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LES COURTES JOURNÉES EX LES LOISIRS

La réduction de la durée du travail permettra aux ouvriers, dit-on, de reconstituer leurs forces, de consacrer un certain nombre d'heures à la vie familiale, au délassement, à la culture de l'esprit, à la lutte syndicale et politique ; lhomme-cerveau cessera d’être absorbé par l’'homme-machine. La journée de huit heures, c'est plus de repos, plus de liberté, plus de santé, plus de bonheur. Rien n’est plus exact, el en poursuivant le raisonnement on pourrait dire que la journée de six heures c'est encore plus de liberté et plus: de bonheur. Mais la question est de savoir si la journée de huit heures n’est pas de nature à porter un coup funeste à l'industrie et indirectement au salaire de l’ouvrier, et si d'autre part elle est. seule capable d'éviter ce que M. Vaillant appelle la « banqueroute physiologique » en laissant aux loisirs le temps indispensable pour vivre «intellectuellement, familialement et civiquement » (1).

Le docteur Jules Félix calcule que les Trois-Huit constituent la mesure la plus juste et qu'après avoir réservé un tiers pour le sommeil et un liers pour le travail, il n'est pas de trop de ménager un tiers pour les récréations physiques et intellectuelles. Le minimum de sommeil, dit-il, est de sept heures par jour, mais pour cela il faut être huit heures au lit. Sur ce point -nous sommes d'accord. Le docteur Jules Félix ajoute :

(x) 7::0.iChämbre. Déb. par]. Séance du 22 mai 1894; p. 849 et 890. a

une heure pour trois repas c’est le minimum nécessaire. C'est aussi notre avis. Mais voici qu'apparaît l’exagération : d'après M. Jules Félix, il faudrait compter une heure pour les soins de propreté et quatre heures pour « la vie sociale et intellectuelle », les « échanges mutuels des affections », les « sentiments de famille », les « relations réciproques » ; enfin sur les dix heures qui restent, huit seront consacrées au travail et deux à l'aller à l'usine, au retour à la maison et à la mise en train (4). Nous ne croyons pas être trop exigeant en retranchant une demi-heure sur les soins de propreté, une demi-heure sur la mise en train et une heure sur les loisirs (il en restera encore trois, sans compter le temps pour aller à l’atelier et en revenir, ce qui est bien suflisant). Nous arrivons ainsi à la journée normale de dix heures qui, nous l’avons dit au chapitre précédent, respecte parfaitement la dignité humaine et ne compromet pas la santé de l’ouvrier.

La multiplication des loisirs n’est pas un bien sans mélange; ilest à craindre que les longues heures de repos ne soient gaspillées. « Rien ne demande plus de force de caractère que le bon emploi des loisirs » (2). Les partisans des courtes journées prenant leurs désirs pour des réalités prétendent, il est vrai, que les travailleurs industriels profiteront de leur repos plus prolongé pour perfectionner leur instruction, aller aux cours du soir, fré-

(:) D' Jules Félix. Les Trois-Huit, Brochure, p. 15 et 17. Il est à remarquer que le docteur Jules Félix repousse la limitation légale qu'il trouve « dangereuse pour la liberté, l'initiative individuelle et la conscience humaine » (p. 18).

(2) Paul Leroy-Beaulieu. Économiste français du 3 mai 1890, pe 246,

quenter les bibliothèques (1). Il est certain que les ouvriers d'élite sauront tirer utilement parti de leurs instants de liberté pour développer leurs connaissancés par la lecture et par l'étude. Mais combien rares séront ceux-là! En 1849 Blanqui déclarait que les loisirs accordés aux populations ouvrières n'avaient « profité qu’à leur intempérance physique et morale, aux cabarets et aux clubs » (2); et cependant il ne s'agissait alors que d’une limitation très modérée, puisque le maximum de travail était fixé à douze heures.

« Il serait à craindre, écrit M. Paul Leroy-Beaulieu, que le cabaret, le jeu et autres distractions nuisibles ne prissent dans beaucoup de cas les heures réduites sur le travail professionnel. Bien loin dès lors d'y gagner en santé et en force productive, l’ouvrier y perdrait de même que la famille » (3). Ce n’est pas là une vaine crainte. Avec la journée de huit heures, les repos seraient trop courts pour que l’ouvrier puisse s’occupér

(r) M. John Raë cite dans son ouvrage (p. 287) l'exemple de Melbourne en Australie. Cette ville possède une bibliothèque publique dont les lecteurs sont surtout des ouvriers. On y compta un jour 605 personnes. Mais il n’y à là rien de très probant. En effet, Melbourne est une ville de près de 500.000 habitants où se trouvent plus de 20.000 hommes ouvriers adultes. Le fait cité est encore moins concluant si l’on songe que le chiffre a été relevé dans une après-midi de samedi; or cette demi-journée est chômée comme en Angleterre, Les ouvriers qui disposent d’une aprèsmidi entière ne vont évidemment pas la passer au cabaret, à moins d’être des ivrognes habituels (c’est pour cela que nous ne sommes pas opposés, en principe, au régime hebdomadaire), mais il en va différemment quand il reste deux ou trois heures de libres avant le repas du soir. ;

(2) Blanqui. Des classes ouvrières en France pendant l'année 18458, p. 60.

(3) Économiste français, loc. cit.

ne

utilement chez lui, mais trop longs pour qu’il ne songe pas à aller finir sa journée chez le marchand de vins (à moins qu'il n’aille s'embaucher pour faire des heures supplémentaires, mais alors ce n’est plus la journée de huit heures). Le désæuvrement pousse à l'alcoolisme. On a remarqué que l’effrayant développement de cette gangrène sociale a coïncidé avec l’auginentation des salaires et la réduction de la journée de travail. Alors que la consommation d’alcool n’était en 1889 que de & litres et en 1864 que de 2 litres 30 par an et par tête d’habitant, elle est aujourd’hui de 6 litres auxquels il faut ajouter 250 litres de vin. Quant à prétendre que cette consommation regrettable à tous égards soit le fait des classes aisées, il n’y faut pas songer. Le phénomène tient à l’accroissement des loisirs. Dans les houillères du Pas-de-Calais, le mineur cessant le travail à 2 heures de l'après-midi va au cabaret et « y dépense de 60 à 10 centimes par jour d’après les évaluations les plus modérées » (1). Lorsque la journée de huit heures a été introduite dans les mines anglaises du South Yorkshire, les ouvriers sans instruction passèrent leur temps à boire (2). Dans la colonie de Victoria, où les courtes journées sont à l’état habituel, il y à, remarque M. John Raë, une regrettable et frappante augmentation des cas d'ivrognerie depuis 1885. En elfet, en 1880 on n’arrêtait annuellement pour ivresse qu’une personne par 85 habilants, tandis qu'en 1890 il y avait une arrestation par 60 habitants (3). En Angleterre, depuis que les huit

{1) Maron. Réforme sociale, r°* février 1894, p. 204. (2) J. Raë, op. cil., p. 119.

(3) Raë, op. cit., p. 292 et 293.

Ce

heures sont fréquentes, la clientèle des cabarets s'est notablement accrue.

Certainement c'est une louable intention que de vouloir augmenter les loisirs de l'ouvrier en empêchant les excès de travail. Mais pourquoi tomber dans l’exagération? À entendre les fractions turbulentes de la population ouvrière, on pourrait croire que le travail est un mal qui doit être, sinon éliminé, du moins restreint le plus possible et dont il faut se garder. N’est-il pas la loi commune sur terre où tout homme doit gagner son pain à la sœur de son front? L'idéal n’est pas, comme l'ont promis certains rêveurs, que l’homme ne travaille que trois ou quatre heures par jour; si pareil état de choses pouvait se réaliser, l'humanité ne résisterait pas à la plus effroyable corruption; « l’idéal consiste d’une part à ce que le travail soit proportionné aux forces de l’homme et lui laisse le temps normal de remplir ses devoirs et de développer ses facullés intellectuelles, et d’autre part à ce que dans ces limites, il acquière la plus grande productivité possible » (1). Le travail est un bienfait, lorsqu'il n’est pas trop prolongé; c’est le mauvais emploi des loisirs qui constitue un danger physique et moral de la plus haute gravité.

Dans la ruche ouvrière il y a trop souvent moins d’abeilles que de frelons qui ne demandent qu’à bien vivre et peu travailler. C’est pour leur donner satisfaction qu'on établirait une règle unique assimilant le laborieux au fainéant, l’habile à l'incapable, le prévoyant au dissipateur? Si l’on compte les fêtes, les chômages et les dimanches, l’homme adulte, en ne restant que huit heures

(x) Villey, op, cit., p. 238 et 239,

à l'atelier, passerait tout au plus le quart de sa vie au travail, « Ainsi l’élément le plus flâneur de l'humanité irait imposer ses goûts de nonchalance à l'humanité tout entière. Les traînards régleraient le pas de tous ceux qui sont plus alertes, plus dispos, plus courageux » (1).

SECTION II

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