LA VIE DES LANGUES
idiomes indo-européens de l'Europe, et, selon toute vraisemblance, il nous aurait fait admirer longtemps encore ses formes antiques et précieuses, si la rude concurrence de l'allemand ne le menaçait d'une disparition prochaine. C'est ainsi que périssent chaque jour dans des luttes inégales, mais que rien ne saurait prévenir, des êtres pleins de vie et de santé qui, à la faveur de circonstances moins funestes, auraient connu de longues années et ne se seraient pas éteints, misérables, sans postérité.
Il est difficile de supposer qu'un système linguistique arrivé à l'âge le plus florissant, le plus riche de son développement, n'entre pas aussitôt dans la période de métamorphose régressive, et il est tout aussi difficile que cette période ne soit point caractérisée d'une façon spéciale par la tendance de plus en plus individualiste des idiomes de ce système. Nous savons, par exemple, que les langues dites indo-européennes ou aryennes (hindoues, éraniennes, helléniques, italiques, celtiques, germaniques, slaves, lettiques) proviennent d'une mère commune, dont il a été possible de déterminer les éléments phonétiques et de restituei', au moins en ses traits essentiels, la morphologie, la structure : or, il est supposable que la période de formation prit fin au moment même où commencèrent à se manifester des divergences dialectales et qu'il n'y eut point d'intervalle sensible entre ces premiers temps et la période de métamorphose régressive. Le linguiste doit avant tout déterminer, ou pour mieux dire, restituer les formes qu'affectaient, au moment de leur division en dialectes, les langues mères dont il n'existe pas de monuments écrits. Ainsi que nous l'avons dit, la tâche se trouve assez avancée pour le système indo-européen ; mais elle est à peine ébauchée en ce qui concerne les langues sémitiques (chaldéen, syriaque, hébreu, phénicien, arabe, etc.) et est tout en-
tière à entreprendre pour le plus grand nombre des autres systèmes ; celui, par exemple, des langues dites khamitiques (ancien égyptien, copte, tamachek, galla, etc.) et celui des langues dravidiennes (tamoul, télinga, etc.).
Mais la vie des langues n'est point un sujet qu'il soit possible de traiter en quelques pages, il réclamerait un volume entier et une longue série d'exemp'es pris tour à tour dans les différentes familles linguistiques. Nous n'entamerons pas cet exposé trop spécial, et il suffira sans doute d'avoir signalé ici ce fait général. Cf. Whitney, la Vie du langage, Saycé, Introd. to the Science of Languagc. Voir également Bulletins de la Soc. d'anthropologie, 1885, p. 371.
§ 3. Aide que se prêtent mutuellement la linguistique et la philologie.
Il est incontestable que le linguiste trouve parfois un puissant auxiliaire dans l'emploi de la méthode historique. Cette dernière est indispensable en effet lorsqu'il s'agit de l'étude de la syntaxe. Ici l'initiative personnelle peut être plus marquée. Loin de nous, certes, la moindre velléité d'attribuer à cette initiative une liberté à laquelle elle ne saurait prétendre sans braver les premiers enseignements de l'expérience ; nous savons assez que la spontanéité est déterminée de la manière la plus stricte et que le prétendu libre arbitre n'est, selon la parole de Spinosa, que la conscience de la volonté. Il nous faut donc encore considérer cette sorte d'arbitraire comme le fruit, le simple fruit d'une disposition naturelle, soumise, par conséquent, à une direction également naturelle. L'on peut dire que les formations par analogie, elles-mêmes, n'échappent pas à ce sort commun et qu'elles ne trahissent, le plus souvent, qu'une véritable paresse intellectuelle.