‹ La LinguistiqueChapitre 13 sur 94 · LES DANGERS DE L'ÉTYMOLOGIE · texte numérisé non relu

LES DANGERS DE L'ÉTYMOLOGIE

L'étymologie linguistique est tout aussi périlleuse, plus périlleuse peut-être, que l'étymologie philologique, «'saistu bien, demande le docteur, d'où vient le mot de galant homme ? — Le Barbouillé. Qu'il vienne de Villejuif ou d'Aubervilliers, je ne m'en soucie guère. — Le Docteur. Sache que le mot de galant homme vient d'élégant ; prenant le g et l'a de la dernière syllabe, cela fait ga, et puis prenant 7, ajoutant un a et les deux dernières lettres, cela fait galant, et puis ajoutant homme, cela fait galant homme. » Les moins mauvaises des étymologies de cette sorte — si tant est que toutes ne se vaillent point — sont peu supérieures à celles-là, soit dit sans exagérer. 11 n'est pas plus rationne], par exemple, de rapprocher le grec jxopyrj « forme, figure, aspect » et le latin forma, en prétendant que les consonnes m et f ont simplement changé de place, qu'il ne l'est de tirer galant homme d'élégant. La consonne / du latin, placée au commencement des mots, répond, comme nous le verrons plus loin, à une explosive aspirée (bh, dh ou gh) de la forme indo-européenne commune ; dans le cas actuel c'est à un « dh » que reproduit précisément le mot sanskrit dharma- dont le sens est celui de « jus, justitia ». On connaît le diminutif latin du mot forma qui est formula « forme, formule, précepte ». Quant à v.o?z/t il est apparenté à ■J.-J.?--r.) « je saisis ».

Combien de personnes trouvent parfaitement vraisemblable cette prétendue et fausse équivalence du latin forma et du grec >>.»y^\ qui sont les premières à rire de Ménage, lorsqu'il tire rat du latin mus par l'entremise des formes soi-disant intermédiaires muratus, puis ratus ? Les deux étymologies pourtant se valent l'une l'autre.

C'est une idée trop répandue que celle de considérer le linguiste comme un faiseur d'étymologies. et ceux-là peuvent seuls entretenir cette illusion qui ne soupçonnent

ni le but ni la méthode de la linguistique. Aux yeux du linguiste, en effet, ces ressemblances plus ou moins fortes ne sont rien moins que déterminantes. L'expérience lui a fait connaître à quel point elles peuvent être trompeuses ; mais surtout, et avant tout, elle lui a appris que les langues ne sont pas des créations de hasard et qu'elles répondent, comme toute fonction, à une nécessité organique ; que les lois qui les régissent révèlent une précision d'autant plus éclatante qu'on les recherche avec plus de méthode ; que ces lois enfin découvrent et expliquent en maintes circonstances la parenté directe ou indirecte des mots, mais que la recherche de cette parenté n'est qu'un fait accessoire, un fait accidentel.

L'étymologiste, a-on dit, fait peu de cas des consonnes et néglige toutes les voyelles. Cela est parfaitement exact. L'étymologiste qui se livre à l'étymologie par elle-même et pour elle-même ignore de tout point ce que c'est que la philologie, et plus encore, s'il est possible, ce que c'est que la linguistique. Qu'un linguiste, qu'un philologue s'occupent d'étymologies, fort bien ; mais le privilège de cette sorte de recherches ne doit appartenir qu'à eux seuls. C'est avec les procédés de l'étymologie courante que l'on a fait du basque un parent de l'irlandais, du français ou du provençal un idiome celtique, du latin un dérivé du grec, du phénicien tout ce que l'on a voulu ; c'est avec l'étymologie pure et simple qu'aujourd'hui encore l'on prétend, à l'aide de quelques noms géographiques pris à peu près au hasard, caractériser-la langue des anciens Ibères ; c'est avec cette même étymologie que l'on a lu couramment, en deux ou trois langues différentes, les inscriptions étrusques, que l'on pourrait encore les lire en une douzaine d'autres langues.

Nous ne saurions trop le répéter, la linguistique n'a rien de commun, ni de près ni de loin, avec ces exercices divinatoires. Le premier écueil dont elle garde ses dise,-

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