LES COURTES JOURNÉES ET LA CONCURRENCE ÉTRANGÈRE
Les courtes journées ont une répercassion sur la prospérité nationale qu’elles compromettent en mettant les industriels dans une situation d'infériorilé manifeste vis-à-vis de leurs concurrents étrangers. Il y a témérité pour un État isolé à imposer à la durée du travail une limite légale trop basse. En France particulièrement où les patrons sont déjà débordés par la concurrence des bras étrangers, nous ne devons pas désirer voir s'implanter les courtes journées. « L’industriel français combattu souvent sur son propre territoire par les importations étrangères, soutient difficilement la lutte pour conserver ses débouchés à l'extérieur » (1). Ce n’est pas
- (r) Rapport Waddinglon. J. O0, Chambre. Doc. parl. Annexe n° 6/49 à la séance du 10 juin 1890, p. 1086.
le moment de restreindre sa production en l’encerclant dans des réglementations trop étroites, d'autant plus que « l’industrie française n’a point à lutter seulement contre des rivaux européens, mais encore contre la production de plus en plus intense des pays neufs » (1). Le péril jaune n’est plus un mythe tant au point de vue économique qu'au point de vue militaire; pendant que nous réduisons la durée du travail, les hommes de l'Extrême-Orient donnent de l’expansion à leur industrie et réservent de poignantes surprises aux Occidentaux.
Qu'on ne dise pas, comme certains socialistes, que les nations concurrentes prendront exemple sur nous. Cet espoir serait déçu; nous n'avons aucune garantie que nous serons suivi dans notre marche en avant {2). Nous ferions ainsi les frais de l’expérience. On ne peut jeter ses armes en face d’un adversaire qui garde les siennes. Les Français sont connus pour leur esprit chevaleresque, mais sur le terrain économique la chevalerie risque fort d'aboutir au désastre. Peut-être, en prenant l'initiative
(x) Rapport Waddington. J. 0. Sénat. Doc, parl. Annexe à la séance du 29 décembre 1903.
(2) M. Maxime Lecomte a prétendu dans son rapport de r900 que «l'exemple donné sur le continent par la France, exemple généreux dans un but d'humanité, de moralisation et de pacification sociale sera, dans un temps très prochain, suivi parles pays voisins qui modifieront à leur tour leur législation industrielle » (J. O. Sénat. Doc. parl. Annexe n° 67 à la séance du 15 mars 1900, p. 63). Cette prédiction s’est-elle réalisée? Nullement, et, à la veille de voir la journée de dix heures imposée en France à tous les hommes, il convient de remarquer qu'aucune autre nation n'a limité à dix heures le travail de ses ouvriers adultes. Il y aurait encore moins de chance qu’ane journée légale de huit heures soit adoptée par nos concurrents.
des courtes journées, la France se sera-t-elle « montrée digne de sa grande mission dans le monde », comme le disait M. Maxime Lecomte, mais c’est là un bien périlleux honneur. Suivant une frappante expression, nous ne pouvons, dans une question de vie et de mort de notre puissance industrielle, jouer le rôle de « don Quichotte de la réduction du travail ». Aussi beaucoup d'interventionnistes conseillent-ils la prudence. Il serait dangereux, lisons-nous dans l'ouvrage de législation industrielle de M. Pic, « de décreter aujourd’hui l’extension aux adultes du principe de la prohibition même tempérée par des restrictions nombreuses, sans s’être assuré au préalable que des mesures analogues seront prises dans les États industriels concurrents » (E) Avec la journée de huit heures les producteurs nationaux, enserrés dans un réseau de règlements oppressifs, se débattraient vainement contre les atteintes de leurs rivaux étrangers sans que le législateur puisse les protéger. Quelques résultats de la loi de 1900 ne sont pas faits pour encourager les réformateurs. Au congrès des Jaunes de mars 1906, M. Pierre Biétry déclarait qu’une commande de 300.000 francs avait dù être refusée, faute de temps pour l’exécuter, par un industriel, M. Japy. Les 300.000 francs de commande, disait-il, sont alors passés en Belgique, détournant du même coup un important courant d’affaires de notre pays (2). Certaines industries, par exemple l'industrie métallurgique, qui doit fournir le matériel de guerre et le matériel des chemins de fer, sont acculées à des délais de
(x) Pic. Traité de législation industrielle, p. 605. (2) V. l'Éclair du 10 mars 1906.
livraison très courts. Si elles ne peuvent satisfaire aux commandes pressées, celles-ci sont données à l'étranger et une fois que la clientèle a pris l'habitude de se fournir dans un endroit, elle ne change plus.
Non seulement le temps ferait défaut aux industriels soumis aux journées de travail trop réduites, mais, ainsi que nous le savons, leurs prix de revient et de vente augmenteraient par suite de la diminution de production. Par conséquent les chefs d'établissement se verraient évincés sur les marchés extérieurs et même intérieurs où ils se présentent en concurrence avec des producteurs étrangers dont les journées sont plus longues et les dépenses moins élevées. Ces derniers pourraient établir les produits d'exportation moyennant de moindres frais. {l en résulterait la mévente des nôtres et le marasme de l’industrie française; les capitaux qu’elle fait fructifier, ne recevant plus d'intérêt suffisant, émigreraient à l'étranger et il serait à craindre de voir un jour notre commerce anéanti. Comment les industriels, privés des fonds retirés de leur entreprise par les capitalistes inquiets, obligés en outre de hausser leurs prix, pourraient-ils lutter sur le marché du monde? Et si les patrons, trouvant devant eux des rivaux étrangers mieux armés pour la lutte et voyant leurs bénéfices disparaître, sont obligés de fermer les portes de leurs usines, qui donnera du travail aux ouvriers mis désormais en disponibilité ? La journée de huit heures ferait succomber l'industrie française de la soie devant l’industrie italienne et suisse, celle du coton devant l’industrie anglaise. En Belgique, en Allemagne, où nos concurrents sont déjà favorisés par le bas prix du combustible, par la réduction des frais de transport et
le taux réduit des salaires, nos courtes journées les avantageraient bien vite considérablement.
L'État irait donc bénévolement nous placer dans une situalion d'artificielles inégalités vis-à-vis de nos voisins auxquels d'imprudentes réductions de travail assureraient ainsi une facile prépondérance industrielle? En réalité ce que l’école socialiste demande c’est le désarmement industriel; mais dans cette guerre pacifique sans doute mais acharnée que les nations se livrent pour la conquête des marchés du monde, il ne faut rien négliger de ce qui peut nous assurer une bonne position. En matière militaire, nul n’ose prendre l'initiative du désarmement dans la crainte de se mettre à la merci de l'étranger ; il doit en être de même dans l'ordre économique ; il faut redouter, même lorsqu'on est animé des meilleures intentions, d’affaiblir les forces de résistance de l’industrie nationale, En définitive, c’est de la force productive de l’ouvrier, non pas surmenée mais suffisamment mise en valeur, que dépend la victoire.
Ces considérations nous font redouter que le charbon français ne subisse un ralentissement fâcheux par suite de l’envahissement du marché par les houilles étrangères, lorsque le dernier palier de la loi du 29 juin 1905 sera franchi. Le Comité central des houillères estime que « l’adoption de la journée de huit heures, ce sera pour les mineurs d'une partie de la France la suppression du travail » (1). Au lieu de chercher à surexciter notre production houillère déjà faible par rapport à nos besoins, le législateur lui a imposé un horaire inférieur à celui en usage dans les pays possédant de plus riches
(x) Enquête annexée au rapport Odilon-Barrot, p. 102.
charbonnages que la France. Aujourd'hui que ces pays cherchent à écouler au loin le trop-plein de leur production est-il bien opportun de restreindre la nôtre? Qu'est notre modeste production de 32 millions de tonnes de charbon à côté des 80 millions de l’Allemagne, des 173 millions des États-Unis et des 200 millions de l'Angleterre? La France dont le rendement est peu considérable n’est pas désignée pour précéder les peuples dans la voie de la réglementation. En janvier 4902, M. Motte démontrait à la tribune de la Chambre que nous étions tributaires de l'étranger pour 13 millions de tonnes de houille à raison de 18 francs la tonne, soit pour 234 millions de francs; ce tribut, disait-il, sera majoré par la loi de huit heures {qu'il appelait un « barbarisme économique ») de 48 à 64 millions de fr., suivant que le déficit sera de trois ou quatre millions de tonnes. Le charbon constitue une denrée de première nécessité et tous les Français se verront à la merci de la moindre complication mondiale pour subir la surélévation de prix de la houille (1). La seule raréfaction du charbon en France occasionnera une hausse annuelle que M. Motte évaluait à 215 millions et dont les ménages ouvriers seront les premières victimes ; «c’est établir un régime économique contraire au bon sens, concluait-il, que de s'arranger à faire payer les objets de première nécessité le plus cher possible » (2).
Nous retrouvons ici l'argument que les huit-heuristes mettent en avant à propos de la production et des salaires. Ils invoquent l'exemple des pays à courtes jour-
(1) La France a déjà vu le prix du charbon s’élever à la suite du conflit anglo-boër et après la guerre russo-japonaise. (2) J. O0. Chambre. Séance du 5 janvier 1902, p. 458.
— Al —
nées et visent surtout l'Angleterre pour affirmer que les Trois-Huit ne mettront pas notre industrie en mauvaise posture. Nous ne reviendrons pas sur cette question déjà tranchée; nous ajouterons simplement aux observations que nous avons déjà fournies à ce sujet que l’Angleterre occupe dans le monde industriel une situation privilégiée au point de vue des matières premières et de sa clientèle européenne; dans l’industrie du coton principalement, des conditions matérielles excellentes (proximité du charbon et des marchés cotonniers, concentration de lindustrie, bonne division du travail) lui assurent une suprématie incontestable.
Les partisans des courtes journées ne sont pas trop effrayés de la perspective de la concurrente étrangère qu'ils ne jugent pas inéluctable ; ils estiment qu'un système protecteur savamment combiné suffira à écarter le péril en empêchant les produits étrangers de venir chez nous faire concurrence aux nôtres. 1l faudrait surélever les barrières de douanes et entourer le pays d’une sorte de muraille de Chine.
Il est étrange qu'après avoir invoqué l'intérêt de l’ouvrier pour lui éviter tout travail prolongé, on méconnaisse ce même intérêt en faisant payer aux classes inférieures les frais de la guerre par la surélévation des prix des objets fabriqués à l'étranger et dont elles ont un besoin constant. L’élévation des tarifs protecteurs renchérirait toutes choses et les ouvriers qu’on veut protéger seraient les plus atteints par cette politique douanière ; c’est un cercle vicieux. Les droits prohibitifs constituent un remède pire que le mal, ils amèneraient une guerre de tarifs; les États contre lesquels on se protégerait répondraient par des mesures analogues à titre