LA JOURNÉE NORMALE ET LE RÉGIME HEBDOMADAIRE
« Tout le mouvement de la civilisation moderne nous porte à la réduction progressive de la journée de tra-
vail », remarque M. Bourguin (1). Depuis la loi de 1848, la durée du travail n’a pas cessé de diminuer en France, tandis que le salaire doublait dans le même temps. Nous sommes loin des longues journées de quinze et seize heures signalées par Villermé. La réduction peut être évaluée aujourd'hui à 25 ou 30 0/0. Les pays qui pratiquent encore les longues journées sont ceux où l’organisation ouvrière est peu avancée. Par contre c'est en Angleterre, aux États-Unis, en Australie que les ouvriers, puissamment organisés, travaillent le moins longtemps. En 1905 le Goard of labor publiait des chiffres surprenants ; de 1893 à 1901, 471.000 ouvriers anglais avaient bénéficié d’une réduction de 1.266.645 heures par semaine, soit deux heures trois quarts par semaine et par ouvrier.
Grâce à l'enquête de l’O0/fice du travail, nous sommes en mesure de donner sur la longueur de la journée en France des renseignements généraux et précis. Les résultats de cette enquête sont extrêmement précieux autant par les chiffres cités que par les données accessoires qui les vivifient. Ne pouvant ici reproduire les intéressants tableaux dressés par l'Office du travail, nous nous bornerons à en donner le résumé en indiquant quelle est la durée normale du travail c’est-à-dire « la durée la plus habituelle du travail (repos déduit) dans un établissement pour la majeure partie du personnel qui le compose » (2). Elle est de dix heures à dix heures et demie et ce n’est que dans 3 0/0 des établissements (ce sont de petits ateliers) que la journée dépasse
(1) Bourguin. Rev, d'écon. polit,, avril rgor, p. 344.
(2) Office du travail. Enquéle sur les salaires et la durée du travail, tome I, p. 447,
douze heures. La durée normale du travail est un peu plus longue en province que dans le département de la Seine. Voici un tableau d'ensemble d’où ces observations sont déduites (1).
0/9 des établissements 0/0 des ouvriers PO EE Ni VE ns Dép. Seine Autres dép. Dép. Seine Autres dép. 8 h. et moins... 2,5 1 2 3,5 8 h.1/2à9 h.... 3 5) ii 16 9h.1/2à10h... 57- 30 59 99 40 h. 1/2 à 11 h. 31 37 30 31 19h. Ée 6,5 24 8 20 Plus de 12 h..….. 0 3 0 0,5
Le travail de nuit a été rarement observé, sauf dans les usines à feu continu où nécessairement les équipes se succèdent sans interruption. Dans le département de la Seine, dix-neuf établissements et cinquante-sept en province ont seuls, parmi ceux visités par l'Office du travail, fait travailler la nuit tout ou partie de leur personnel (2).
En présence de ces chiffres, il est facile de voir combien était fausse la déclaration de Stuart Mill prétendant que les machines n’allègeraient pas la peine d’un seul être humain (3). Il est vrai que l’économiste anglais exprimait cette idée dans la « période chaotique de l’in-
(x) Office du travail. Salaires et durée du travail, tome IV, p: 62.
(2) Il ne s’agit ici toutefois, remarquons-le, que des établissements industriels ordinaires et non des petits ateliers et de la petite industrie où, nous le savons, le travail nocturne est fréquemment usité.
(3) Benoist Malon formule la même opinion. Socialisme intégral,
dustrie », à une époque où le mouvement pour la réduction des heures de travail n’était encore qu’ébauché. Actuellement ce mouvement se traduit par des grèves fréquentes. Tandis que de 1874 à 1885 on ne compte que 46 grèves ayant pour objet la limitation plus étroite de la durée du travail, on en trouve 46 en 1890, 21 en 1891, 17 en 1892, 111 en 1893 (1), 30 en 1894, 49 en 1895, 43 en 1896, 27 en 1897, 28 en 1898, 101 en 1899, 100 en 1900,69 en 190, 38 en 1902, 57 en 1903. Sur les 317 grèves qui eurent lieu de 1890 à 1897, 445 (soit près de la moitié) furent suivies d’une réduction du temps de travail. L'importance du mouvement doit se calculer moins d’après le nombre de grèves que d'après celui des grévistes. C’est ainsi qu’en 1893, il n’y avait que 25.855 grévistes pour 111 grèves, tandis qu’en 1902 134.025 ouvriers ont cessé le travail dans 38 grèves. Après les questions de salaire, la réduction de la durée du travail vient en tête des causes de l’effervescence ouvrière. Si maintenant nous nous demandons quelle était la limitation réclamée dans ces conflits entre le capital et le travail, nous voyons que jusqu’en 1898 les ouvriers revendiquaient surtout la journée de dix heures et que depuis quelques années des journées de neuf heures ou de huit heures sont l’objet de leurs desiderata. La durée normale du travail actuelle, la journée de dix heures, nous paraît la plus apte à concilier les intérêts industriels et ouvriers. Nous verrons au chapitre
(r) Le grand nombre de grèves en 1$93 tient à la mise en vigueur de la loi de 1892 à la suite de laquelle ces grèves éclatèrent soit pour réclamer l’applicalion de la loi, soit pour faire bénéficier les ouvriers adultes des avantages oblenus par les femmes et les enfants.
suivant qu’elle est à peu de chose près aussi productive qu’une journée de douze heures mais qu'une réduction plus forte serait de nature à compromettre la prospérité de notre industrie et à diminuer les salaires. Sans parler des enfants pour lesquels le demi-temps peut remédier aux dangers que conslituerait pour eux une présence de dix heures dans les ateliers, nous avons dit que l’hygiène et l'intérêt social demandent que cette limite ne soit pas dépassée par. la femme. C’est enfin la journée de dix heures ou de dix heures et demie qui, pour les hommes eux-mêmes, correspond le mieux à ce que Léon XIII appelle la « mesure des forces des travailleurs » (1).
Nul ne conteste que les exagérations de travail dont les manufactures étaient le théâtre pendant la première moitié du xix° siècle n'aient eu une influence détestable sur l'hygiène, la morale et l'intelligence des classes ouvrières. Comme le remarquait le ministre Sénard à l’Assemblée nationale de 1848, « les manufactures où le travail n'offre aucun inconvénient pendant un temps raisonnable deviennent des ateliers insalubres quand l’ouvrier y reste enfermé treize, quatorze et quinze heures ». Les journées excessives transforment la vie en une existence monotone et pénible dont toute jouissance est bannie et où les ressorts supérieurs de l’activité sont brisés. Avec la journée de dix heures l'harmonie est parfaite entre le travail et la somme de loisirs nécessaires pour les distractions, la vie familiale, les affaires personnelles (2); beaucoup d'ouvriers pensent qu’elle est la
(r) Encyclique de 1891, p. 4r.
(2) Les dix heures nécessairement ne sont pas continues, Fautil multiplier les petits repos? Nous croyons qu'il vaut mieux
mieux appropriée à leurs forces (1). Si l'on considère qu'il y a,en 12 mois, 80 jours de chômage en moyenne, la journée de dix heures représente 2.850 heures de travail sur les 8.760 heures de l’année, soit un tiers de la vie; c'est une très juste proportion. Nous conclurons donc avec M. Paul Leroy-Beaulieu que cette journée normale « permet un déploiement efficace suffisamment intense et prolongé de la force humaine, sans excès ni dans le sens de l'intensité, ni dans celui de la prolongation, elle paraît pour les peuples du continent européen la mesure qui concilie le plus tous les besoins physiques et moraux et de homme et de la société » (2).
Nous ne prétendons pas cependant que la journée de dix heures constitue la bonne moyenne dans toutes les industries. Nous ne sommes pas ici dans le domaine des mathématiques. En économie politique le raisonnement par équations n’est pas possible; les solutions peuvent être justes, mais leur application demande à être faite avec discernement. Exceptionnellement, le temps de travail pourra durer moins de dix heures par suite du caractère particulièrement pénible que revètent certains travaux; exceptionnellement aussi, certaines industries réclament momentanément de longues journées, ce sont
accorder un repos plus long entre le travail du matin et celui du soir. Les petits repos fréquents auraient l'inconvénient de retenir l’ouvrier douze heures à l'usine pour le faire travailler dix heures. De pius chacun sait que les repos sont une cause de perte de temps car, au moment de la reprise du travail, le premier quart d'heure est moins productif, l'ouvrier n'étant pas encore entrainé à l’ouvrage.
(x) Rapport Dron, loc. cit., p. 23,
(2) Paul Leroy-Beaulieu. Traité d'économie politique, tome IV, d, 305 et 310,
les industries saisonnières et surtout l’agriculture, On ne peut donc établir de règles fixes; tout dépend des circonstances économiques essentiellement conlingentes et variables.
N'y aurait-il pas intérêt à calculer la durée du travail par semaine, selon la mode anglaise et comme le fait le projet voté en 1904 par le Sénat? Les présidents des des Chambres de commerce réunis en assemblée générale à Paris, le 5 mai 1902, ayant émis en vœu en faveur de la substitution d’une limite hebdomadaire à la limite journalière, le Ministre du Commerce prescrivit le 23 décembre suivant aux inspecteurs d'ouvrir une enquête pour savoir s’il y aurait lieu d’adopter le régime hebdomadaire. Les résultats de cette enquête furent douteux (1). À Paris, les industriels se prononcèrent en grande majorité contre la réforme; dans les départements, les avis furent partagés mais dans l’ensemble défavorables, sauf dans la région lyonnaise et de l'Est. « Quant aux ouvriers, ils redoutent une diminution de salaire et voient plutôt un piège du patronat » (2); toutes les Bourses du travail se sont montrées hostiles au projet.
M. Waddington déclarait à la tribune du Sénat le 18 mars 1904 que le régime hebdomadaire mettrait la loi d'accord avec les habitudes locales dans certaines contrées où le travail cesse déjà plus tôt le samedi que les autres jours. Ce régime n’est cependant pas encore entré dans nos mœurs ; il est presque exclusivement limité, ainsi que l’a révélé l’enquête de 1905, à quelques établissements parisiens ou normands où travaillent moins de
(1) V. Bulletin de l’office du travail, mars 1903, p. 204. (2) Béchaux. Réglementation du travail, p. 89.
15.000 ouvriers, à 40 fabriques de cotonnades de la région roannaise occupant environ 40.000 personnes et à 394 tissages ou moulinages de la vallée du Rhône et de la Haute-Loire employant 22.069 ouvriers. Dans ce dernier cas, remarque M. Pic, le régime hebdomadaire «s'explique tant par la topographie des usines situées en rase campagne à plusieurs kilomètres de tout centre de population que par le mode de recrutement du personnel. Ces établissements emploient de préférence des femmes et des enfants qui couchent pendant la semaine dans des dortoirs annexés à l’usine ou dans des garnis situés à proximité et qui, tous les samedis, vont retrouver leurs familles afin de passer avec elles la journée du dimanche » (1).
Pourquelerégime hebdomadaire füt facilementadopté, les industriels devraient souvent se résigner à perdre cinq heures par semaine, à ne pas augmenter la durée quotidienne du travail tout en se passant des services de leurs ouvriers pendant la demi-journée du samedi. Nous ne pensons pas en effet que le repos complet d’une aprèsmidi par semaine soit suffisant pour effacer les funestes effets que pourrait avoir la prolongation du travail des femmes et des enfants (si on n’organise pas le demitemps) au-delà de dix heures. Une journée de onze heures serait manifestement excessive pour les jeunes ouvriers, düt-elle être compensée par une demi-journée de liberté. Le projet voté par le Sénat interdit, il est vrai, aux patrons qui adopteraient la limitation à soixante heures par semaine d'imposer plus de dix heures de travail quotidien aux enfants. Mais si une pareille réglementation
(x) Pic. Rev. d'écon. polit., janvier 1905, p. 29.
était votée définitivement, on verrait se reproduire les difficultés du régime légal de 1892 ; en pratique tout le monde ne tarderait pas à travailler onze heures, En supposant la loi respectée, nous avons vu quels seraient les dangers de renvoyer les enfants avant leurs parents ; quant à leur donner des repos supplémentaires à l’intérieur de l’usine, nous le savons, c’est impraticable.
Si l'industrie française pouvait s’accommoder du système anglais, c'est-à-dire de cinquante-cinq heures de travail par semaine (dix heures par jour et cinq heures le samedi), la question serait en partie résolue et l’on pourrait songer à introduire en France une coulume considérée de l’autre côté du détroit « comme une des meilleures de la vie domestique et sociale » (4). La durée normale actuelle ne serait pas augmentée et l'ouvrier bénéficierait d’une après-midi entière qui, s’ajoutant au repos dominical dont il serait la préface, contribuerait à assurer quarante-deux heures de repos ininterrompu. La femme profiterait de cet après-midi pour faire ses achats (les magasins ne seraient plus obligés de rester ouverts une partie du dimanche pour satisfaire leur clientèle ouvrière); elle entreprendrait les travaux du ménage tels que lessives et nettoyages qui ne peuvent s’exécuter que lorsqu'on dispose de quelques heures libres; elle se livrerait, à la lumière du jour, aux différents travaux d’aiguille auxquels actuellement elle consacre les heures dérobées à son repos en s’usant les yeux à la lueur fameuse d’une lampe. Pendant ce temps le mari pourrait faire du jardinage, préparer la provision de bois pour la semaine ou s'occuper à quelque travail
(1) Béchaux, op. cil., p. 59.
utile à la maison. Peut-être le repos de la demi-journée du samedi ferait-il disparaître, en le remplaçant avantageusement, celui que les ouvriers s’octroient quelquefois au commencement de la semaine quand «ils font le lundi ». Ces quelques heures de liberté rendraient donc à la population ouvrière les plus utiles services.
Profitable à l’ouvrier le régime hebdomadaire le serait encore aux industriels qui n’employant que des hommes adultes pourraient leur demander onze heures de travail quotidien de façon à atteindre, comme aujourd’hui, le total de soixante heures par semaine. La dépense de combustible est négligeable pour maintenir l’usine en marche une heure de plus par jour (1), tandis que l'arrêt du moteur pendant une demi-journée entière permettrait de réaliser sur le charbon une économie considérable. De plus il y aurait dans la semaine une mise en train de moins, or la reprise du travail se traduit toujours par une infériorité de rendement. Enfin les nettoyages pourraient être effectués le samedi après le départ des ouvriers, tandis qu’actuellement ils se font Le soir ou le dimanche et sont par là même payés plus cher.
En résumé, le régime hebdomadaire serait de toute façon avantageux. Mais il exigerait une réduction de cinq heures de travail sur le total de la semaine si l’on voulait respecter les raisons d'hygiène et d'intérêt social qui militent en faveur d’une rigoureuse limitation des heures de travail des femmes et des enfants. Il faudrait
(x) D'après M. Strohl, une usine peut être comparée à un train de marchandises lourdement chargé que la locomotive est obligée de faire démarrer; personne n'ignore quelle somme d'efforts est nécessaire pour mettre en mouvement un train, alors que, une fois celui-ci en marche, la question n’est pour ainsi dire plus qu'un jeu d'enfant.
en outre que cette réduction de travail ne soit pas suivie d’une réduction correspondante de salaire. Ces conditions sont-elles possibles dans l’état actuel de notre industrie? Il est permis d'en douter. C’est là sans doute la pierre d’achoppement qui, pour le moment du moins, empêchera le système d'être praticable dans les établissements mixtes; c'est sans doute aussi la raison du caractère plutôt défavorable et hostile de l'enquête de 1903. « La réforme, conclut M. Pic, ne paraît pas encore mûre en France » (1),