jurisconsulte détalent et catholique avéré, mais écœuré, qui se chargea de rédiger pour le roi de Navarre plusieurs manifestes, notamment son apologie publiée après son excommunication.
En 1576, le service de la publicité était loin d'être aussi bien organisé, mais déjà se placardaient et circulaient dans le peuple les pamphlets et les pasquils dont les Mémoires de l'Estoile rapportent de si nombreux spécimens. Personne n'y est épargné, ni les personnages en vue qui dirigent le mouvement de part et d'autre, ni les parlementaires auxquels on reproche d'être les trop dociles exécuteurs de la volonté royale dans l'enregistrement des édits fiscaux, ni le roi qui, indirectement pris à parti, reçoit dans la mêlée de terribles
éclaboussures. Mais lespremiers et plus durement atteints sont 1^ migtious,^^ssipateurs honnis de la fortune publique. L'un d'eux, du Gast, avait été assassiné dans son logis sans qu'on ait jamais connu l'auteur du crime.
La réimpression de ces satires acerbes donnerait une idée exacte de l'acuité de la lutte et du ton où était montée' la polémique, mais les plaisanteries scatologiques que Luther avait mises à la mode pour frapper l'esprit des masses et se concilier, par le rire, la faveur du petit peuple, avaient fait école et la crudité d'expression des pamphlets est souvent telle qu'il est impossible, quelque bonne volonté qu'on en ait, de les reproduire sans blesser la bienséance et la morale. En voici seulement quelques-uns, empruntés à l'Estoile, dont la forme est à peu près acceptable. Les premiers sont dirigés contre les mignons :
Notre roi doit cent millions^ Et faut, pour acquitter ses dettes Que messieurs les mignons ont faites Rechercher les inventions D'un nouveau tyran de Florence Et les pratiquer en la France.
Avant que l'argent en soit prêt, Monsieur le mignon le consomme Et fait un parti de la somme A cent pour cent pour l'intérêt.
Et cependant que le lien De ces tyranniques gabelles Et les frais des daces nouvelles Que nous forge l'Italien,
Cruellement serre et accable La pauvre France misérable, Ces beaux mignons prodiguement Se vautrent dedans leurs délices Et peut-être dedans tels vices Qu'on ne peut dire honnêtement
Leur parler et leur vêtement Se voit tel qu'une honnête femme Aurait peur d"en recevoir blâme En usant si lascivement.
Leur œil ne se tourne à son aise Dedans le repli de leur fraise ; Déjà le froment n'est plus bon, Et faut, pour façon plus exquise, Faire de riz leur amidon.
Leur poile est tondu au compas Et non d'une façon pareille, Car, en avant, depuis l'oreille, Il est long et derrière bas.
On retord ieurs plis refrisés Et dessus leur tête légère.
Un petit bonnet, par derrière, Les rend encore plus déguisés.
Et toutefois ce mol troupeau De faces Ganymédiennes Et d'âmes épicuriennes.
Qui ne sont que pesant fardeau Et faix inutile à la France, Consomme toute la substance Du clergé et du noble aussi, Et le Tiers état misérable Gémit du faix insupportable De ces prodigues sans souci
Ouvrez les yeux, pauvres Français ; Voyez cet état misérable.
Vous de qui le nom redoutable Faisait peur aux plus puissauts rois ; Etant nations les plus braves, O misérables et esclaves, Sous le joug vous soupirez Et laissez manger la substance De tous les états de la France A ces vilains eftéminés.
A propos des processions de flagellants où le roi et ses mignons à moitié dévêtus, se portaient réciproquement des coups Je discipline, ou avait publié les vers suivants :
Mignons, qui portez doucement, En croupe le sang de la Franee, Ne battez pas le dos seulement, Mais le q qui a fait l'offense.
Tous les personnages qui touchaient de près ou de loin à la Cour étaient malmenés. Naturellement la Chambre des comptes avait sa bonne part de pamphlet :
Réveille-toi, Pasquil, grand prophète des hommes, Secret mignon du temps, des ans, de vérité ; Enfle tes deux côtés, reprends ta liberté Pour chanter les secrets du siècle où nous sommes.
Mannequins, Hennequins, ridicule canaille. Fils de l'aune et du poids, des comptoirs, des étaux, Enfants et nourrissons de Sens, mis en paille, Emplissant le palais de cocus et de veaux.
O honte du palais, honte des compagnées Dont les chefs sont issus de pauvres portefaix, De bouchers, d'épingliers, de fripi)iers, de valets, Trop plus qu'autres portant les trognes renfrognées
Et toi, la Gossetière, étant jadis valet, De cuisine souillon, depuis commis de taille Pour prendre et recevoir où tant pinças la maille Qu'on t'a fait président d'une estrille mulet.
Vous race des Guiots, race d^ taverniers, Pour vos armes prenez le pot et le foret, Et mettez en leur champ le blanc et le clairet. Armes proj^res à tous vinotiers hôteliers.
Dolu le président, étalon de boutique, Le drap, l'aune et le beq, t'ont fait venir et naître D'un sire mal vêtu. Un devant t'a fait maître Ta mère au bas métier triomphait en pratique.
0 cage belle et grande des oiseaux horlogers, Des chantres de midi, notre Chambre des comptes, Présidents, auditeurs, maîtres clercs et greffiers Sont un bon tiers cocus. Ores qui je les compte.
Dolu, la Frassetière et le port saint Mesmin. Le gros badin Thibaut, le rôtisseur Lefebvre, Voluise le grand sot, le boiteux Hennequin, Le Geay, le beau foireux, le bon seigneur de Sèvre,
Mais sur tous Guiberville a le chef plus cornu Qu'un taureau : bon bélier, sur tous il est connu .
De Mesmes, les hauteurs, la gravité du monde, Votre aïeul fut, jadis notaire de village, Qui vivait de poireaux, de choux et de laitage : Votre gloire et grandeur sur cet estoc se fonde.
Séguier, la grosse moue, orgueilleux lieutenant, Petit fils de mercier, pour mieux feindre le grave. Tranche du renfrogné, du fâcheux et du brave, Du vieux, de l'entendu, du maître et du pédant.
Du Vair, si nature t'engendre serviteur, L'art de bien dérober t'a fait devenir maître. La justice et la foi, pour enrichir et croître, Indignement tu vends au plus haut acheteur.
Paris, maître des Juifs, montre-nous un Florette Issu d'un vigneron ; montre-nous un Charron .
Ce Charron, maître des requêtes, était prévôt des marchands. Il était peu estimé, détesté du peuple, et déjà on avait écrit sur lui :
O riches citoyens, un coquin vous commande.
Qui, pour se relever de honte et pauvreté,
Vend à deniers comptants les lois, la liberté.
Et rien, qu'emprunts, qu'impôts, que taille n&demand».
5ue taille ne demand». i p n reprochait de s'être 1
Les parlementaires auxquels on rep complaisamment prêtés à la dilapidation des finances, n'étaient pas mieux traités : dans un ^acacîDapposé en septembre 1576 sur les murs du Louvre en manière de protestation contre les abus et d'avertissement à la Cour, on rappelait « que la continuation et duration successive de toute royauté dépend de la garde et exercice de deux choses, la foi et la justice. . . Le Parlement est aujourd'hui une forêt aux ânes. . .
« Dieu veuille inspirer les majestés de vous et de votre honorée mère à rebâtir un nouveau siège de jus-
tice, à le remplir de nouveaux hommes afin qu'en France on puisse faire revivre la foi et la justice. A quoi, sire, si vous ne pourvoyez puisque, pour y pourvoir, le glaive et la force sont entre vos mains, Dieu qui donne les royaumes, qui établit les rois, qui les détruit quand il veut, vous perdra en brief, élèvera vos peuples contre vous et ruinera entièrement votre état ». Ce qu'on reprochait surtout au roi, c'était le gaspillage des finances et c'est pour lui qu'on avait créé la légende du grand diable d'argent dont on annonçait la mort et l'on faisait l'épitaphe :
Jadis vous avez vu que le diable d'argent, Quoiqu'à tirer à lui cliacun fût diligent, Avait de son vivant une telle puissance Qu'il versait dessus tous sa corne d'abondance. Mais ores, il est mort en France, il est pa-ssé, En pleure qui voudra, le diable est trépassé.
Mais l'irritation populaire était grande et des velléités de résistance se manifestaient hautement :
Le roi, pour avoir de l'argent, A fait le pauvre et l'indigent,
Et l'hypocrite.
Le grand pardon, il a gagné, Au pain, à l'eau il a jeune
Comme un hermite.
Mais Paris qui le connaît bien.
Ne lui voudra plus prêter rien
A sa requête :
Car il en a jà tant prêté Qu'il a de lui dire, arrêté :
■ Allez en quête ».
On n'ignorait pas en effet que le flot toujours grandissant des impots el des emprunts était autant destiné à couvrir les étranges libéralités du roi envers ses raignoos que ses perpétuelles 'dépenses en tournois et en fêtes : « Cependant le roi faisait jouxtes, tournois, ballets et force mascarades où il se trouvait ordinairement habillé en femme, ouvrait son pourpoint et découvrait sa gorge, y portant un collier de perles et trois collets de toile, deux à fraise et un renversé ainsi que lors les portaient les dames de la Cour, et était bruit que, sans le décès de messire Nicolas de Lorraine, comte de Vaudemont, son beau-père, peu auparavant advenu, il eut dépensé au carnaval, en jeux et mascarades, cent ou deux cents mille livres. »
C'était pourtant l'époque où le duc de Montpensier revenant de Guyenne rapportait au conseil « que les pauvres gens des champs à centaines, se venaient, par les chemins, prosterner et jeter à genoux devant lui, le suppliant très humblement, si le roi voulait continuer la guerre (c'était le prétexte des impots) qu'il lui plût de leur faire couper la gorge sans tant les faire languir : « Ce que, entendant, le conseil avait conclu à « un édit de pacification (1) ».
Malgré tous ces avertissements, les mêmes abus avaient continué; les pamphlets devinrent plus violents :
Dans l'en-tête d'une prétendue déclaration royale affichée sur les murs du palais, on lit :
« Henri, parla grâce de sa mère, incertain roi de
(l) Mémoires de TEetoile.
France et de Pologne imaginaire, concierge du Louvre, marguillier de Saint-Germain-l'Auxerrois, et de toutes les églises de Paris, gendre de Colas (1), gaudronneur des collets de sa femme et friseur de ses cheveux, mercier du palais, visiteur des étuves, gardien des quatre mendiants, père conscrit des Blancs battus et protecteur des caputtiers. . . »
Les pamphlets de cette époque sont innombrables ; ils étaient avant tout placardés à Paris. Bien que l'émotion tendit en effet à se généraliser en province, elle était encore circonscrite et comme centralisée dans la capitale d'où elle rayonnait sur le reste du paj^s. C'était de Paris que venait l'impulsion directrice : c'était là que se déploj^ait le plus d'activité intolérante et d'exal-
tation fanatique.
L'usage s'était établi dans la partie vive de la population de se réunir les jours de dévotion, en confréries, sous le pieux prétexte recommandé'^ar les ordres religieux, d'apaiser la colère divine par des prières, des prédications, des processions, et d'obtenir « par cette sainte union des cœurs » la tranquillité sociale.
Entre les membres des mêmes confréries assemblés en vue d'intérêts communs, l'entente était facile. Elle se fit entre les sociétés mêmes. Leurs tronçons épars dans les divers quartiers se rapprochèrent, se soudèrent et, sous l'énergique poussée d'un bourgeois de Paris, M. de la Rochebland, des curés de Saint-Séverin et de Saint-Benoist et du chanoine de Lannoy (2), finirent
(1) Surnom donné au protestantisme.
(2) Palma Cayet. Chronologie novenaire, l«r vol.
par former un tout complet, solide, fortement discipliné, une société nombreuse, ardente et redoutable, dont les efforts, dirigés par une volonté occulte tendaient en apparence à l'écrasement de rhérési^/ mais devaient
poursuivre en réalité la co^nfj^n^fp du tron^^ nn profit de
la maison de Guise, inspiratrice et bénéficiaire inâ=:, vouée du mouvemeivt. Déjà en secret, on préparait les esprits à cette éventualité désirée en établissant une généalogie sournoise qui rattacbaitles Guise à lad\nastie de Cliarlemagne et représentait les Capétiens comme de simples usurpateurs. Henri de Guise était le héros prédestiné qui seul pouvait restaurer la monarchie et la foi, et devait « faire enfermer les Yalois dans un
cloître ôôriime Pépin, son ancêtre, avait fait à Childé-
rie ». On eut la preuve irréfragable de ces desseins
prémédités dans les papiers d'un avocat au Parlement
de Paris, Nicolas David, qui, ayant été envoyé à Rome IIq/^J-^
pour soumettre au pape la généalogie nouvelle et s'assu- /) ^L^^
rer de son approbation, avait été arrêté et même, dit-on, ^ /(T^^
tué à Lyon. /i /
Les ordres religieux étaient dans Paris à la tète de t^^^^/V
la propagande unioniste. Parmi les plus actifs défen- \\ ^ , ^ seurs du projet, Davila (1) place en première lig^ne le ^^^ ^^b père Bernardin Castor, de l'ordre des jésuites. Ce &âlé^ religieux aurait déployé dans ses instructions orales et ses écrits assez de persuasion communicatiye pour déci.der le roi à donner son assentiment à ces réunions politico-religieuses dont il ne soupçonnait pas le dan-
(1) Histoire des guerres civiles de France.
C'est depuis lors qu'il aurait participé aux processions de rUuion et qu'on l'aurai vu, le torse du, la discipline à la main, se distinguer avec ses favoris parmi les plus rudes flagellants.
On ne connaît rien des écrits du père Bernardin Castor, mais on sait que son autorité personnelle et la fougueuse éloquence des autres prédicateurs ont produit rapidement effet au-delà des murs de la ville, jusque dans les provinces voisines. Des émissaires adroitement envoyés secondèrent 'd'ailleurs le mouvement commencé. Jacques d'Humières, gouverneur, pour le roi, de Péronne, de Roye et de Montdidier, fut en province l'instigateur de la révolte.
On se souvient que la paix de Monsieur avait assuré au prince de Condé le gouvernement de la Picardie avec Péronne comme ville de sûreté. D'Humières était brouillé avec les Montmorency et il était naturellement l'ennemi personnel de leur allié, le prince de Condé, qui devait le supplanter. Il travailla successivement les habitants de Péronne, de Montdidier, de Roye et de DouUens, et leur persuada que l'arrivée du gouverneur protestant marquerait le dernier jour de leur liberté. Leursbiens seraient confisqués, leurs maisons détruites, leurs familles dispersées, leur ville réJuite en cendres; la France serait pour jamais perdue.
A son instigation et à l'imitation de ce qui se faisait à Paris, une sainte union fut décidée entre les membres des quatre villes, puis entre ces villes mêmes. On décida de consigner l'accord par écrit, et les termes du contrat, r\^ lfi Tiig'i^ pr^mmp on disait, définitivement
arrêtés, furent résumés dans une formule au pied de laquelle chacun des adhérents fut appelé à apposer sa signature ou sa croix dl^ipprobaiion. Le texte du traité, qu'on se borne toujours à analyser, est assez intéressant et assez important pour être reproduit en son entier. On verra quelles étaient, strictementj)réci§ées, les obligations d'aide matérielle et financière que les confédérés contractaient envers la.Société. . « Au nom delà très sainte Trinité, Père, Fils et Saint "^ Esprit, notre vrai Dieu auquel soit honneur et gloire, la confédération des princes, seigneurs et gentilshommes catholiques doit être faite et le sera : —
«Premièrement pour rétablir la loi de Dieu en son vrai état, et en remettre le saint service en la forme et manière de la sainte Eglise catholique, apostolique et romaine, abjurant et renonçant à toute errreur du contraire ;
<c Secondement pour conserver le roi Henri troisième de ce nom et les rois très chrétiens qui lui succéderont en l'état, splendeur, autorité, devoir, service et obéissance que ses sujets sont obligés de lui rendre suivant le contenu des articles qui lui seront présentés en rassemblée des Etats, qu'il jure et promet d'observer d'ordinaire en son sacre et couronnement, avec protestation de ne rien faire contre les choses qui seront prescrites et ordonnées par les Etats;
* Troisièmement, pour remettre les provinces et autres états qui dépendent de ce royaume, aux mêmes droits, préeminances, franchises et libertés qu'ils avaient anciennement au temps de Clovis, premier roi
très chrétien et pour les rendre encore meilleurs et plus utiles, s'il est possible, sous la même protection :
« En cas qu'il y ait empêchement, opposition ou rébellion aux choses susdites, de quelque nature qu'elles soient et de quelque part qu elles viennent, les confédérés seront tenus et obligés d'employer tous leurs biens et leurs personnes jusques à la mort, pour punir et persécuter ceux qui en seront les auteurs et s'employer sans relâche jusqu'à ce que les choses sus mentionnées aient eu leur plein et entier effet.
« Si ceux de l'Union ou leurs amis ou dépendants, sont recherchés, molestés ou oppressés pour ce sujet par quelque personne que ce puisse être, ils seront tenus d'employer leurs biens et leurs vies à se venger de ceux qui auront fait cette injure et d'y procéder par les voies de la justice ou par celle des armes sans exception de personne.
€ S'il se trouve quelques-uns qui, après s'être obligés par serment à cette Union s'en veulent départir ou séparer sous quelque excuse ou prétexte (ce que Dieu ne permette pas), tels parjures et réfractaires seront maltraités en leurs corps et en leurs biens par toutes les voies imaginables comme ennemis de Dieu, rebelles et perturbateurs du repos public, sans que les susdits confédérés puissent être cités ou recherchés ni en public ni en particulier pour le sujet de cette vengeance.
« Ceux de cette ligue jureront de rendre une prompte obéissance et un fidèle service au chef qui sera député ^ 'de le suivre partout et de l'assister de leur conseil et de
leur aide, tant pour la conservation de la même union que pour la ruine de ceux qui s'y voudront opposer, sans avoir égard aux personnes ni en l'aire exception, et, en cas qu'ils s'en départent ou qu'ils viennent à faillir, ils seront tenus par l'autorité du chef en suivant son ordre auquel tout confédéré sera tenu de se soumettre.
« Tniiw]j)jjirjXqnfri dns villr i ( I, iji villii^jr^ seront avertis et sommés secrètement par les gouverneurs d(
lieux particuliers, d'entrer en cette ligue et de contri-^ buer aux levées des ^ens degneirre et aux antres nécessités, selon la condition et les moyens d'un chacun.
« Défenses itèrent faitës'a'ceux de l'Union d'émouvoir aucuns différends entre eux, sans la permission du chef au jugement duquel on se remettra, de toutes sortes de constatations tant de robe que d'épée, et tous les confédérés seront obligés de prêter le serment comme il s'en suit :
«Je jure à Dieu le créateur, — touchant le texte des Evangiles, et sur peine d'excommunication et de damnation éternelle, que je suis entré dans cette sainte ligue suivant la forme de l'écrit qu'on vient de me lire, et que je l'ai fait fidèlement et sincèrement en intention ou de commander ou d'obéir et de servir comme il me sera enjoint, et promets, sur ma vie et sur mon honneur, de m'y conserver jusqu'à la dernière goutte de mon sang, sans m'en départir ni sans y contrevenir pour quelque commandement prétexte ou sujet qui s'en puisse présenter. »
On voit ïivec quel art consommé ce traité d'union
avait été rédigé et dans quelles formules astucieuses le champ d'action de lautorité roj'ale avait été circonscrit, l'autonomie des provinces proclamée, le pouvoir des Etats généraux amplifié, le rôle des unionistes défini, le pouvoir de leurs chefs prévu, le but de la Ligue expliqué. L'adhésion une fois donnée par les membres à la Société, ils lui appartenaient corps et biens et ils n'en pouvaient plus sortir. L'incorporation était complète. Leur personnalité disparaissait ; ils n'étaient plus qu'une insignifiante partie d'un grand tout destiné en apparence pour les profanes à servir la royauté, en réalité pour les initiés, à la régenter par la force et à la renverser si elle refusait de céder.
De ce contrat aussi inquiétant que captieux, on fit de nombreuses copies qu'on remit entre le^ lUdiu^ des plus(^élés partisans de la maison ducale, Ils les colportèrent dans les provinces, s'insinuant dânF"teH familles au nom de la religion, et recueillirent de multiples adhésions. Mais le nerf de l'intrigue manquait : pour faire rendre à l'Union les effets qu'on en attendait, il fallait de l'argent et les souscripteurs ne se pressaient guère d'en fournir. Guise se tourna du côté de l'étranger. De même qu'il avait sollicité de Rome une confir-
mation de sa généalogie nouvelle, de même il demanda à la catholique Espagne des secours en argent et en gens de guerre. Etant donné qu'il s'agissait d'affaiblir la France en la divisant, ils lui furent aussitôt promis. Henri III mis au courant de toutes ces manœuvres, ne parut pas s'en préoccuper. Fidèle à sa politique de duplicité, il cherchait toujours le moyen de détruire les
partis l'un par l'autre etr essayait avant tout de se soustraire à rexécution diy traité de paix qu'il avait consenti aux protestants
Mais s'il était peu/ disposé à en observer les conditions, le roi de Navai-re et le prince iIp Tonde étaient très résolus à s'en.jn'évaloir. Ils se plaignaient hautement, le premier, que ses intérêts personnels eussent été oubliés ; le second, qu'on ne l'eût pas mis encore en possession du gouvernement de Picardie et de la ville de Péronne qui refusait de lui ouvrir ses portes. Ils firent parvenir à la Cour leurs pressantes réclamations. Le roi, pour gagner du temps, proposa au prince de Condé, au lieu de Péronne et de la Picardie, de lui concéder les villes de Cognac et de Saiot-Jean-d'Angély placées au milieu des pays où les forces protestantes étaient rassemblées. Condé vit le subterfuge, et, sans attendre qu'on lui eût remis officiellement les deux villes, s'en e:npara de vive force, obtint adroitement la reddition de la place de Brouage dont la position sur l'océan était d'un intérêt marqué pour les confédérés, et devint rapidement maître de Pont, Royan, Talemont et autres villes de la Saintonge. De son côté, le roi de Navarre, par persuasion autant que par violence, prenait possession effective des villes de son gouverneraeul et s'y faisait reconnaître, excepté dans Bordeaux, comme le chef du parti protestant unifié avec Coudé comme lieutenant. Son aff'abilité naturelle, la souplesse de son caractère, sa bonhomie madrée, la finesse de son esprit^ l'originalité et la gaieté de ses
réparties avaient vaincu la défiance et même gagné la sympathie d'une partie de la population catholique qui se montrait disposée à le suivre « s'il s'engageait à la maintenir en la religion de ses pères ».
La situation devenait sérieuse : pour ne pas sombrer entre les deux forces rivales également menaçantes, la Cour ne pouvait essayer du jeu de bascule qui lui avait si peu réussi. Elle se souvint qu'elle avait promis de réunir les Etats généraux et elle les convoqua à Blois pour le commencement de décembre 1576. Elle espérait trouver dans l'expression de la volonté du pays consulté une indication pour la conduite à tenir. Mais les Calvinistes redoutaient les violences de l'Union. Ils se montrèrent peu dans les réunions électorales et se bornèrent à répandre dans le public des quantités énormes de libelles qui ne sont pas parvenus jusqu'à nous, mais qui n'eurent sur le résultat du vote aucune action « parce qu'ils contenaient à côté de beaucoup de vérités, trop de fables et de mensonges inacceptables ».
La désignation des^cléputés se fit sous la pression de îhmaison de Guise. Leur vote lui était acquis d'avance.
Le roi licencia les Etats avant qu'ils eussent rien décidé et crut porter un coup mortel à l'influence du Balafré en se proclamant chef delà Ligue. Il parvint seulement à s'amoindrir aux yeux des catholiques et s'aliéna du même coup les protestants qui, ne voulant plus voir en lui que le chef d'un parti ennemi, se dépêchèrent de njiûndre La Réole, Marniande etPérigueux. Le duc dmnjou envoyé contre eux n'obtint qu'un suc-