‹ La Limitation des Heures de TravailChapitre 46 sur 73 · AT EUR · texte numérisé non relu

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exemple, sait très bien qu'il doit tenir prêt un certain nombre de chapeaux de paille à l'entrée de l'été. Mais les fabricants aiment mieux réduire le plus possible le stock de leurs marchandises pour économiser le capital roulant; brusquement les rayons se trouvent épuisés, il faut les renouveller dans un temps très court, d’où travail de nuit et veillées.

S'il est des industries où la veillée est beaucoup plus un prétexte qu'une nécessité, il en est d’autres où elle subsistera toujours par suite des coups de feu et des imprévus. Ce sont les industries de la mode et de la confection, principalement de la confection pour femmes. Les patrons ont à faire face à l’afflux de commandes motivées par le retour des saisons ; de septembre à janvier, de mars à juin, à Paris la veille du Grand-Prix, le travail est précipité ; puis l'accalmie survient, l’activité fiévreuse de l'atelier fait place à la monotonie, c’est la morte-saison (season-trades). Cet état de choses ne peut être changé ; les couturiers et coulurières, les modistes, ne peuvent devancer l’époque des modèles et éviter les moments de presse correspondant à l'alternance des saisons. Une loi serait impuissante, ou bien il faudrait réformer les mœurs et les habitudes. Les élégantes ne se résigneront pas à commander les robes d'été au mois de janvier et les chapeaux d'hiver au mois de juin; elles attendent que la mode soit définitivement fixée. Et puis, remarquons-le, celle-ci nous vient souvent de l'étranger : les dames américaines ou anglaises qui donnent le ton et les commerçants qui les fournissent ne vont assurément pas tenir conseil pour échelonner les commandes et éviter les veillées en France, La mode, ce tyran domestique que tout le monde censure mais contre lequel

personne ne voudrait s’insurger, est plus forte que la volonté ; elle est aussi plus forte que la loi. Il y a d’ailleurs des événements imprévus qui nécessitent les veillées, les commandes n’ayant pu être faites à l'avance ; ainsi des chaleurs ou des froids prématurés, une fête, un bal, un mariage et surtout un deuil. Indépendamment de ces circonstances de force majeure venant de la clientèle, il en est d’autres qui résultent du métier

« Dans bien des cas, il faut que la même couturière bâtisse sans interruption son ouvrage, sinon le lendemain matin elle doit refaire tout le travail interrompu la veille » (1).

# Le mal ne peut être guéri, mais il pourrait être considérablement réduit, si les acheteurs s’habituaient à faire leurs commandes plus régulièrement et à ne pas attendre au dernier moment pour demander un chapeau ou une robe. C’est qu’en effet, à côté des résistances de certains patrons, de la complicité des ouvrières et de l’influence des saisons, ou des cas de force majeure, intervient dans l’organisation des veillées un quatrième facteur : la clientèle, c'est le plus difficile à éliminer; contre ses exigences se brisera souvent toute interdiction légale de veiller. Ce n’est pas de gaieté de cœur que la majorité des industriels de la mode et de la confection, pratiquent la veillée en veillant eux-mêmes et en consommant de l'éclairage. Ils ont les mains liées et subissent les caprices d'une clientèle féminine implacable qui veut être servie sur le champ. « Le sort de la femme qui travaille, écrit M. Charles Benoist, est dans les mains de celle qui fait travailler... Vous cherchez, mesdames,

(1) Germain Martin, Loc. cif., p. 700.

une bonne œuvre à faire. Voici la plus urgente. Faites aux ouvrières le sacrifice d'un caprice; vous leur ferez l’'aumône de la santé. Tuez ce qui les tue : la veillée » (4).

Les caprices de la clientèle sont parfois poussés jusqu'à l’inhumanité. Une inspectrice du travail déclarait que, passant un soir, à minuit, sur la place Vendôme, elle remarqua les fenêtres d’un atelier encore éclairées à cette heure tardive. Elle monta et trouva des essayeuses attendant les clientes qui devaient venir au sortir de l'Opéra. Mondaines et demi-mondaines ont à l’envi de redoutables exigences; elles veulent recevoir leurs commandes le lendemain ou le surlendemain du jour où elles les font ; « qu’on fasse veiller, s’il le faut », est un de leurs mots favoris. Pareilles fantaisies coùten t cher à la classe ouvrière.

Ne pourrait-on pas limiter le nombre vraiment excessif des industries autorisées à veiller et le nombre des jours pendant lesquels le travail de nuit est permis jusqu’à 11 heures (2)? Soixante jours par an peuvent paraître, à bon droit, une trop large dérogation. Une limitation plus stricte permettrait d'atteindre des infractions qui se commettent sous le couvert des veillées. Assurément, cette mesure porterait ombrage aux clientes habiluées à ne jamais attendre; mais la santé et la moralité de milliers d’ouvrières sont plus précieuses que les caprices irréfléchis de quelques névrosées. Avec M. Charles Benoist, nous remarquons que « pour un

(x) Charles Benoist, op. cit., p. 43.

(2) On ne peut pas songer à établir des équipes; que deviendrait la seconde équipe, une fois le moment de presse terminé? Au surplus il n’y a souvent que l’ouvrière qui a commencé un travail qui puisse le terminer de facon satisfaisante.

caprice qui traverse une tête folle, il faut faire souffrir une créature humaine et plusieurs autres créatures qui lui sont attachées par un lien étroit (mari et enfants) ». Le jour où les élégantes, sauront que les veillées sont plus limitées et que les inspecteurs tiennent sérieusement la main à l'observation de la loi, au lieu de commander leurs toilettes huit jours avant le Grand-Prix, elles les commanderont trois semaines avant. Ce ne sera pas la première fois que l’on verrait la clientèle s’assouplir à des habitudes nouvelles : la loi anglaise sur les fabriques de 1876 ayant supprimé la faculté des heures supplémentaires, les commissaires, institués pour en observer les effets, déclarèrent que la majeure partie des commandes, autrefois gardées pour la dernière minute, étaient échelonnées de façon très satisfaisante. Les patrons seraient les derniers à se plaindre d’une réglementation plus étroite des veillées; ils les conservent, le plus souvent, parce qu'ils ne voient pas la possibilité de les supprimer sans faire le jeu de leurs concurrents moins scrupuleux.

Cependant, une limitation légale trop stricte pourrait avoir pour effet de faire passer à l'étranger une partie des commandes des clientes pressées ou de donner une funeste extension à l'industrie à domicile, centre principal des travaux de nuit. Nous aurions plus de confiance (bien que ce ne soit encore là qu’un pis-aller) dans les liques sociales d'acheteurs destinées à éveiller la conscience du public ordinairement indifférente aux misères sociales, à en faire, en quelque sorte, l’éducation en lui montrant que c'est un devoir de ne pas poursuivre la satisfaction d’un désir au prix du surmenage et des souffrances de l’ouvrière. Beaucoup de

femmes attendent le dernier moment pour s'occuper de leurs toilettes, parce qu’elles se disent que toutes les autres en faisant autant, ce n'est pas la peine de s’imposer quelque contrainte dont ne profiterait pas la masse des ouvrières; aussi donnent-elles libre cours à leur fantaisie. Mais, du jour où se sera créée une de ces ligues dont nous parlons, beaucoup d’acheteuses réfléchiront sans doute, elles reconnaîtront leurs torts, elles entreront dans la ligue et espaceront davantage leurs commandes, sachant cette fois que leur généreux mouvement ne sera pas isolé et stérile.

Les dames de New-York ont organisé les premières liques de consommateurs en 1891. En novembre 1902, M"° Jean Brunhes en a créé une à Paris sur le même modèle; les adhérents ont pour précepte de ne jamais faire de commandes sans se demander si elles ne risquent pas d'entraîner le travail de la veillée et surtout de ne jamais les faire aux périodes de presse (Noël, le premier de l’an, le Grand-Prix).

D'autre part, les ques sociales d'acheteurs s'engagent à ne faire travailler que les maisons qui renvoient leurs ouvrières avant 9 heures du soir, sans leur donner jamais de travail à terminer chez elles {1}. Ces maisons sont inscrites sur une liste blanche; la première liste, parue à Paris en mars 1903, comprenait sept couturières et deux modistes; la seconde, publiée en novembre 1904, portait le nom de onze couturières, deux tailleurs pour dames, six modistes et deux corselières.

(1) Ces ligues favorisent aussi la limitation des heures de‘travail dans les magasins en ne donnant leur pratique qu'à ceux qui prennent l'engagement de fermer à 7 heures du soir au plus tard.

SECTION III

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