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La linguistique considérée comme critérium de certitude ethnologique [microforme]

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La Linguistique considérée comme critérium de certitude ethn2logique. )

Par le R. P. Morice, O. M. I., Kamloops, British Columbia, Canada.

Notre siècle est éminemment un siècle de recherches et de critique. Pour se croire en pleine possession de la vérité, l'homme réclame aujourd'hui plus que l'héritage de données scientifiques que lui ont léguées la tradition et l'histoire. Une exubérance d'activité intellectuelle le pousse constamment à de nouvelles investigations, des faits dort l'exactitude semblait acquise, des assertions maintes fois répétées et qui paraissaient destinées à braver l'assaut des âges servent de thèmes à une multitude de savants plus ou moins diplômés qui les pèsent dans la balance de leur puissant intellect et parfois les déclarent manquer de justesse. De nouvelles acquisitions dans le domaine de la science ou même des phénomènes d’occurrence quotidienne que nos pères ne songèrent jamais à étudier en critiques sont de même analysés, leur cause est recherchée, leurs relations examinées et leurs effets d'iment appréciés. L'homme, de nos jours, a besoin de se familiariser avec son milieu; il voudrait pénétrer les arcanes de la nature, mais, avant tout, il désire se connaître lui-même, savoir son origine, son histoire et sa vraie place dans ie monde relativement à ses congénères. D'où les nombreuses sciences qui ont surgi comme par enchantement depuis le commencement de ce siècle, sciences qui, directement ou indirectement, ont presque toutes l’homme pour sujet principal. Telles sont, par exemple, l'anthropologie et ses corrélatifs, l’anthropométrie, la sociologie, la mythologie, l'archéologie et la philologie.

1) (La trèse que l'illustre américaniste ici défend est celle de presque tous les américanistes. Elle ne saurait être confondue avec l'opinion des savanis qui prétendent la nullité absolue ou presqu’ absolue des autres sciences auxiliaires de l’.‘‘nologie. Du reste l'auteur expliquera et démontrera sa thèse dans une séie d'articles traitant à fond et embrassant toute l'ethnographie et la linguistique des Indiens Dénés dont sans doute il existe la première autorité.

Cap -3 AI-CRE aoû ta

Grâce à ces précieux auxiliaires, l'étude de l’homme ne manque jamais de révéler de notables différences dans l'espèce, soit que ces différences portent sur le type, les coutumes, la langue ou les progrès matériels ou psychologiques, D'un autre côté, la comparaison et la col! ion de ces divers points donnent elles-mêmes naissance à une nouvelle science, l'ethnographie.

La valeur intrinsèque de telles recherches ne pourrait guère s'exagérer, mais l'importance relative de chacune de ces branches de la science considérées comme critériums de certitude ethnique est très inégale. On entend souvent parler de crâniométrie et autres mensurations anthropologiques ; nos revues savantes regorgent de descriptions des us et coutumes des diverses nations du monde ; leur organisation sociale est maintes fois présentée à notre appréciation, tandis que l’archéologue ne se lasse pas davantage de soumettre à notre jugement les prétentions de sa science favorite. Et pourtant, quand il est question de déterminer sans ambages et sans crainte d'erreur les différences ethnographiques sur lesquelles est basée la division du genre humain en races distinctes, la philologie a, seule, droit à tout notre respect et à une confiance illimitée. Comme le dit Gallatin, ,le langage est un monument des affinités primordiales plus durable que le type phys'- 1°, et il n'existe aucune tribu, quelle que soit sa position dans l' ivers, qui ne puisse fournir cette preuve d’affiliation.“!)

Démontrer que cette assertion est loin d'être exagérée fera l'objet de la présente étude, Pour cela nous passerons en revue les diverses branches de la science anthropologique et nous nous efforcerons d'apprécier leurs états de services relativement à la différenciation des races.

Examinons d'abord les prétentions de Ja physiologie au titre de critérium infaillible de certitude ethnologique. Nous ne tarderons pas à nous apercevoir qu’elles sont fondées sur les aveugles prédilections des théoristes et de ces savants qui exagèrent l'importance de la matière aux dépens de l'esprit, Sans doute, les divisions primaires de l'espèce humaine en blancs, nègres, etc., sont basées sur des particularités physiologiques. Mais l’ethnologie, en tant que science distincte, ne s'occupe guère de divisions : » caractère si général. Personne ne se basera sur la couleur d'un

1) Am. Antiquarian, coll. vol. I.

individu ou d'un groupe d'individus pour leur assigner telle ou telle nationalité. Le teint compte assez peu dans la balance de l'ethnologie, Le physique des indigènes de la péninsule indienne diffère certes assez de celui des nations de l'Europe occidentale, et pourtant la linguistique nous assure que les Indo- Européens ne forment qu'une seule et même jamille d'êtres apparentes. Les habitants de l'Abyssinie, bien que parfaitement noirs, n'en appartiennent pas moins, par leur origine, au stock sémitique et par conséquent à une race blanche. ,Sous l'influence du soleil, des Mongols sont devenus aussi bistrés que des nègres, tandis qu'il y a dans jes régions tropicales des blancs qui, sous le rapport du teint, pourraient passer pour de vrais Mongols.“!)

Ainsi en est-il des cheveux. Certains anthropologues ont attaché la plus grande importance à ce point du physique humain; quelques polygénistes ont même essayé de baser leurs divisions ethniques sur un détail si banal. Mais la couleur des cheveux varie tellement, même entre représentants de la même race, qu'on ne Saurait sans témérité la citer comme un facteur de tant soit peu d'importance ethnographique. Les cheveux blonds passent généralement pour un indice certain de Sang aryen, et pourtant, même chez les aborigènes de l'Amérique où, de l’aveu de tout le monde, les cheveux changent le moins de couleur ou de forme, les chevelures de teint clair ne sont point la grande rareté que certains anthropologues ont tant prônée, Mon expérience personnelle me permet de souscrire sans réserve à l’assertion du docteur Brinton qui remarque que, parmi eux, ,les cheveux sont rarement compiètement noirs; examinés à une lumière réfléchie, ils laissent généralement percevoir une légère teinte rouge. Cette nuance est très apparente chez certaines tribus, surtout parmi les enfants. Le plus souvent plats et grossiers, leurs cneveux sont pourtant quelquefois fins et soyeux, quand ils ne sont pas ondulés et bouclés.“ ?)

Il y a quelque vingt ans, un savant habitué à attribuer 17 plus grande importance aux cheveux considérés comme moyen de différencier les races humaines, le docteur Waldeyer, alors professeur d'anatomie à l’Université de Strasbourg, dut avouer que ,ce serait

1) Topinard, Revue d'anthropologie, octobre 1886, p. 594. ?) The American Race, New-York, 1891, p. 39.

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une fatale erreur que de distinguer les races d'après la seule caractéristique de la couleur et de la forme des cheveux.“ !)

Soit; la couleur de la pe. et des cheveux n'est qu'un pur accident, observera peut-être quelque anthropologue, mais on n’en peut dire autant de la conformation et de la capacité du crâne humain. Ce à quoi je réponds: il est admis que la différence entre les crânes des Européens et ceux des nègres est notable et même essentielle; mais cette distinction est d’un caractère presque aussi général que celui de la couleur de la peau. Les particuiarités crâniennes peuvent prétendre à quelque influence relativement à la classification primaire du genre humain; elles seraient de peu de valeur aux yeux de l'observateur désireux de différencier les diverses races ou nationalités.

Et n'oublions pas ici que nous avons à compter avec les dépressions, allongements et autres déformations artificielles du crâne. Or, les savants n'ignorent pas que ces pratiques ne sont pas le fait des seuls Indiens de l'Amérque, d’autres races les connaissent. Même de nos jours, elles se rencontrent dans certaines parties de la Turquie et même de la France. D'un autre côté, les auteurs grecs et latins nous apprennent qu'elles étaient aussi en honnrur dans l'antiquité. Poussées 4 un degré exagéré, ces déformations artificielles ne trompent point un craniologue exercé; mais, en d’autres cas, où est le naturaliste qui tracera, sans crainte de se tromper, la ligne de démarcation entre les crânes naturellement allongés et ceux qui doivent leur forme à une légère manipulation ?

De plus, d’apres les physiologues, le genre de vie de l'individu exerce une très notable influence .ur la conformation de son crâne. Pritchard cite cet exemple frappant: ,Il y a deux cents ans, une grande multitude d’irlandais furent refoulés des comtés d’Antrim et de Down vers le rivage de la mer, -“ ils ont depuis vécu dans un état d’abjecte pauvreté. La conséquence en a été qu'ils se distinguent encore par ds traits physiques dénotant une dégradation exceptionnelle. Ils or! la bouche béante et en saillie, les dents très fortes et les gencives découvertes, tandis que leurs pommettes proéminentes et leur nez épaté suggèrent l’idée de barbarisme.“?)

1) Atlas der menschlichen und tierischen Haare, 1884. 2) Histoire naturelle, 3e édit., vol. I.

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