‹ La Limitation des Heures de TravailChapitre 58 sur 73 · RO] [RO · texte numérisé non relu

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stitue le profit du capitaliste et doit être supprimé, c’est du travail impayé, une spoliation, un vol. Karl Marx, par des calculs hypothétiques, évalue à six heures le temps de travail « nécessaire pour produire la somme moyenne des subsistances nécessaires à l’entrelien quotidien du travailleur »; c’est ce qu’il nomme le « travail nécessaire » (1). L’ouvrier consacre le surplus de son temps de travail à créer une « plus-value supplémentaire (Mehwerth) » au profit de l'entrepreneur qui en réalité paye le prix de six heures de travail pour une journée de douze heures. Plus mathématique encore M. Guesde de déduction en déduction formule cette conclusion : le capitaliste extorque au travailleur six heures six minutes de travail qu’il ne lui paie pas ; la journée doit être diminuée de tout le temps non payé.

Paul Lafargue a du moins le mérite de la franchise. Ce que d’autres appellent le droit au loisir, il l'appelle résolument le « droit à la paresse ». Dans un pamphlet ainsi intitulé il promet aux ouvriers qu'après le triomphe de l’Internationale ils n'auront plus à travailler que trois heures par jour et pourront « fainéanter et bombancer le reste de la journée et de la nuit » (2). Reindsdorff estime que deux heures par jour seront suffisantes quand on aura exproprié les propriétaires privés. Le docteur Joynes se contente d’une heure et demie. Quant au staüsticien anglais William Heyle, il calcule qu’une heure et quart de travail pourvoit à tous les besoins de l’ouvrier comme suit : alimentation, une demi-heure; vêtement, un quart d'heure; logement, instruction et le reste, une demi-heure. Une surenchère ne se fera sans doute pas

(1) V. le Capital. Deuxième partie, chap. VII. (2) Lafargue. Droit à la paresse, Brochure, p. 25.

attendre, le but élant le doux farniente napolitain (1). Si toutes ces prédictions se réalisaient, « le socialisme pourrait se glorifier d’avoir biffé victorieusement celui des versets de la Genèse qu'il trouve le plus humiliant : in sudoribus vulius tui vesceris pane ».

En réalité les huit heures servent souvent de tremplin permettant aux agitateurs de s'élever à la poursuite de leur idéal, le bouleversement de la société, en agitant la formule trompeuse des Trois-Huit au nom de l’émancipation sociale. « La conquête de la journée de huit heures n’est qu'un acheminement vers un but plus grandiose, proclamait le placard apposé par la Confédération du travail au commencement de 1906 dans les villes industrielles ou manufacturières pour préparer la manifestation du 1°" mai. Ce que nous poursuivons c’est l'abolition de l'exploitation humaine. La bataille sociale ne peut finir que lorsque, l’expropriation capitaliste accomplie, le peuple sera maître de ses destinées ». En 1896 M. Guesde déclarait sans ambages : « Les courtes journées, voilà ce qui fait les socialistes et j'ajouterai les révolutionnaires » (2). Les Trois-Huit sont donc avant tout une arme de combat et un moyen d’agitation pour tenir le « prolétariat » en haleine et prêt à marcher à l'assaut des « privilèges capitalistes ».

(r) Quand on y réfléchit, on s'aperçoit que la journée de huit heures, amorce de réduction plus radicales, n’est au fond qu’une manifestation du vieil instinct humain qui invite à jouir le plus possible en travaillant le moins possible. C’est en quelque sorte le panem et circenses de la tourbe romaine, seule la forme a

élé changée et rajeunie.

(2) J. O. Chambre. Déb. parl. Séance du 16 juin 1896, p. 966.

S 2. — La journée de huit heures dans les établissements de l'État.

Les socialistes sachant qu'ils n’emporteraient pas la place d'assaut se livrent à des approches fort habiles, en cherchant à réglementer à huit heures la durée du travail dans les établissements de l’État et pour les travaux publics, avec l’espoir d’arriver plus facilement à imposer le même maximum dans les travaux privés. Ils produisent comme argument que l'État, le département, la commune, doivent être considérés comme des patrons et comme tels sont libres d’instituer telle condition qu’il leur plaît aux travaux qu'ils font exécuter. Ce raisonnement est spécieux et inexact. Les patrons font travailler avec des capitaux leur appartenant, tandis que les pouvoirs publics disposent de fonds prélevés sur les contribuables qu’ils ont en dépôt mais dont ils sont très généreux.

La journée de huit heures a été introduite au cours de ces dernières années dans plusieurs des établissements de l’État. Elle fut d’abord essayée, le 16 septembre 1894, par le Ministre du Commerce dans les ateliers des postes du boulevard Brune à Paris. L'expérience fut ensuite étendue au magasin général des postes puis, le 1°° juillet 1900, à atelier d'électricité du poste central de Paris. Enfin, le 9 février 1901, M. Millerand rendit la réforme définitive dans les établissements du boulevard Brune. La journée de huit heures fut appliquée, le 4e mars suivant, au zersonnel ouvrier des services d’installation et d'entretien des appareils téléphoniques parisiens; le 46 juillet 1901, au personnel] de l'atelier de force motrice; enfin, le 24 septembre 19014, à l'atelier d'électricité du poste central.

La voie était ouverte. Le Ministre de la Marine, M. Pelletan, mit à l'essai les huit heures, le 4e novembre 1902, dans les ateliers de la petite chaudronnerie de Toulon et à la direction de l'artillerie navale de Lorient. Une circulaire du 7 janvier 1903 introduisit définitivement la journée de huit heures dans tous les arsenaux et établissements des ports (1).

Le 28 février 1905, M. Rouvier, Ministre des Finances, prenait l'engagement de déposer, par voie de crédit, un projet de loi diminuant le travail dans les manufactures de l’État, ce qui fut fait en juillet suivant par son successeur, M. Merlou.

Le gouvernement français a suivi l'exemple donné par l'Angleterre et par les États-Unis. De l’autre côté de la Manche, la journée de huit heures est en usage depuis 1894 dans les ateliers d'équipement de Pimlico et dans les arsenaux de la marine, depuis 1895 dans certains ateliers télégraphiques et depuis 1899 dans la fabrique d'armes de Wolwich. En 1901, la statistique du Ministre du Commerce anglais évaluait à 47.019 le nombre des ouvriers de l'État bénéficiant de la journée de huit heures. C'est l’Union américaine qui la première a appliqué le principe de l'État patron modèle. Dès 1840 le travail était fixé à dix heures dans les arsenaux tardis que les douze heures étaient usitées sur tout le territoire. Les statuts revisés de 1878 portent que « huit heures constituent la journée de travail pour tous les journaliers et ouvriers qui peuvent être employés par le

(x) De son côté, le Ministre de la Guerre, général André, en février 1904, réduisit à neuf heures la durée du travail dans les arsenaux de Bourges et de Toulon et dans les magasins centraux de Toulon.

gouvernement ou pour le compte du gouvernement des États-Unis ».

De semblables expériences ne sont pas à encourager. Si l'État ne fait pas exécuter les clauses qu’il a établies, il donne le spectacle regrettable de règlements perpétuellement violés. S'il tient sévèrement la main à ce que les huit heures ne soient jamais dépassées, le régime spécial dont jouissent ses employés n’est pas sans présenter de grands dangers par la suggestion revendicatrice que le régime de faveur fait germer dans l'esprit des ouvriers des industries privées. Pourquoi ici dix heures et là huit? Cette différence de traitement accroît dans toutes les classes de la société le goût pour les emplois publics et le fonctionnarisme.

Les Trois-Huit dans les établissements de l'État c’est un précédent qu’on n'oubliera pas d’invoquer pour justifier les empiétements sur la liberté individuelle ; on promettra bien encore cette fois de ne pas aller plusloin, mais d’autres réformateurs viendront, affranchis de ces scrupules tardifs, qui feront bon marché de cette promesse. En février 1906, dans la discussion d’une loi relative à la marine marchande, M. Cadenat demandait de n’accorder les primes de construction de navires qu'aux constructeurs qui auraient réduit à huit heures la journée de travail dans leurs ateliers. Aïnsi que le remarquait M. Thierry, cet amendement était inspiré par la circulaire de M. Pelletan en 1903 {1). C'est en arguant de la limitation à huit heures dans les services de l’État et dans les travaux publics, en Angleterre, aux États-Unis et, dans une moindre mesure, en France, que M. Vail-

(1) J. O0. Chambre, Déb, parl, Séance du 2 février 1906, p. 802.

lant a déposé, en novembre 1905, sa dernière proposition de la journée de huit heures.

Les courtes journées dans les établissements de l’État ont encore le grave inconvénient de laisser croire que les pouvoirs publics sont tout prêts à souscrire à toute demande quand elle est émise sur le ton de la menace. C’est à la suite d’une pétition des ouvriers des arsenaux au Ministre de la Marine que M. Pelletan accorda les huit heures exigées par les agitateurs des ouvriers de la marine qui voulaient diminuer le labeur sans diminuer le salaire. Ils se félicitaient d'arriver ainsi à procurer de l'ouvrage à un plus grand nombre d’ouvriers. Cette espérance ne pouvait cependant être réalisée qu’en supprimant toute incitation à un travail rapide et toute faculté de travail supplémentaire. Le Ministre s’est rendu à ces nouvelles exigences et, par une circulaire du 10 juillet, a substitué le salaire à la journée au salaire à la tâche cependant plus productif. Ces concessions successives sont d’un effet moral désastreux en encourageant les prétentions les plus injustifiées. |

La journée de huit heures pour les ouvriers de l'État risque aussi de créer un état de chose funeste à l'industrie privée. À Lorient et à Brest, les ouvriers des arsenaux font une redoutable concurrence à la population civile: «ils disposent matin et soir surtout pendant la belle. saison d’un nombre d'heures assez élevé qu'ils emploient à des travaux de toute sorte » (1).

On ne peut rien conclure des expériences faites. L'État n’a pas le frein de la concurrence qui guide l’industrie privée dans de sages réformes; il introduit

(x) Rapports des inspecteurs pour 1902, p. 175.

inconsidérément les huit heures dans ses ateliers d'autant plus facilement qu’il jouit d’un monopole. Voilà pourquoi M. Pelletan pouvait parler, dans sa circulaire du 7 janvier 1903, des « résultats très satisfaisants obtenus par l'essai de la journée de huit heures ». Sans doute les travaux exécutés dans les arsenaux n’avaient pas périclité, personne autre que l’État ne pouvant s’en charger, mais le Ministre de la Marine omettait de mentionner l'excédent de dépenses occasionné par cette innovation.

C'est encore là un des mauvais côtés de ces expériences, les déficits sont comblés par l’argent des contribuables; l’industrie privée n’a pas à sa disposition pareil moyen d'action. M. Antonin Dubost, rapporteur du budget de 1906 au Sénat, parlant dans son rapport des crédits supplémentaires (508.200 francs) demandés par le gouvernement pour faire face aux dépenses nécessitées par la réduction du travail dans les établissements de l'État, sans diminution correspondante du salaire, s’exprimait ainsi le 10 novembre 1905 : « Toutes les mesures de ce genre ont conduit dans les administrations où elles ont été prises à des majorations considérables se chiffrant par plusieurs millions (1)... On a parfois prétendu que la diminution de la durée du travail pouvait, dans certains cas, ne pas correspondre à une diminution de production. L'expérience qui en a été faite dans les établissements de l'État est radicalement con-

(x) Le 31 décembre 1903, le conseil municipal de Paris invitait l'administration à essayer les huit heures, mais le préfet de la Seine représenta dans un mémoire que « l'application de Ja journée de huit heures entraînerait pour le budget ordinaire un supplément de

charges annuelles de 5.800.000 francs et pour les travaux en cours un accroissement de dépenses de 28.600.000 francs ».

traire à cette supposilion.… » [l résulte de cette déclaration que les ouvriers de l’État dans les établissements où se pratique la journée de huit heures sont des privilégiés subventionnés aux frais du public. Ces surcharges budgétaires ont une grande importance surtout étant donnée notre pénurie financière.

SECTION IN

LES HEURES SUPPLEMENTAIRES

Ce que les ouvriers désirent ce n’est pas tant la diminution des heures de travail que la hausse des salaires. Ceux qui demandent avec le plus d'énergie les Trois- Huit, si la réforme était adoptée, seraient les premiers à faire des heures supplémentaires. Celles-ci sont d'autant plus payées en effet que la journée normale est plus courte et que par conséquent le taux de l'heure ressortit à un plus haut chiffre. Ils fourniraient donc huit heures de travail plus deux heures supplémentaires, et en définitive ce serait encore la journée de dix heures; peu importe qu’on la désigne nominalement comme une journée de huit heures (1). Nous avons vu un peu plus haut que les ouvriers des arsenaux de Lorient et de Brest s'empressent, une fois la journée terminée, d'aller chercher de l'ouvrage dans d'autres ateliers; on a calculé

(x) M. Guesde permetàl'ouvrier d'accomplir, aprèsses huit heures, un autre travail qui serait comme la distraction du premier. La distinction est subtile. Nous ne voyons pas en quoi huit heures de travail ordinaire plus deux heures supplémentaires dans un autre atelier sont moins funestes à la santé que dix heures de travail normales.

que dans les établissements de l’État 1/7 seulement des ouvriers ne fait pas d'heures supplémentaires. Au mois de mai dernier (moins d’un an après la loi de huit heures dans les mines), le gouvernement était avisé qu’à Lens les Compagnies minières, d'accord avec les ouvriers, avaient rétabli les heures en supplément.

Les ouvriers sont souvent disposés à flâner pendant la durée de travail ordinaire afin d’ajourner l’ouvrage aux heures supplémentaires mieux rétribuées. Un manufacturier anglais, M. Spill, déclarait devant une Commission d'enquête que ses ouvriers traînaient sur leur travail afin de toucher la rémunération plus forte des heures supplémentaires ; « cela nuit à l'honnêteté du travail » (4). M. John Raë, partisan des huit heures, reconnaît que dans la Grande- -Bretagne « il serait pratiquement impossible de passer d’un seul coup de la journée de neuf heures, auxquelles s ‘ajoutent des heures supplémentaires, à la journée de huit heures sans suppléments » (2). Les ouvriers syndiqués en Australie tiennent aussi absolument à garder le droit de faire des heures supplémentaires payées plus cher que les autres (3). Voici enfin une déclaration très nette de Miss Jeans; elle devrait être méditée par ceux qui invoquent l'exemple d’ Outre- Manche à l'appui des Zrois- Huit : « Aujourd’ bui, déclare l’économiste anglaise, il ya a une foule d’ industries où les heures supplémentaires sont la règle au lieu d’être l’ exception et si demain par exemple on promulguait une loi de huit heures... le seul résultat c'est queles heures supplémentaires payées

(x) J°Raë, op. cit, p. rr5.

(2) J. Raë, op. cit., p. 6r.

(3) Métin, op. cit., p. 88,

à part commenceraient une heure ou deux plus tôt. La grande majorité de la classe ouvrière désire, non pas plus de loisirs, mais plus d'argent » (1).

Un ouvrier à qui nous demandions ce qu’il pensait des courtes journées nous répondait : « Le principal pour nous est de gagner de quoi vivre et de quoi nous procurer plus de bien-être. J'aimerais mieux travailler douze heures pour gagner 5 francs (il gagnait 3 fr. 50 pour dix heures de travail) que de ne travailler que huit heures pour 3 francs ». En réalité toute la psychologie ouvrière est dans cette phrase. Le travailleur industriel accepte la réduction de la journée de travail si elle n’est pas suivie d’une réduction de salaire, parce qu'il espère qu’un labeur supplémentaire élèvera son gain quotidien (2). La limitation manque donc son but. On veut que l’ouvrier se repose ; c’est très bien, mais il est fort possible qu’il préfère un travail rémunérateur ; l’intérèt lui apprendra à faire le tour de la loi sans se faire prendre à ses mailles. |

(x) Rev. d'écon. polit. de 1892, p. 59.

(2) Dans l'enquête de 1884, pour 180 syndicats demandant la journée de huit heuressans supplément, r92 n’acceptaient les Tr ois- Huit qu’à condition qu’on autorise les heures supplémentaires, ce qui est la négation du principe.

Dans l'enquête de 1890 annexée au rapport de M, Dron, nous avons relevé, pour 13 dépositions réclamant la suppression des heures supplémentaires, 3 demandant la liberté entière et 34 exigeant la possibilité du travail supplémentaire.

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