LINGUISTIQUE — PHILOLOGIE — ÉTYMOLOGIE
§ 1. Distinction de la linguistique et de la philologie.
Il est rare que dans le langage courant, et même dans les écrits scientifiques, on établisse une distinction entre les deux mots de linguistique et de philologie ; on les emploie d'ordinaire l'un pour l'autre, à peu près au hasard et selon qu'il faut satisfaire aux besoins euphoniques d'une phrase ou d'une période. Nos meilleurs écrivains, des érudits même, confondent sans cesse ces deux termes ; la philologie, la linguistique ne sont trop souvent, pour eux, que l'étude des étymologies, et ils donnent indifféremment aux personnes qui se livrent à cette sorte de recherches le nom de linguistes ou de philologues. L'examen de la parenté possible de deux idiomes australiens et la correction d'un texte de Plaute seraient indistinctement des travaux de linguistique ou de philologie.
Il est loin d'en être ainsi, et nous devons nous attacher, avant tout, à combattre cette grave erreur.
La linguistique est une science naturelle, la philologie une science historique.
Dans le Dictionnaire de la langue française d'Em. Littré, au mot Linguistique, nous lisons : « Etude des
langues considérées dans leurs principes, dans leurs rapports, et en tant qu'un produit involontaire de l'esprit humain ». Cette définition a un grand mérite : celui de ne pas s'appliquer tout aussi bien au mot Philologie. A ce dernier mot E. Littré donne trois sens divers : 1» Sorte de savoir général qui regarde les belles-lettres, les langues, la critique, etc.. 2° Particulièrement : étude et connaissance d'une langue en tant qu'elle est l'instrument ou le moyen d'une littérature. 3° Philologie comparée ; étude appliquée à plusieurs langues, que l'on éclaire par la comparaison entre les unes et les autres » De ces trois applications, les deux premières sont exactes, mais à propos de la dernière nous devons faire une réserve. L'auteur y définit d'une façon très heureuse la Philologie comparée ; mais le moyen de concevoir que la Linguistique puisse en aucun cas recevoir ce nom de Philologie comparée ? C'est avec juste raison que E. Littré distingue la Philologie simplement dite d'avec la Linguistique, mais il cède sans motif suffisant à l'usage qui fait dévier de son sens le terme de Philologie, alors qu'on lui applique l'épithète de com-
parée.
Comment, pour être comparée, la philologie se bransformerait-elle en linguistique? Nous avons peine à le comprendre. La physiologie comparée, celle, par exemple qui embrasse les relations des végétaux et des animaux naurait-elle plus droit au nom de physiologie ? L'anatomie comparée des diverses races humaines ou, si l'on veut, l'anatomie comparée de l'homme et des autres primates, devrait-elle perdre le nom Vanatomit ? 11 en est évidemment de la philologie comme do ces autres sciences, et l'on ne saurait à aucun titre, lorsqu'elle devient comparée, ou, pour mieux dire, comparative lui enlever son propre et véritable nom. Rollin définissait les philologues « ceux qui ont tra-
vaille sur les anciens auteurs pour les examiner, les corriger, les expliquer et les mettre au jour ». Cette définition conserve encore toute sa valeur ; elle correspond aux deux premiers sens que Littré comme nous venons de le voir, donne dans son Dictionnaire au mot de Philologie. En définitive, la tâche du philologue est l'étude critique des littératures sous le rapport de l'archéologie, de l'art, de la mythologie ; c'est la recherche de l'histoire des langues et subsidiairement de leur extension géographique ; c'est la découverte des emprunts qu'elles se sont faits les unes aux autres dans le cours des temps, en particulier des emprunts lexiques ; c'est, enfin, la restitution et la correction des textes.
C'est là, au premier chef, une science historique, une branche considérable de V « érudition ». Avant le développement contemporain des sciences naturelles, les langues n'étaient envisagées, et il n'en pouvait être autrement, que sous ce seul et unique rapport ; la philologie a précédé de longtemps la linguistique.
La philologie, simplement dite, ne s'attache qu'à une seule langue ; elle la critique, en interprète les documents, en améliore les textes d'après les données et les informations que peut lui fournir cette seule et même langue. L'étude vient-elle à se porter de façon corrélative sur deux langues diverses, ou sur plusieurs branches d'un même idiome, la philologie devient alors comparée. Ainsi la philologie dite classique est le plus souvent comparée : elle s'occupe, comme l'on sait, des textes grecs et latins. De même la philologie romane, la philologie germanique, la philologie slave, sont, les unes et les autres, comparées ; elles traiteront, par exemple, de l'influence qu'exerça la langue des Précieuses du dix-septième siècle sur la langue courante des âges suivants ; du rôle que joua dans la formation de l'allemand moderne la version de la Bible par Luther ; de
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l'extension des langues slaves, vers l'ouest de l'Europe, au moyen âge, puis de leur rétrogradation vers l'est. Egalement comparée est La philologie dite orientale qui s'applique à ces trois langues, le persan, l'arabe, le turc, tout étrangères que soient les unes aux autres ces différentes langues sous le rapport linguistique. Dans l'Inde et dans l'extrême Orient le bouddhisme a donné naissance à une philologie comparée, tout comme la légende de Charlemagne dans l'Europe occidentale.
C*est en particulier à Schleicher (1), c'est à Kuhn, Chavée (2), Spiegel (3) qu'est due la distinction si importante entre ces deux sciences, philologie et linguistique. Tous ces auteurs tombent d'accord sur le fait capital que l'une est du domaine des connaissances historiques, l'autre du domaine des connaissances naturelles.
La linguistique peut être définie ; l'étude des éléments constitutifs du langage articulé et des formes diverses qu'affectent ou peuvent affecter ces éléments. En d'autres termes, si l'on veut, la linguistique est la double étude de la phonétique et de la structure des langues.
Il est aisé de comprendre comment la linguistique se rattache à la physiologie par l'étude du matériel phonétique des langues, c'est-à-dire de leurs sens. Le premier soin du linguiste est d'inventorier les voyelles et les consonnes des langues qu'il examine et d'établir les lois de leurs permutations ou de leurs variations ; la découverte dp ers lois lui sera d'autant plus facile qu'il sera plus familiarisé avec le jeu de l'appareil vocal.
Les voyelles et les consonnes constituent les premiers éléments du langage. Plus tard apparaissent d'autres éléments, que l'on qualifie souvent du nom d'éléments simples bien que, pour l'ordinaire, ils soient déjà comf1') Die deulsche spraehe, Intr., chap. VI.
(2ï Bulletins de la Société d'anthropologie de Paris. 180?, p. 198.
(3) Die traditionnelle literatur der Parseni p. 48.
posés (c'est-à-dire formés d'un ensemble de voyelles et de consonnes) ; ce sont les monosyllabes auxquels on donne le nom de racines.
Ces monosyllabes, l'expérience nous les fera découvrir au fond de tous les systèmes linguistiques. Tantôt ils seront formés d'un seul élément sonore, c'est-à-dire d'une seule voyelle ; tantôt ils seront formés de la réunion de plusieurs éléments : soit, par exemple une consonne suivie d'une voyelle, soit une voyelle suivie d'une consonne, soit encore quelque autre groupement. Mais la signification de ces premières racines ne sera jamais que très générale et elles se trouveront étrangères à toute notion de genre, de cas, de nombre, de personnes, de temps, de modalité.
L'étude de ces éléments constitue, disons-nous, l'un des premiers .soins du linguiste. En second lieu arrive l'examen des formes qu'affectent ou peuvent affecter ces éléments ; cette nouvelle étude reçoit le nom de morphologie. Nous traiterons plus loin des différentes variétés morphologiques du langage, c'est-à-dire des différents modes de structure que peuvent présenter les langues, et nous constaterons alors que des idiomes qu'il convient de ranger, sous ce rapport, dans un seul et même groupe, par exemple les langues dites agglutinantes, peuvent être, si l'on envisage leurs éléments constitutifs, étrangères de tous points les unes des autres. C'est ainsi que les langues indo-européennes et les langues sémitiques, dont les racines sont tout à fait différentes, tout à fait irréductibles, se trouvent les unes et les autres dans la même classe morphologique ; de même, le turc, le basque, le japonais, !<• tamoul ont, en général, la même structure ; mais les radicaux de ces différentes langues sont essentiellement différents, et il est impossible de les ramener scientifiquement à une origine commune, à une seule et même souche.
Ce sujet nous occupera en son temps comme il le mérite. Notre but, pour l'instant, est de bien établir ce fait capital, que la linguistique appartient au groupe des sciences naturelles, et que pour la ranger parmi les sciences historiques il faut méconnaître à la fois et son but et sa méthode.
C'est à Auguste Schleicher que nous devons les écrits les plus nets et les plus démonstratifs sur cet important sujet.
Schleicher, chose rare parmi ses compatriotes, était un esprit parfaitement dégagé d'aspirations métaphysiques. Il avait traversé, comme tant d'autres, les écoles transcendantes ; comme tant d'autres, il avait suivi les docteurs du théurgisme et de l'hyperphysisme, mais leurs fantaisies n'avaient pu séduire cette intelligence positive et peu disposée à se payer d'emphatiques et vaines paroles. Schleicher était l'homme de l'expérience, l'homme de la méthode. C'est à lui le premier, comme l'on sait, qu'il échut de dresser un code général de la phonétique et de la structure des langues indoeuropéennes. W. Jones, vers la fin du xvme siècle, avait définitivement affirmé la parenté de ces langues, et Bopp, au commencement du xixe, avait démontré méthodiquement cette même parenté.
Ainsi qu'il aimait à le dire lui-même, il est certain que ses remarquables connaissances en botanique lui furent d'une utilité capitale pour ses recherches sur la morphologie des langues, tanf les procédés d'analyse et de comparaison sont identiques dans l'étude de toutes les sciences naturelles.
L'ingénieuse analogie que, pour bien faire comprendre la distinction de la linguistique d'avec la philologie, Schleicher se plut à établir entre le linguiste et le botaniste d'une part, et d'autre part le philologue et l'horticulteur, mérite à tous égards d'être rappelée. On
la trouve dans son excellent livre sur la langue allemande (1) :
« La philologie, disait-il, est une science historique, et cette science ne peut se trouver appliquée que là où l'on est en présence d'une littérature, d'une histoire. Là où les monuments font défaut, là où il n'y a point de culture littéraire, le philologue n'a que faire ; la philologie, en un mot, ne peut s'exercer que sur des documents historiques. Il en est tout différemment de la linguistique, dont l'objet unique est la langue elle-même, dont l'unique étude est l'examen de la langue en ellemême et pour elle-même. Les variations historiques des langues, le développement plus ou moins factice de leur vocabulaire, souvent même leurs procédés syntactiques, tout cela n'est pour le linguiste que d'une importance secondaire ; il consacre son soin tout entier à l'étude de la manifestation elle-même du langage articulé, fonction naturelle, inévitable et déterminée, à laquelle l'homme ne pourrait se soustraire, et qui, ainsi que toutes les autres fonctions, est d'une implacable nécessité. Peu importe au linguiste qu'une langue ait régné, des siècles durant, sur de vastes empires, qu'elle ait donné naissance aux monuments littéraires les plus glorieux, qu'elle se soit prêtée aux exigences de la culture intellectuelle la plus délicate, la plus raffinée ; peu lui importe aussi qu'une langue obscure ait misérablement péri, sans fruits, sans rejetons, étouffée par d'autres idiomes, inconnue à jamais du philologue. La littérature est, sans conteste, un auxiliaire puissant grâce auquel il est aisé de saisir l'idiome lui-même, de reconnaître la succession de ses formes, les phases de son développement ; un auxiliaire précieux, mais non pas indispensable. Ajoutez que la connaissance d'une seule langue ne peut suffire au linguiste, et en cela il se distingue encore du philo-
(1) Die deutschc sprache, Introduction.
b LA LINGUISTIQUE
logue. Il existe, par exemple, une philologie latine, tout indépendante de la philologie grecque : une philologie hébraïque, tout indépendante de la philologie arabe ou assyrienne. Mais il ne saurait être question d'une linguistique purement latine, d'une linguistique purement hébraïque : la linguistique est comparée ou n'est pas. On ne peut en effet se rendre compte d'une forme qu'en la comparant à d'autres formes. La philologie peut donc être spéciale, particulière à un seul idiome ; mais lorsqu'il s*agit d'étudier les éléments constitutifs d'une langue et sa structure, il faut déjà connaître la phonétique et la structure d'un certain nombre d'autres idiomes. Répétons-le donc une fois encore, les recherches du linguiste sont toujours et essentiellement comparatives, à rencontre de celles du philologue, qui peuvent être toutes spéciales. »
C'est ici que Schleicher place son ingénieuse et trèsjuste comparaison : « Le linguiste, dit-il, est un naturaliste ; il étudie les langues à la façon dont le botaniste étudie les plantes. Le botaniste doit embrasser d'un coup d'œil l'ensemble des organismes végétaux ; il recherche les lois de leur structure, celles de leur développement, mais il ne se préoccupe en aucune manière du plus ou moins de valeur des plantes, de leur usage plus ou moins précieux, de leur agrément plus ou moins reconnu. A ses yeux, la première venue des mauvaises herbes peut avoir un bien autre prix que n'en ont les roses les plus bell< s les lis les plus rares. Le rôle du philologue est tout différent. Ce n'est point au botaniste, mais bien à l'horticulteur qu'il convient de le comparer. Ce dernier ne donne ses soins qu'à telles ou telles espèces, qui sont l'objet d'une faveur particulière ; c'est la beauté de la forme qu'il recherche, c'est la coloration, c'est le parfum. Une plante inutile est sans valeur à ses yeux ; il n'a que faire des lois de la structure et du développement : le végétal
LA Vit DES LANGUES. '.I
qui, sous ce rapport, put posséder la valeur la plus con sidérable a chance de n'être pour lui qu'une mauvaise herbe vulgaire. »
Cette comparaison est exacte, et, mieux que toute autre explication, elle dit assez que le linguiste étudie chez l'homme le phénomène du langage articulé et ses produits à la façon dont tout physiologiste étudie les autres fonctions, la locomotion, par exemple, l'olfaction, la vision, ou encore la digestion, la circulation. Et nonseulement il recherche et détermine les lois normales propres à ce phénomène, mais encore il découvre et caractérise les altérations véritablement pathologiques qui se présentent maintes fois durant le cours de la vie des langues.
§ 2. La vie des langues.
Les langues en effet naissent, croissent, dépérissent et meurent comme tous les êtres vivants. Elles ont passé tout d'abord par une période embryonnaire, elles atteignent un complet développement et sont livrées, en fin de compte, à la métamorphose régressive. C'est précisément cette conception de la vie des langues qui, ainsi qu'on l'a déjà remarqué, distingue la science moderne du langage d'avec les spéculations du passé.
Nous traiterons dans un autre chapitre de la naissance des langues et de l'origine de la faculté du langage articulé ; plus loin aussi nous verrons comment les systèmes linguistiques les plus compliqués proviennent de systèmes rudimentaires ; comment, en un mot, les formes dont l'organisation est la plus complète proviennent de formes beaucoup moins développées.
Les langues une fois nées, l'on ne peut dire qu'elles entrent aussitôt dans leur période historique, en entendant par Là que leur développement se trouve soumis
d'ores et déjà à l'arbitraire et aux fantaisies de ceux qui les parlent. Ce serait là une erreur. Le développement des langues est, avant tout, déterminé, et le cours de leur vie ne saurait, par une inadmissible dérogation aux lois naturelles, échapper aux nécessités communes à tout ce qui vit. A la vérité, sous l'influence de circonstances heureuses ou malheureuses, elles s'altéreront plus ou moins gravement, elles marcheront à leur décadence, à leur perte, d'un pas plus ou moins précipité ; mais rien ne fera fléchir leurs tendances organiques.
Elles sont, en un mot, ce que leur nature veut qu'elles soient. Jamais, par exemple, on ne parviendrait à créer une langue mixte. On ne saurait imaginer une langue indo-européenne dont la grammaire soit en partie slave, en partie latine. Il n'y a pas, il ne peut y avoir de langues mixtes. L'anglais, par exemple, chez lequel se sont introduits un si grand nombre d'éléments étrangers, notamment d'éléments français, n'en demeure et n'en demeurera pas moins jusqu'à son extinction une vraie langue germanique ; le basque est dans un cas analogue : ses emprunts constants à deux langues romanes n'altéreront jamais son caractère particulier. C'est encore ainsi qu'au moyen âge le huzvârèche conserva son caractère de langue éranienne, en dépit de l'intrusion considérable d'éléments sémitiques dont il eut à souffrir.
Mais il ne faut point douter que cette sorte de commerce intellectuel, que ces emprunts, fruits inévitables de la civilisation, ne précipitent singulièrement la vie des langues. Les faits sont là, évidents, palpables. Ainsi, parmi les langues germaniques, nous voyons l'anglais parcourir du milieu du treizième siècle jusqu'à nos jours une rapide, très rapide carrière, tandis que L'islandais nous offre aujourd'hui encore et à chaque instant des formes très anciennes et fort bien conservées. L'obscur lithuanien peut être tenu pour le moins dégradé des