CONCLUSION
Parvenu au terme de notre étude, jetons un regard sur le chemin parcouru pour en dégager une impression d'ensemble.
Si la journée de travail était autrefois excessive, depuis une cinquantaine d'années elle a sensiblement diminué ; il ne faudrait pas en conclure que tout abus a disparu, mais, sauf dans les petites industries à domicile, ils deviendront de plus en plus rares avec la protection légale d’une part et l'organisation ouvrière d'autre part. Une limitation légale de la durée du travail, nous lPavons démontré, est nécessaire pour les enfants et pour les femmes qui, impuissants à faire respecter eux-mêmes leurs droits, doivent en remettre la sauvegarde aux mains du législateur. Pour l'enfant, le régime le mieux approprié à ses forces, avons-nous dit, est le système du demi-temps favorisant le développement intellectuel sans entraver le développement physique. Pourl’ouvrière, la journée de dix heures nous paraît être le maximum d'effort qu’on puisse raisonnablement lui demander, surtout si on lui impose la veillée cette calamité des ménages ouvriers dont nous souhaitons sinon la disparition (elle n’est pas possible présentement) du moins la rigoureuse restriction. Quant aux ouvriers adultes, nous sommes d'avis que législateur (dont le rôle est d’inter venir lorsque l'initiative privée, individuelle ou collective, ne peut ou ne veut pas agir)
s’abstienne de légiférer en leur faveur; ils possèdent à un assez haut degré le sentiment de la liberté et savent suffisamment mettre en action les moyens d'en assurer l'exercice pour que, dans les conditions économiques actuelles, on puisse les laisser maîtres de disposer àleur guise de leurs bras.
Le pouvoir législatif se montrerait particulièrement imprudent si, désireux de flatter les foules et de faire droit à leurs réclamations inconsidérées, il venait à introduire dans notre législation sociale la journée de huit heures. Elle livrerait notre industrie à la concurrence étrangère et nuirait à la fois aux industriels en paralysant la production dans leurs ateliers et aux ouvriers qui verraient leurs salaires diminuer. Assurémentles 7rois-Huit ne seraient pas la panacée universelle pour les ouvriers {1) pas plus que les longues journées du commencement du xix° siècle n'étaient l’âge d'or pour les patrons ; ici comme partout il faut savoir garder un juste milieu.
Est-ce à dire que la limitation des heures de travail, opérée avec discernement et prudence par la loi pour les femmes et les enfants, par les associations syndicales pour les hommes adultes, apportera avec elle la solution de la question sociale ? Nullement. Moins on a à faire et moins on veut faire, c'est la loi du moindre effort; quand les ouvriers travaillaient douze heures, ils demandaient
(rx) Les délégués ouvriers des syndicats de Paris, qui sont allés à l'exposition de Chicago, en ont rapporté une impression pessimiste : « Notre pensée, disent-ils, est que dans peu d’années les ouvriers du Nouveau-Monde seront aussi malheureux et plus mème que les ouvriers français ». (Rapport de la délégation des syndicats ouvriers de Paris à l'exposition de Chicago, p. 457.) C'est donc que la journée de huit heures ne fait pas le bonheur.
la journée de dix heures, maintenant qu'ils l'ont obtenue ils aspirent au moment où ils ne travailleront plus que huitheures. L'ouvrier gagne aujourd’hui au bas mot 50 0/0 de plus qu’autrefois, il a à sa disposition un nombre suffisant d'heures soustraites à la vie professionnelle et mécanique, mais en définitive est-il plus heureux? La misère physique est moins prononcée; la misère morale ne nous paraît pas être en décroissance. Les statistiques ne nous donnent pas la mesure exacte du bonheur. On peut apprécier l'élément économique et les progrès matériels démontrés par de chiffres irrécusables; mais on ne peut noter d’un coefficient l'incalculable, l'impondérable, l'élément psychologique. Un désir exaucé en amène un autre; les besoins ont de perpétuels retours, satisfaits aujourd’hui, ils renaissent demain avec de nouvelles exigences parce qu'ils sont extensibles à l'infini (4). La limitation des heures de travail ne peut avoir pour effet de réfréner les passions, de modérer les désirs et d’éteindre les convoitises. Tel pays, qui offre aux yeux de l'observateur des salaires élevés, un travail de courte durée, est souvent adonné à l’immoralité, miné par l'alcoolisme et mille besoins factices qui rendent tout progrès matériel sans influence sur le bonheur des individus. C’est qu’en effet à toutes les périodes de l’histoire, que les peuples soient rudimentaires ou policés, la nature humaine est invariable; les mêmes causes de souffrance produisent les mêmes effets.
(x) Il y a cinquante ans, un ouvrier se serait trouvé on ne peut plus content si, pour une journée de dix heures, il avait touché un salaire égal à celui que reçoit aujourd’hui un ouvrier du même métier, toute compensation établie dans la différence de valeur de
l’argent. Cela ne signifie pas que l'ouvrier était plus sage il y a cinquante ans, mais il avait moins de besoins.
Ce n’est pas à coup de lois et de décrets qu'on peut espérer fermer les plaies sociales si, comme nous le croyons, le bonheur est surtout d'ordre moral et la question sociale une question morale. C’est le cas de rappeler le vieil adage : Quid leges sine moribus ? « La cause sinon unique, du moins la plus active du mal contemporain, n’est autre, en effet, que l’absence de toute solidarité, de toute sympathie, de tout commerce entre l'artisan et celui qui l’emploie » (1). Jamais la lutte entre les classes de la société n’a atteint le paroxysme que nous pouvons constater actuellement ; il suffit pour s’en convaincre de se mêler à la population industrielle des grands centres manufacturiers, d'assister à des réunions ouvrières et de lire les journaux. Que tous ceux que préoccupe l'avenir de la Société portent donc leurs efforts vers sa moralisation et empêchent une lutte fratricide en comblant le fossé qui sépare les patrons et les ouvriers et en dissipant les malentendus qui les divisent.
L'augmentation des loisirs n’est pas l'idéal vers lequel on doive tendre. La cause du mal étant d'ordre moral, c’est dans l’ordre moral qu’on doit chercher le remède en donnant aux efforts de l'humanité une orientation utile avec la réconciliation pour but et la fraternité comme moyen. L’antagonisme est la plaie vive de notre état social ; il ne suffit pas d’y mettre du baume, il faut la guérir. La tâche est délicate, elle n’est pas impossible et avec M. Lavollée nous pouvons affirmer : « L’ouvrier et surtout l’ouyrier français peut être égaré, aigri, parfois exaspéré, au fond il n’est pas irréconciliable ; il
(x) Martin Saint-Léon, Histoire des corporations de étiers, p. 645.
n'est qu'à moitié dupe des utopies insensées dont le repaissent les agitateurs » (1). Ayons pour lui de la sympathie, mais abstenons-nous des flagorneries (telle la promesse des Trois-Huit) auxquelles on se livre aujourd’hui à son endroit et qui n'ont d’autre effet que d’exciter au désordre. L’ami le plus sincère n’est pas celui qui, dans un aveugle optimisme, cherche à faire illusion à lui-même et aux autres en préchant la course aux jouissances, mais plutôt celui qui, s’alarmant de tout ce qui peut compromettre le bonheur, conseille la modération et prétend que Ja raison doit être placée au-dessus des appétits.
C'est un devoir pour les classes dirigeantes d’entretenir avec les ouvriers des rapports plus fréquents, de leur témoigner de la bienveillance, de leur montrer que le monde industriel n’est pas si noir qu’ils se l’imaginent. Moins de convoitises, plus d'ordre et d’épargne, dans le bas de l'échelle sociale ; plus d'humanité et de dévouement, dans le haut ; iciet là, moins d’égoïsme jaloux ; ce sont les réformes, difficiles peut-être car elles exigent des concessions réciproques, mais seules capables de produire l’apaisement qu'on ne peut attendre de la limitation des heures de travail. L’important n’est pas de flaiter les foules par des promesses plus ou moins irréalisables, comme on le fait trop souvent de nos jours en noyant la pénurie des arguments sous des flots de paroles retentissantes; il faut indiquer à chacun ses devoirs moraux et hâter la concorde. Les intérêts des maîtres et des ouvriers, on ne saurait trop le répéter, sont essentiellement les mêmes ;
(x) Lavollée. Les classes ouvrières en Europe, |. I, p. 29.
établir entre le Capital et le Travail l'harmonie indispensable à la paix sociale, tel est le problème dont la solution s'impose et dont personne n’a le droit de se dé-
sintéresser, Vue Le Président de la thèse, JULES CABOUAT.
Vite
Le Doyen de la Faculté, EDMOND VILLEY.
Vu et permis d'imprimer :
Le Recteur de l’Université de Caen, E. ZEVORT.