SECTION II LA JOURNÉE DE HUIT HEURES
$ 1. — Progrès du mouvement en faveur des huit heures.
Aujourd'hui on ne se contente pas des progrès réalisés dans la réduction du temps de travail. L'école socialiste mène grand bruit autour de la journée de huitheures, mot d'ordre de toutes ses manifestations. Huit heures de travail, huit heures de loisirs, huit heures de repos, tel est dans sa concision l’idéal des Trois-Huit poursuivi par la fraction turbulente de la classe ouvrière, conformément au refrain de la chanson anglaise :
Eight hours to work, eight hourr to play, Eight hours to sleep, eight schillings a day (2).
(PIC, op. cit, D, 20.
(2) Dans l’espèce il s'agissait de Quatre-Huit. A la suite de la catastrophe de Courrières, les mineurs du Nord ont réclamé, eux aussi, 8 heures de travail, 8 heures de loisirs, 8 heures de repos et 8 francs par jour. Les Quatre-Huit paraissent devoir se substituer dans un avenir prochain dans le programme socialiste à la revendication des Trois-Huit,
Les Trois-Huit, c’est une formule nette, frappante, qui a la force d’un programme et l'affirmation d’un axiome, C’est le cri de ralliement!attachant tous les travailleurs industriels à une même revendication; c’est pour eux comme l'a/pha et l’oméqga de toutes les questions qui touchent à la réforme sociale.
Depuis que le socialisme est entré dans la voie parlementaire, ses élus ont mis en avant une série de mesures dont la principale est la réduction de la journée de travail. De leur côté, les leaders ont persuadé aux ouvriers qu'ils ne pourraient plus vivre s'ils ne faisaient triompher leurs « revendications ». Avec la cohésion de la classe ouvrière, l'idée fit de rapides progrès dans les masses; que les conditions du travail des uns fussent satisfaisantes, que celles des autres fussent médiocres, tous à la fois les déclarèrent insupportables par une sorte de suggestion réciproque rendue plus efficace par les communications et les propagandes de toute nature.
C'est en 1866 que la revendication des huit heures fut la première fois formulée en Eurcpe par le Congrès de l’Internationale réuni à Genève. Presque en même temps le Congrès des ouvriers américains à Baltimore décida de mettre tout en œuvre pour obtenir les Trois-Huit. C'est à ce moment que la fameuse société de Chevaliers du travail (Knights of labor) commença à faire parler d’elle et inscrivit sur son drapeau la journée de huit heures. Enfin, en juillet 1889, le Congrès de Paris la proclama comme une nécessité sociale. Depuis ce moment les Trois-Huitontconquis du terrain. Beaucoup d'hommes politiques en tous les pays en sont devenus les partisans convaincus; beaucoup d’autres entraînés par le mouvement et n'osant rompre en visière avec une théorie qui
plaît au peuple (la politique a ses exigences) se sont mis à la suite des partis avancés sans savoir exactement où on veut les mener.
La journée de huit heures est apparue en Australie il y à 50 ans, le 22 avril 1856. Depuis, tous les ans, le 21 avril a lieu une fête commémorative dans la colonie de Victoria. Les métiers qui ont obtenu la journée de buit heures parcourent Melbourne en procession portant le vieux drapeau de 1856 sur lequel on lit cette inscription : Eight hours work, eight hours recreation, eight hours rest (huit heures de travail, huit heures d'agrément, huit heures de repos). Des meetings ont lieu en plein air. C'est jour de fête officielle, pour célébrer l'anniversaire du moment où, par l'effet de sa propagande et de son organisation, la classe ouvrière obtint pratiquement, sinon légalement, la journée de huit heures. Celle-ci est actuellement usitée par les trois quarts de la population ouvrière et l’opinion lui est acquise.
En Angleterre, les Trois-Huit ont trouvé aussi beaucoup de faveur. Jusqu'ici le législateur n’est pas intervenu pour en imposer la pratique, mais la masse des ouvriers employés à un travail vulgaire (unskiled labor) semble orienter le Trade-Unionisme vers le socialisme d'État en demandant une loi de huit heures dans le pays où régnait naguère l'école de Manchester et de la liberté. Il est cependant à remarquer que ceux qui préconisent l’intervention légale ne la demandent qu'avec condition d'option permettant à chaque corporation de se placer sous le régime des huit heures ou de s’y soustraire à sa volonté; ce système atténuerait dans une très large mesure le rigorisme légal. Nous empruntons à l'ouvrage de M. John Raë le passage suivant qui dévoile la nature
du mouvement en Angleterre. « L'idée d’une loi générale uniforme et obligatoire de huit heures ne trouve faveur nulle part, si ce n’est auprès d’une poignée de socialistes peu pratiques ; l'opinion de la grande masse de la classe ouvrière, comme le montrent les congrès de Trades-Unions, n’est divisée qu'entre trois formes de législation optative. Elle demande : 1° une loi de huit heures qui ne s’appliquerait dans chaque industrie que sur la demande de la majorité de ses membres, ou bien des membres organisés dans tout le pays; ou 2° une loi de huit heures qui permettrait à toutes les industries de s’en exempter suivant le vote de la majorité de ses membres ou des membres organisés du pays; c'est ce que l’on appelle le principe d’exemption par industries (trade exemption principle); ou 3° une loi de huit heures qui ne serait applicable qu à telle ou telle industrie d’une localité que sila majorité des membres de cette industrie dans cette localité l’accepte, ou si elle n'a pas demandé à en être exempte; M. Gladstone s’est prononcé pour ce système qui est connu sous le nom de principe d’option Jocale par industrie (/ocal trade option principle) » (1). Cet expédient de l'option locale ou de l'option par industrie a vaincu la résistance de ceux qui s'opposaient à une loi de huit heures ; on le comprend aisément puisque les dispositions légales perdraient tout caractère coercitif (2). Ceux qui en France préconisent la journée de huit heures, en invoquant l'exemple de l'Angleterre, oublient ou feignent d'oublier cette particularité importante.
(1) Raë. La journée de huit heures, p. 303 et 304.
(2) Quelques Etats de l'Union américaine ont également inscrit dans leur loi les huit heures, quand il n'y a pas convention contraire. Cetle condition enlève pratiquement toute portée à la loi.
On ne peut d’ailleurs pas conclure du particulier au général. L'Angleterre, grâce à l’énergie native et au tempérament particulier de la race et l'Australie dont la population est presque exclusivement anglaise et où le développement économique a progressé avec une rapidité merveilleuse, peuvent s'accomoder d’une journée de huit heures sans que pour cela le système doive être généralisé. Chaque peupie a ses habitudes, son climat, ses aptitudes, ses besoins, sa vigueur corporelle, son énergie morale et tel régime de travail qui réussit dans un pays échoueradans un autre. La journée dehuit heures n’est pas une commune mesure comme le mètre pour les longueurs, le gramme pour les poids : « Il n’est pas de dynamomètre de la force humaine, remarque M. Bouge, prétendre avoir trouvé avec la loi de huit heures lalimite scientifique et moyenne de la capacité de travail de l'homme est tout simplement puéril » (1). Un écrivain socialiste, M. E. Buisson, parlant des ouvriers américains qui, en 1866, obtinrent les Trois-Huit après une courte campagne, avoue que « ce précédent ne peut être invoqué ici, car les conditions économiques de la France en 1905 sont loin d’être celles de l’Amérique il y a 20 ans. L'industrie en général était très productive et les patrons pouvaient faire des concessions importantes pour maintenir à l'atelier les ouvriers qui les menaçaient de la grève sans porter une atteinte sensible à leurs bénéfices » (2). L’Angleterre depuis longtemps pratique ja journée de neuf heures, c’est donc une question pour elle d’une heure et qui se résume à décider si l’on doit
(1) Bouge. Rev. polit, et parl., août 1896, p. 268. (2) Revue socialiste de juin 1905, p. 654.
statuer légalement et obligatoirement ou si les corporations ouvrières réaliseront la réforme.
En France, plusieurs tentatives de réglementation légale à huit heures ont été faites sans succès jusqu’en 1905 ; en 1890 M. Ferroul, en 1894 puis en 1896 MM. Vaillant et Guesde essayèrent vainement de faire voter le principe. La proposition de M. Vaillant en 1894 se bornait à limiter à huit heures la durée du travail dans les travaux communaux. Mais depuis, le socialisme enhardi a brisé ce cadre trop étroit et demande les Trois-Huit dans l’industrie d’une facon générale. La loi du 29 juin 1905 lui a donné en partie satisfaction; nous avons déjà signaié la gravité de cette loi qui, tout en ne visant qu’un petit nombre d'ouvriers, « s’établit comme une pierre d’attente pour toutes les autres industries et crée le préjugé d’une journée normale de huit heures » (1). Les idées mènent le monde et dans l’engrenage collectiviste le corps social passera tout entier si la main se laisse prendre. Le 27 novembre 1905, M. Vaillant a déposé une nouvelle proposition conçue dans les termes les plus généraux (2); elle demande le repos de l’après-midi du samedi et la journée de huit heures pendant cinq jours « dans les usines, manufactures, minés, minières et carrières, chantiers et ateliers etleurs dépendances de quelque nature que ce soit publics et privés, domestiques et de famille, laïques ou religieux, docks, entrepôts, voies ferrées, forêts, grande culture, entreprises de commerce, magasins, bureaux et tous autres établissements et lieux de travail, de production, de commerce et d'échange ».
(x) Discours de M. Aynard. Z. O0. Chambre. Déb. parl. Séance du 29 janvier r902, p. 291.
(2) J. O0. Chambre, Doc, parl, S. E, 1905. Annexe n° 2787.
Comme on le voit, M. Vaillant introduit la réglementation dans les travaux agricoles et dans les ateliers de famille sans tenir compte des difficultés inhérentes à pareille innovation.
Les partisans de la journée de huit heures nemanquent pas d’invoquer le résultat des enquêtes pour affirmer que la réforme est impatiemment attendue par tout le prolétariat. Mais, dans le chapitre précédent, nous avons dit ce qu'il faut penser de ces consultations ouvrières dans lesquelles ne sont entendus que les fractions turbulentes et les meneurs. En outre, les syndicats ont aujourd'hui en France un caractère politique très accentué et il est à penser qu’en exprimant le vœu d’une loi de huit heures, ils ont obéi à une préoccupation politique plutôt que traduit les désirs véritables de leurs membres. Si nous consultons d’ailleurs l'enquête de 1890- 1893 nous remarquons que sur 24.003 réponses d'ouvriers, 5.419 seulement sont favorables à la journée de huit heures sans heures supplémentaires. Dans une enquête de 1884, sur 68 chambres syndicales d'ouvriers, il n y en avait que 12 à réclamerla limitation à huit heures et sur 16.284 ouvriers, 4.757 (1). Il est encore à noter que « beaucoup de syndicats se sont prononcés pour la journée de huit heures afin d'obtenir dix heures, 1ls ont demandé beaucoup pour avoir ce qui est raisonnable» (2). « Nous demandons la journée de huit heures, disaient les chambres syndicales de Boulogne-sur-Mer, espérant obtenir ia réduction à dix heures; il faut beaucoup demander pour avoir peu » (3).
AU, Co ID TO DICUMBER
(1) (2) Rapport Dron, loc. cil., p. 22.
(3) Rapport Dron, loc. cit., p. 146.
C’est pour faire aboutir les Trois-Huit que la manifeslation du 4° mai a été organisée par les ouvriers des deux mondes. Comment expliquer que le 1°" mai, qui à travers les siècles a marqué le retour de la nature à la vie, soit devenu le symbole d’une échéance redoutable? Lorsque les ouvriers américains choisirent en 1886 le 4 mai comme jour de la « Fête du travail », ils prétendaient simplement marquer ainsi leur « espoir en des moissons et des récoltes prochaines ». L'idée de faire du {°° mai une journée de revendication pour le travail de huit heures ne tarda pas à préoccuper les chefs de paris et elle futimportée immédiatement d'Amérique en Europe. Cette idée reçut l’estampille socialiste au Congrès ouvrier international tenu à Paris du 14 au 21 juillet 4889. Celui-ci décida, sur la proposition d’un délégué américain, d'organiser à l'avenir, Le 1°° mai, « une grande manifestation internationale à date fixe, de manière que dans tous les pays et dans toutes les villes à la fois, le même jour convenu, les travailleurs mettent les pouvoirs publics en demeure de réduire légalement à huit heures la journée de travail » (1). Le 7 décembre suivant, paraissait le premier numéro du journal international La Journée de huit heures qui a servi à entraîner les masses vers la manifestation de 1890. Ses organisateurs fondaient sur cette manifestation les plus belles espérances ; le choix du 1% mai était dicté, disaient-ils, par une décision semblable antérieurement prise en 1888 au Congrès de Saint-Louis (Missouri) par l'American Federalion of labor.
(1) Au Congrès tenu à Zurich en août 1893, les socialistes anglais et allemands qui jusque-là faisaient leur manifestation le premier dimanche de mai résolurent de la reporter au 1‘ mai,
Au mois d'avril 4890, le journal Le Combat organe du mouvement indiquait comme mode d’action : la suspension du travail, le pétitionnement, les réunions publiques, les délégations aux Chambres. Le 1° mai 1890, « cette première manifestation pacifique qui n'exclut pas la violence, » comme le disait l'appel du Combat, se termina par quelques horions et bousculades, Dans le département de la Seine, à peine 20.000 ouvriers chômèrent, mais l'effet moral fut cependant considérable. L'opinion publique, un moment effrayée par la perspective d'un soulèvement ouvrier international, se calma et la question de la limitation des heures de travail fut ardemment discutée dans les conversations, dans les journaux et dans les revues.
Depuis 1890, la manifestation du 1° mai « circonscrite aux foyers anarchistes ou collectivistes les plus remuants » (1) et réduite aux manifestants inconnus à l'atelier (les travailleurs véritables s'étant tenus à l'écart) est allée en décroissant chaque année; elle n’a donné lieu à aucun incident sérieux et, à part le sanglant conflit de Fourmies en 1891 entre la troupe et les manifestants, l’ordre ne fut pas gravement troublé.
Émue de ce ralentissement dans le mouvement ouvrier, la Confédération générale du Travail avait préparé de longue date la manifestation du 1° mai 14906. Au Congrès de Bourges en septembre 1904, s'était élaboré le plan de campagne ; des discours, des affiches répandues à profusion, avaient averti les ouvriers qu'à partir du 4% mai 1906, tous les travailleurs devraient quitter l'atelier après y être restés huit heures (2).
1) Cauwès, op. cil., p. 113.
2) Ilest assez piquant de constater qu'aujourd'hui on demande
Depuis plusieurs mois, à la Bourse du Travail de Paris, flottait une banderole sur laquelle on pouvait lire ces mots : « Au 1% mai 1906, nous ne travaillerons plus que huit heures par jour ». Une agitation intense était prévue et, après les grèves du Nord, on put craindre, sinon la grève générale, du moins des troubles importants. Il n’en a rien été, nous le savons, peut-être grâce aux importantes mesures d'ordre qui furent prises dans les principaux centres ouvriers, peut-être surtout parce que, comme nous le disons précédemment, le mouvement en faveur des huit heures n’est qu'une agitation de surface qui n'atteint pas les couches profondes et paisibles de la population ouvrière.
Les propagateurs des Trois-Huit n’y veulent pas voir la journée normale mais la journée maximale. « Les huit heures réclamées par nous, disait M. Vaillant en 1894, constituent une limite extrême en decà de laquelle auront à se diversifier les journées de travail d’après la nature même des travaux » (1). M. Guesde déclarait que, dans les métiers pénibles, l’ouvrier ne restera que six heures, cinq heures ou quatre heures à l'ouvrage. Ainsi, jamais on ne devra fournir plus de huit heures, et souvent on travaillera moins.
Un partisan de l'intervention légale en faveur des hommes adultes, M. Cauvès, n'hésite pas à reprocher aux Trois-Huit « de ne pas laisser à la liberté une latitude suffisante, car il n'est pas douteux que les forces
huit heures pour les hommes adultes alors qu'en 1900 on a voté la journée de dix heures et même de onze heures pour des enfants. Il est cependant à remarquer que M, Vaillant s'était élevé avec vigueur contre la disposition portant à onze heures là journée des enfants.
(1) J. 0. Chambre. Déb, parl. Séance du 22 mai 1894, p. 857.
moyennes de l'adulte lui permettent sans qu’il en soufre de supporter une durée de travail plus longue » (4). D'autre part si la journée de huit heures était introduite dans l’industrie, comment empêcher les travailleurs agricoles d'émigrer vers les villes dont l’attraction est déjà si forte ? Ce serait l'absentéisme à l’état aigu. Enfin la propagande effrénée, les discours, les comités, les réunions fréquentes en faveur des huit heures, font germer dans le cerveau des ouvriers des espérances qui se traduisent par des désirs impérieux et irréalisables, par des idées fausses et ignorantes des obstacles accumulés devant une telle réforme; parfois même ce sont des exci- tations à la conflagration sociale, aux troubles, au soulèvement des masses, d’où résultent ces désordres qui ressemblent plus à des convulsions révolutionnaires qu’à des mouvements ouvriers.
Supposons la journée de huit heures obtenue, s’arrêterait-on en si beau chemin? Il est bien à croire que non, il n’y aurait plus alors de raison pour ne pas réclamer une réduction nouvelle. On a remarqué dans les enquêtes que « la proportion des ouvriers qui demandent huit heures est d'autant plus forte que la durée actuelle du travail est moindre » (2).
Les socialistes marxisies exigeraient vraisemblable. ment la journée desix heures. En effet, d’après Karl Marx, une partie seulement du travail de l’ouvrier est représentée par le salaire; tout le surplus « la corvée » con-
(1) Cauwès, op. cit., p. rrr.
En 1868 la Californie et en 1891 le Nébraska ayant voté la loi de huit heures, la Cour suprême des États-Unis la déclara inconstitutionnelle comme portant atleinte à la liberté des conventions.
(2) Bry. Législation industrielle, p. 358.