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LES COURTES JOURNÉES ET LES CHÔMAGES

Entre autres dons de joyeux avènement la journée de huit heures apportera avec elle, paraît-il, la solution des chômages (2). C’est l'argument le plus populaire de ceux qui sont donnés en faveur de la réduction des heures de travail (3). Les socialistes reconnaissent que la production diminuera, mais loin de redouter cette diminution ils l’appellent de leurs vœux; elle figure à l'actif et non au passif des Zroës-Huit. « C'est sur elle que nous comptons, disait M. Vaillant en 1894, pour multiplier les bras occupés, pour faire place dans l’atelier à quantité de ceux qui de plus en plus nombreux se pressent à la porte, l’estomac vide » (4).

D'après les huit-heuristes (c'est ainsi qu’on désigne parfois les partisans de la journée de huit heures), l’armée active du travail se double actuellement d’une

(1) Paul Leroy-Beaulieu. L'État moderne et ses fonctions, p. 345.

(2)« Nous demandons la journée de neuf heures, disaient les métallurgistes du Havre entendus dans l’enquête de 1890, non parce que la journée de dix heures excède les forces de l’ouvrier, mais parce qu'un grand nombre de nos camarades, 30 0/0 Dr ne trouvent pas de travail. » (Rapport Dron, p. 66.)

(3) C'était déjà l'argument mis en avant par Louis Blanc, Urganisation du travail, p. 226.

(4) J. O0, Chambre. Déb, parl. Séance du 22 mai 1894, p. 849.

armée de réserve. Celle-ci fait une concurrence acharnée aux travailleurs en exercice d'autant moins rétribués qu'ils peuvent être plus facilement remplacés; comme résultat, le chômage cause le fléchissement des salaires de ceux qui ont pu y échapper. La journée de huit heures, au contraire, mettra fin à la concurrence au rabais que leur font les ouvriers inoccupés; elle ouvrira de nouveaux débouchés, fera surgir de nouveaux ateliers. La restriction du travail, dit-on, tendra à le faire répartir entre ur plus grand nombre d'ouvriers; c’est une simple question d’arithmétique. Si 15.000 ouvriers ne font plus que le travail exécuté autrefois par 10.000, grâce à la réduction de la journée, il faudra embaucher 5.000 ouvriers supplémentaires. Par des calculs semblables, M. Gunton, président de l’Institut d'économie pohitique de New-York, dans un ouvrage intitulé : Wealth and Progress (Richesse et Progrès), en arrive à dire que « l’effet direct et immédiat » de l’adoption des huit heures, dans les manufactures des États-Unis, sera d’absorber non seulement tous les bras actuellement sans emploi dans le pays, mais encore tous ceux disponibles en Angleterre, en France et en Allemagne. D'après ses prévisions les Trois-Huit nécessiteront l'emploi de 3.552.059 adultes supplémentaires; or il n’y a qu’un million de sans-travail adultes aux États-Unis, il sera donc nécessaire de recourir à l'Europe pour le surplus.

Enfin, ajoutent les partisans des courtes journées, non seulement les sans-travail seront embauchés et cesseront d'être à la charge de l’Assistance publique, mais encore ils dépenseront le gain qu’ils auront pu se procurer à l’usine, ils consommeront des produits qui sans cela seraient restés sur le marché.

Cette argumentation est habilement construile, mais elle pèche par la base; la journée de huit heures ne fera pas disparaître les chômeurs. C’est, dit l’économiste Brentano, une fallacieuse espérance que d’y croire : « Tout aussi erronée que l’idée que la masse des ouvriers sans-travail augmente en conséquence des progrès de la technique est celle qui en attend la disparition de la réduction de la journée » (1).

Jetons les yeux sur les pays à courtes journées et nous y verrons le chômage à l’état aussi aigu qu'en France; M. John Raë, qui cependant ne peut être suspecté d'hostilité au régime de huit heures, n'hésite pas à le reconnaître, « On prêche habituellement avec la plus grande ferveur et avec le plus grand succès la journée de huit heures comme l'évangile des sans-travail... Eh bien, dit-il, tout cela est absolument illusoire. C’est en contradiction formelle avec les nombreuses expériences que nous avons déjà faites des effets réels de la diminution des heures de travail et avec le fonctionnement naturel des forces économiques » (2). Prenant exemple de la loi des dix heures en Angleterre, M. Raë ajoute que, d’après les calculs, cette diminution de la durée du travail aurait dû procurer un emploi à 90.000 travailleurs nouveaux, or les statistiques formulent cette « conclusion surprenante mais irréfutable qu’au lieu de faire place à 90.000 producteurs nouveaux la loi de dix heures n'a pas en tout fait entrer 1.000 nouveaux ouvriers dans les manufactures et que très probablement elle n'y en a pas fait entrer même une vingtaine » (3). Voici un fait

(1) Brentano. Rev. d'écon. polit., 1893, p. 321. (2) 3. Raë, op. cit., p. 169-r7r.

(3) J. Raë, op, cit., p. 171-172.

concluant : en 1875 la journée fut réduite de soixante heures à cinquante-six heures et demie par semaine dans les manufactures anglaises et cependant, alors qu'il y avait en Angleterre 1.005.685 ouvriers de fabrique en 1874, on n’en comptait plus en 1878 que 975.546. Les promenades des sans-travail si fréquentes à Londres sont de nature à montrer la justesse de ces observations. En Australie, les trois quarts de la population ne travaillent que huit heures et néanmoins on y observe une pléthore de sans-travail prolongée et inquiétante. En juillet 1890, sir Bryon O’Loghlan affirmait à l’Assemblée législative que 3.000 hommes chômaient à Melbourne; en novembre 1891, le 7rades Hall Council (Chambre de Commerce) déclarait qu'il y avait alors 5.000 hommes inoccupés et que jamais la marche du travail n'avait été si mauvaise, En France, il n’y a pas eu moins de chômeurs après la loi de 1900 qu'avant la limitation à dix heures.

Que conclure de ces exemples, sinon que la réduction de la journée à huit heures ne peut avoir aucune influence sur le nombre des ouvriers inoccupés? Ainsi que l’observe M. John Raë, si parfois quelques expériences semblent prouver le contraire, « ce faux espoir provient pour la plus grande part de ce que l’on se contente d’étudier l'effet d’une limitation générale de la production dans une seule industrie, tandis que les autres continuent à produire en aussi grande quantité que précédemment et de ce qu'on se hasarde ensuite à conclure que le même résultat se ferait sentir, si toutes les autres branches de travail réduisaient également leur production » (1). Dans ce dernier cas il y aurait moins de lra-

(x) J, Raë, op. cit., p. 203.

vail à répartir et au lieu de procurer de l'ouvrage aux chômeurs, on enleverait àune grande partie des ouvriers actuellement occupés le travail qui les fait vivre.

Si le chômage n’est pas éliminé par la réduction de la durée du travail, cela tient à plusieurs causes. Il est d’abord à remarquer que souvent le manque d'ouvrage est volontaire ou du moins qu’il n’est rien fait pour l’éviter. Nombre de gens vagabondent de côté et d’autre à la recherche de travail et préfèrent ne pas en trouver; la limitation de la journée ne saurait remédier à cette plaie. M. Maurice Block cite le fait suivant qui s’est passé.en décembre 1897 à Stuttgard : lors du dénombrement de la population, on trouva 1.295 ouvriers inoccupés et se disant incapables de se procurer du travail; or sur les 1.295 chômeurs, 1.068 c’est-à-dire 82,5 0/0 ne s'étaient pas présentés au bureau du travail municipal irès populaire à Stuttgard qui gratuitement s’entremet pour fournir de l’occupation aux personnes en quête d'ouvrage (1). On se rend encore compte de l’état d’esprit de beaucoup de chômeurs en consultant les statistiques des établissements d'assistance par le travail. Voici en quoi l’œuvre consiste : au lieu de donner quelque menue monnaie aux mendiants en état de gagner leur vie ou aux ouvriers sans ouvrage, la personne charitable qui adhère à l’œuvre d'assistance par le travail met dans la main de ces solliciteurs un ou plusieurs bons portant son nom. Ces bons représentent quelques heures de travail dans un établissement déterminé ; la dépense supportée par l'œuvre est remboursée par l’adhérent sur présentation du bon utilisé. C'est un moyen de faire la

(x) Économiste francais du 7 nov. 1896, p. 603.

charité en'n’obligeant que des personnes qui le méritent. Le travail offert est facile, à la portée de tous et le salaire, sans être élevé, est du moins suffisant pour éviter la misère noire faute d'ouvrage. Néanmoins on a constaté que plus des trois quarts des bons délivrés ne sont pas utilisés, ce qui prouve que beaucoup d’inoccupés sont peu empressés de trouver de l’occupation.

À supposer même que tous les sans-travail soient prèts à s'embaucher dès que l’occasion s’en présente, la limitation de la journée ouvrière n'aurait pas pour effet de faire disparaître les chômeurs parce que les vides créés dans leurs rangs seraient aussitôt comblés par l’immigration d'ouvriers venus de pays où la main-d'œuvre est moins rémunérée et la journée plus prolongée. La réduction de la durée du travail à huit heures amènerait sur le marché une affluence considérable de travailleurs venus des centres agricoles et de l'étranger (1). En voici un exemple : après la guerre franco-allemande, les mineurs anglais de Durham et du Northumberland profitèrent de la recrudescence des demandes de charbon pour exiger la journée de sept heures et même de six heures et demie; on fit appel aux bras inoccupés mais bientôt arrivèrent plusieurs milliers d'ouvriers attirés par la perspective des courtes journées. Quandla réaction vint avec le ralentissement des demandes de houille, plus de 10 0/0 des mineurs durent être congédiés, l’armée de réserve compta alors plusieurs milliers de chômeurs de plus qu'avant 1870; le salaire fut

(x) Cette affluence ne pourrait être évitée que par une limitation internationale établissant partout les courtes journées; or nous verrons que c’est impossible.

réduit dé 50 0/0 et la journée de travail reprit sa durée antérieure (1).

L’afflux des bras dans les régions où s’implantera la journée de huit heures est de nature à porter un coup funeste aux ouvriers médiocres et à augmenter le nombre de leurs jours de chômage. Le patron n’aura qu'à choisir et son choix se portera évidemment sur l’'ouvrier dont l'habileté professionneile plus grande comporte un travail plus producteur. Les travailleurs âgés, infirmes, inhabiles ou inférieurs d’une façon quelconque seraient impitoyablement éliminés ou ne recevraient qu'un salaire réduit. « Vous ne pouvez faire que le patron qui a à choisir un bon ouvrier et un mauvais prenne le mauvais et laisse le bon sur le pavé », disait M. Poupard, président de la Chambre syndicale de couverture de plomberie, entendu dans l’enquête ordonnée en 1890. L'industriel n’'embauchera plus que desouvriers de premier choix et la réduction des heures de travail profitera surtout à ce qu'on appelle le « noyau ». Les non-valeurs iront grossir le nombre des sans-travail attendant de la charité publique ou privée le morceau de pain qui les empêche de mourir de faim. Est-ce là le résultat rêvé par les huit-heuristes? Assurément non, mais c’est celui qu’ils atteindront.

En comptant sur une diminution de rendement pour faire entrer les chômeurs à l'usine on oublie que les produits s’échangent contre les produits. Le manufactu-

(1) Nul doute que des faits semblables se produiraient en France avec les Trois-Huit. OÜn verrait croître le nombre des ouvriers flottants qui vont de ville en ville à l’affûüt des places vacantes, embauchés dans les moments de presse et renvoyés en cas de ralentissement dans la production.

rier dont la production se réduit restreint lui-même ses demandes; il achète en moins grande quantité les objets fournis par ses confrères et enlève ainsi du travail aux ouvriers qu’ils employaient. Chaque industriel est en effet le client de tous les autres industriels et l'étendue de ses achats est déterminée par sa propre production ; en sorte que si toutes les industries produisaient moins, chacune d'elle étant obligée de modérer sa demande affaiblirait la main-d'œuvre de toutes les autres. D’autre part, avec l'élévation des prix de revient et de vente conséquence nécessaire du ralentissement dans la production, l'écoulement des produits diminuerait et ce serait encore une diminution correspondante du nombre d'ouvriers occupés. La réduction des heures de travail, loin de détruire le chômage, occasionnerait donc la perte de leur emploi pour beaucoup d'ouvriers.

Les déficits de production risquent même de ruiner les petits patrons incapables, faute de capitaux, d’y remédier en partie par le perfectionnement de l’outillage ou de faire construire de nouveaux ateliers et de salarier de nouveaux ouvriers. De ce fait, leurs ateliers se fermeraient et bon nombre de modestes travailleurs sans ressources seraient jetés sur le pavé et ne trouveraient pas à s’embaucher dans la grande industrie. A la suite du décret du 2 mars 1848, plusieurs usines préférèrent renvoyer leurs ouvriers plutôt que de travailler à perte; Charles Dupin revélait à l'Assemblée nationale qu'il y avait en août 300.000 chômeurs à Paris alors qu’on en comptait à peine 12.000 en février (1).

Si nous supposons, au contraire, le patron en état

(r) Discours du 31 août 1848, Moniteur, p. 2248.

d'améliorer son outillage, le résultat sera sensiblement le même dans bien des cas. L’industriel achètera des machines plus perfectionnées qui lui permettront de se passer d’une partie de ses ouvriers remplacés par d'ingénieuses combinaisons de mécanismes. La loi Millerand a déjà suscité çà et là le phénomène contraire à celui que l’école socialiste se plaît à prédire. C’est ainsi que les industriels de Saint-Quentin ayant vu s'élever le prix de la matière première, les frais généraux et la main-d'œuvre avec la réduction des heures de travail, contraints par la concurrence nationale et internationale ont réduit leur personnel en améliorant l'outillage ; ils ont mis en pratique les méthodes anglo-saxonnes : confier un plus grand nombre de machines à un plus petit nombre d'ouvriers.

Ainsi le chômage sous une double forme, soit par suite de la ruine de l’industrie, soit par la substitution du travail de la machine à la main-d'œuvre, voilà ce que les trop courtes journées réservent à l'ouvrier.

Les huit-heuristes sont encore victimes d’une illusion provenant de ce qu’ils négligent d'observer le changement que la diminution des heures de travail provoque dans la force productive de la main-d'œuvre. Nous verrons à la section suivante que la production est certainement moins forte en huit heures qu’en dix ou douze, mais que la diminution n’est cependant pas proportionnelle à la réduction de la journée. Or les socialistes argumentent comme si en huit heures, il fallait nécessairement récupérer deux heures ou quatre heures, selon qu'on travaillait auparavant dix ou douze heures; ils raisonnent comme MM. Coriolan et Mortair : « S’il ne faut que dix hommes pendant douze heures, il en faudra

quinze pendant huit heures » (1). C’est là un faux espoir qui repose sur une double erreur. D'abord on admet à tort la proportionnalité absolue entre le temps de travail et la production. Cette prévision est rendue vaine par la multiplicité des hypothèses qui peuvent se présenter; suivant les cas l’industriel augmentera son personnel ou ses frais généraux, ou même acquerra de nouvelles machines; ces diverses solutions dépendent de son capital disponible, du taux de ses profits, de la nature de sa clientèle, de la possibilité ou de l’impossibilité d'élever son prix de vente. En second lieu le nombre des chômeurs dans chaque industrie n’est pas exactement proportionnel au déficit de production; ce tiers d'ouvriers qu'il faut en plus (supposons-le), on n’est pas sûr de l'avoir sous la main tout prêt à entrer en ligne (2). Il peut il y avoir beaucoup d'ouvriers sans travail, mais tous n’ont pas les aptitudes nécessaires pour occuper l’emploi vacant; on ne s’improvise pas mécanicien, ni même cordonnier ; pour faire un bon ouvrier il faut un apprentissage assez long.

Enfin, la réduction de la journée ouvrière ne réalisera pas l’absorption des sans-travail, parce que le chômage a sa source avant tout dans la fluctuation causée par l’extension et le ralentissement économique; dans certaines industries, dites de saison, il est occasionné par la

(x) Coriolan et Mortair, Le {°r mai et la journée de huit heures. Brochure, p. r2.

(2) Karl Marx, il est vrai, prétend que le machiavélisme bourgeois tient systématiquement en chômage une réserve de travailleurs destinée à combler les vides qui surviennent dans les rangs des ouvriers actifs; mais c'est là un paradoxe prétexte à déclamations.

variabilité des conditions d'écoulement des produits qui entraîne ce qu’on appelle en Allemagne « une sorte d’alternance périodique entre le travail excessif et le chômage (Ueberarbeit und Arbeïtslosigkeit) ». Les Trous- Huit empêcheront-ils les industries, qui de près ou de loin sont influencées par la mode, d’en subir les caprices? « Il est difficile de comprendre corament un remède qui n’agit pas sur la cause du mal, devrait en entrainer la disparition » (1).

Les seules industries dans lesquelles le problème du chômage est susceptible d’une solution partielle par suite de la réduction de Ja durée du travail, sont celles où il est impossible de faire la même besogne en un temps plus court et où on ne peut réduire la durée du travail sans augmenter proportionnellement le nombre des employés. Il est certain, par exemple, que si l’on réduit de deux heures le travail des employés de chemins de fer, il faudra des ouvriers supplémentaires. Toutefois,remarquons-le, même dans l'industrie des transports la journée de huit heures ne sera pas le salut des chômeurs; ceux-ci seront aussi nombreux par suite de l’afflux des bras attirés précisément par l’'embauchage de nouveaux ouvriers.

SECTION III

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