‹ La lionneChapitre 2 sur 39 · MA&ASIIV DE PORCELAINES · texte numérisé non relu

MA&ASIIV DE PORCELAINES

En entrant dans la maison, on arrivait à une vaste cour, S5ur les côtés de laquelle on avait construit des appentis qui ne laissaient au milieu que le passage d'une voilure. Ces appentis, élevés seulement jusqu'à la hauteur du premier étage^ étaient complètement vitrés par devant, et laissaicmt Toir les monceaux de porcelaines qui couvraient les tablettes de ces inunenses magasins.

On pénétrait ^ns celui de la gauche par une porte vitrée.

Dans cette énorme cage de verre, il y avait. Tune en face

de Tautre^ deux cages en fil de fer ; celle qu'on rencontrait d'abord en entrant contenait un double bureau en chêne et très-ëlevé^ lequel permettait aux commis qui tenaient les écritures de travailler soit debout y soit perchés sur de hautes chaises à siège tournant. Sur ce bureau à deux pentes^ les employés se trouvaient par conséquent face à face.

Au fond de cette enceinte étaient de grands casiers et une caisse en fer qu'aucun monseigneur n'eût pu forcer^ et dont monsieur Fichet eût défié monsieur Huré de décou* vrir le secret.

LÀ se tenaient^ au moment où commence ce récit^ deux hommes : le premier^ âgé de cinquante ans environ^ était monsieur Thoré, le maître de la maison^ dont l'aspect respirait la quiétude et le contentement de soi^ ainsi que de sa I, bonne position commerciale ; l'autre était monsieur Louis | Villon^ son commis. ^

Monsieur Thoré était le meilleur et le çlus faible des hom- i mes ; mais il avait des principes de conduite en vertu desquels il faisait tous ses efforts pour mentir à la fois à sa , hatwe et à sa personne : il disait que ce n'était que par j une sévérité implacable qu'on menait bien les affaires;

-aussi avait-il pris l'habitude de parler d'un ton bourru et bref.

Ce joiu'-là, monsieur Thoré^ les sourcils froncés^ la bouche boudeuse, le coude appuyé sur le bureau, la tête ap-

* puyée sur son coude, examinait des registres que lui pas-

*sait l'un après l'autre son jeune commis placé en face de lui.

. Monsieur Thoré tournait les feuillets d'un geste de mauvaise humeur, tandis que Louis Villon, le commis, le suivait des yeux avec un sourire narquois.

. Geluw^i était un jeune homme de vmgt-cinq ans, de

. haute taille, de bonne tournure, mais d'uîi visage commun, quoique assez beau. Rien qu'à le voir, on eût deviné que

c'était là une de ces âmes honnêtes^ franches, et qui ne font bon marché d'aucun des devoirs de la vie.

Le patron, ayant parcouru jusqu'au bout l'un des registres qu'il vérifiait, le poussa sur une table avec brusquerie. Au moment où il en prenait un autre des mains du commis, il jeta les yeux sur la seconde petite enceinte en fil d'archal, dans laquelle se trouvaient deux femmes qui le regardaient en souriant.

L'expression de ce sourire eût pu se traduire pour la plus âgée de ces dames par ces mots :

c( Allons, voilà mon mari qui fait sa petite comédie. »

Et pour la plus jeune, par ceux-ci :

« Papa aura beau faire , il ne trouvera pas occasion de gronder monsieur Villon. »

Monsieur Thoré surprit sa femme et sa fille l'examinant ainsi d'un air presque railleur, et s'écria d'une voix terrible :

— Eh bien! qu'est-ce que vous faites là?... Est-ce que vous croyez que c'est en bayant aux corneilles que nous finirons cette balance ?

La mère et la fille baissèrent vivement la tête sur les livres de commerce qu'elles compulsaient, tandis que monsieur Thoré contmua, en regardant Louis Villon en face :

— Quant à vous, monsieur, vous prétendez être à jour ? Louis ne baissa pas les yeux devant le regard menaçant

de monsieur Thoré, et répondit d'un ton froid :

— Monsieur peut s'en assurer,

— C'est bon... c'est bon, repartit le patron, et reprenant 5on inspection : Mais, tenez... Hum!... (et il tourna un feuillet), voilà... (et il tourna un autre feuillet), voilà un report qui... non, le report est juste (il toimia encore un^ feuillet) ; et il continua en grommelant, les sourcils froncés, cherchant quelque chose à reprendre sans le trouver, et dépité de ne pouvoir faire une petite scène d'autorité.

Pendant ce temps^ les deux femmes avaient repris leur travail, établissant sur des feuilles volantes, par doit et avoir, les comptes des clients de la maison.

La cage où elles se tenaient était juxtaposée au vitrage qui donnait sur la cour, elle était meublée avec une sorte de luxe, les bureaux étaient en palissandre, une épaisse moquette couvrait le plancher, les sièges étaient couverts d'étoffes élégantes, et une petite cheminée à la prussienne ajoutait sa chaleur à celle de Timmense poêle qui chaiiiTait tout le magasin. Indépendamment des bureaux et des casiers qui meublaient cette enceinte, on y voyait un métier à broder et une table à ouvrage qui annonçaient que les occupations de ces dames ne se bornaient pas au travail des écritures.

Madame Thoré était une femme de quarante ans, à qui la tranquillité d'une vie honnête et laborieuse avait laissé presque toute sa beauté. L'âge avait amené l'embonpoint; la figure était empâtée et d'un rose plus que vif, mais aucune ride n'avait sillonné ce visage d'un dessin correct, calme, heureux. La taille n'était plus souple, mais l'ampleur des formes la faisait encore paraître mince; les pieds et les mains étaient restés charmants.

Mille femmes dans le monde passent pour belles et en font état, qui n'eussent pu approcher de madame Thojc ; mais il était facile de voir qu'elle n'avait plus aucune prétention au sujet de sa beauté, et elle devait son élégance au soin parfait qu'elle prenait de sa personne, et point du tout à une envie de plaire ou d'être remarquée.

Il était fort hem^eux pour madame Thoré qu'il en fût ainsi ; car si elle avait été de ces coquettes qui usent de leurs avantages jusqu'au dernier lambeau, elle eût trouvé dans sa fille une rivale qu'il eût fallu éloigner, sous peine de la voir intercepter tous les regards et s'emparer de tous les hommages.

Eu effet, Julie était un rève de beauté : grande, sTeite, souple, elle avait à la fois la majesté d'une reine et la grâce d'une nymphe. Son visage avait cette rectitude de dessin qui trop souvent n'est qu'un beau masque qui cache la nullité de l'esprit et la froideur de l'âme. Chez Julie, au contraire, la pensée habitait le front, la passion animait les yeux, l'esprit éclairait le somîre : c'était un ange, bien plus qu'im ange : c'était une femme belle et charmante.

Julie avait dix-sept ans, et portait cet âge avec la liberté modeste d'un bon esprit et d'un cœur simple et pm* ; sérieuse et calme, elle avait cependant des vertiges d'enfance qui la faisaient encore courir, comme une petite fille joueuse, à travers les immenses magasins de son père, sans respect pour sa beauté achevée et sa grande tournure de demoiselle.

Cela lui arrivait sm-tout quand son frère Charles revenait de son atelier, rapportant quelque fleur ou quelque dessin qu'elle lui volait, sans pitié pour la destination qu'il lui avait marquée. Alors, c'étaient des courses, des rires, des cris, un tapage à faire frémir toutes les porcelaines.

Et monsieur et madame Thoré, le nez en l'air, et monsieur Louis Villon, aussi la bouche béante, regardaient avec un sentiment de joie inouïe ces deux beaux grands enfants jouant ensemble ; tous deux charmants, gais, insouciants, finissant toujours leui- lutte par un franc baiser fraternel, après lequel Chai-les ne manquait jamais de dire :

— Puisque tu m'as pris ça aujourd'hui, je te le laisse ; mais si cela t'arrive encore, je me fâcherai.

Et cela recommençait, et Charles ne se fâchait point.

D'autres fois, Julie semblait pensive, et elle l'était alors avec la même naïveté qu'elle était gaie. A quoi pensait-elle dans ces moments-là? A rien, eût-elle répondu, si on l'eût interrogée; et elle eût dit la vérité.

Seulement ce rien a un nom qu'elle ne savait pas encore;

ce lien, c'est Tinconnu qui appelle toutes les jeunes âmes sans qu'elles sachent d'où part cette voix, et où elle veut les conduire.

Julie ne s'était encore troublée à la vue de personne, elle ne s'était encore bercée d'aucune espérance, ni préoccupée d'aucun souvenir. Elle aimait beaucoup monsieur Louis Villon, parce que c'était un honnête garçon, qui faisait admirablement les affaires de monsieur Thoré ; mais jamais elle ne riait avec lui.

Lorsque les détails du commerce les obligeaient de coliationner des factures ou de vérifier des comptes ensemble, Julie appelait ou répondait d'une voix claii'e et ferme, conune eût fait un commis avec son collègue, tandis que le jeune homme ne disait pas im mot sans trembler ou s'embrouiller, surtout lorsqu'ils étaient seuls. Julie s'en était-elle aperçue ? Cela est probable ; mais le trouble du jeune commis ne l'embarrassait nullement; elle n'en éprouvait ni pitié ni ennui : c'était le comble de l'indifTérence.

Quelquefois monsieur Thoré faisait remarquer à sa femme les gros soupirs de monsieiu* Villon, et son regard satisfait semblait dire qu'il voyait avec joie un amour qui lui promettait un gendre honnête et capable, un associé excellent, un successem- qui continuerait la prospérité de la maison Thoré, un héritier dont la fortune personnelle serait un jour considérable.

Mais ordinairement madame Thoré répondait à ces regards confidentiels en secouant doucement la tête. Sans que rien de positif le lui eût appris, elle sentait que le bonheur de sa fille ne pouvait pas être là.

Lorsque monsieur Thoré voulait savoir les raisons de cette opinion, madame Thoré était fort empêchée de les lui donner.

Gonmie nous l'avons dit, Julie aimait et estimait mon-

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sieur Louis Villon ; souveol même elle le défendait courageusement contre led fausses mauvaises hiuneui*s de son père; mais c'était tout : et madame Thoré savait qu'on a, dans le cœur autre chose qu'une exacte Justice pour celui qu'on se destine en secret. Celui-là, on l'accuse sans raison, comme on le défend sans raison : on lui fait un tort aujourd'hui de ce qu'on lui eût demandé la veille ; celui-là. on le raille, on le plaint, on le vante, on le dédaigne ; celui-là, enfin, on l'aime.

Quelquefois, monsieur Thoré disait qu'il était impossible, que Julie n'aimât pas monsieur Villon, à moins, ajoutaitil en attachant sur sa femme un regard qu'il croyait rendre profondément inquisiteur, à moins qu'elle n'aime quel-, qu'un. Mais Julie n'aimait personne, sa mère l'afOrmaft, et elle en était sûre*

Cependant, Juhe rêvait quelquefois, et lorsque sa mère l'interpellait dans son silence, Julie devenait rouge et disait toujours qu'elle ne rêvait à rien. Sa mère faisait semblant de la croire ; elle se gardait bien de la presser de questions. Elle était trop prudente pour risquer de donner im nom et un sens à ces vagues élans d'un jeune esprit et d'un jeune cœur qui sentent que l'heure est venue où une nouvelle vie va s'ouvrir devant eux.

La joie, le cahne et la sécurité habitaient donc au milieu de cette famiUe, et ce bonheur s'accroissait pour monsieur Thoré du magnifique résultat de ses affan-es de l'année.' Cependant, il avait fini l'examen de ses comptes, et il res* tait plongé dans une profonde méditation; ses traits avaient gardé l'expression menaçante d'un vif mécontentement.

En efiet, le brave monsieur Thoré n'ayant rien trouvé à blâmer, il lui avait été impossible de gronder son commis, et de lui donner une leçon tirée de l'exemple de sa propre manière de gérer les affah-es : il était donc mécontent.

Louis Villon considérait son patron avec attention depuis

que celui-ci avait jeté le dernier registre avec hunieui-; Julie, ainsi que sa mère, attendaient l'explosion sans trop dlnquiétude, mais avec curiosité.

Tout à coup le visage de monsieur Thoré s'assombrit^ son front se ride, ses sourcils se rapprochent, il relève soudainement la tête, fixe un regard terrible sur Louis et lui dit d'une voix rude :

— Combien gagnez-vous dans ma maison, monsieur ? Comme Louis, deux petits commis aux courses et deux

garçons de magasin, composaient toute la maison commerciale de monsieur Thoré, le digne négociant ^ savait à merveille la quotité des appointements de monsieur Villon, cependant celui-ci, fort surpris de la question, lui répondit sm'-le-champ :

— Mais, monsieur, je gagne dix-huit cents .francs.

— C'est bien, fit monsieiu* Thoré, en sortant du bureau, les mains derrière le dos , à la façon de Napoléon : c'est bien, je porte vos appointements à mille écus.

— Ah ! monsieur, c'est trop de bonté, s'écria le jeune homme... et ma reconnaissance...

— Il suffit , dit solennellement le. patron... je suis juste. Nous avons quelques personnes à dîner... Si vous voulez être des nôtres... Vous avez le temps d'aller passer un habit.

— C'est trop d'houneui', dit le jeune homme, en rangeant de la façon la plus désordonnée ses plumes et ses registres, et en s'échappant aussitôt du magasin.

Pendant ce temps, monsieur Thoré était entré dans le bureau de sa femme qui lui serrait la main, tandis que Julie lui sautait au cou en lui disant :

— C'est bien, ce que tu as fait là, papa.

— J'ai été juste, rien que juste. . . , repartit monsieur Thoré d'mi ton sentencieux. Vous me connaissez : impitoyable, cruel même pou* les paresseux et les méchants, grand et

généreux poui' les bons et les travaiUeui-s. . . juste. . . toujoui^s juste...

—Je dis que tu es bon, fit Julie en l'embrassant encore.... Je veux que tu dises que tu es bon.

— Allons, allons, dit monsieur Tboré , vous ne savez ce que vous dites, mademoiselle... Mais je neveux pas de diseussions cbez moi... Voilà cinq heures, et il est temps que vous montiez faire votre toilette.

—J'y vais, dit la jeune fille, en s'apprêtant à fermer les registres à l'exemple du commis.

— Va, mon enfant, lui ^t madame Thoré, je rangerai tout cela, j'ai à parler à ton père.

Julie s'échappa du magasin en bondissant comme une biche, et monta vivement l'escalier qui menait à l'appartement du premier.

Sur le palier, et près de la fenêtre d'où l'on voyait, à travers le vitrage, dans le magasin qu'elle venait de quitter, elle trouva Louis Villon, la tête basse, et absorbé dans une pensée triste.

— Eh bien ! monsieur Villon, lui dit-elle gaiement, estce que vous n'êtes pas content ?

— Moi... dit celui-ci en tressaillant... Ah ! votre père a feit pour moi plus que je ne mérite... et je serais bien ingi'at si...

^Peut-être cela vous contrarie-t-il de dîner avec nous... et si vous aviez d'autres projets...

~- Moi, dit le jeune homme, je n'ai pas de projets, et certes, je me trouve très-honoré et très-heureux de l'invitation de monsieur votie père.

— En ce cas, dépêchez-vous, car vous savez que ni moi ^H maman ne sommes longues à notre toilette.

Et JuUe entra en chantant dans l'appartement pendant <iue Louis montait tristement à la chambre haute qu'il oc- ^wpait, et tout en montait il se demandait pourquoi la

pensée lui était venue qull serait sage à lui de quitter la maison de monsieur Thoré.

Comprenait-il donc que le cœur de cette channante fille, si bonne et si franche, ne devait jamais lui rendre la moindre parcelle de l'amour tout-puissant qu'il éprouvait pour eUe?

Cependant monsieur Thoré était demeuré avec sa femme, et semblait lui demander comment elle s'était permis de disposer de sa personne en le retenant pour lui parler sans l'en avoir averti.

— Eh bien ! ma chère, qu'as-tu donc à me dire de si important? lit-il en s'asseyant comme un roi qui donne audience à un sujet.

— Mais rien de plus important que de savoir qui nous avons à dîner.

— Mais il me semble que tu le sais, puisque tu as fait les invitations.

-^ Sans doute : j'ai invité monsieur et madame Boucherat avec lem- lille, monsieur et madame Lampîn... Mais est-ce que Charles ne nous amène pas quelqu'un ?

— Qui ça, quelqu'un ? dit monsieur Thoré.

— Eh bien ! son patron, le peintre dans l'atelier duquel il travaille.

— Quel peintre ?

— Hé ! bon Dieu, fit madame Thoré, monsieur Victor Amab.

— Pourquoi le demander ^ ptdsque vous le savez^ répliqua monsieur Thoré d'un ton d'Agamemnon.

— Je le demande, dit madame Thoré en haussant doucement les épaules, parce que si je sais quel est le nom et l'état de ce monsieur, je ne le connais pas du tout de sa personne. C'est un artiste ; et depuis que Charles a quitte la peinture sur porcelaine pour devenir un peintre d'histoire, je l'entends dire de si drôles de mots, marmotter de

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singulières chansons, raconter quelquefois à monsieui* illon des aventures d'atelier si extravagantes, que j'ai peur î tous ceux qui portent ce nom d'artiste.

— Madame Thoré, je sais qui je dois et qui je puis invir chez moi, fit monsieur Thoré en s'approuvant lui-même un signe de tête... Je connais personnellement monsieur ctor Amab ; il ne sera point déplacé dans notre société, iisque je l'y invite.

— C'est-à-dire que tu as permis à Charles de l'amener.

— C'est la même chose, ma chère.

— Tu as raison ; mais à quel propos ce jeune homme, i n'est jamais venu chez nous depuis un an que Charles ivaille chez lui, à quel propos, dis-je, a-t-il demandé à larles de nous être présenté ?

— C'est im avantage qu'il eût dû solliciter plus tôt; mais fin, à tout il y a un commencement.

— Oui, oui... dit madame Thoré à voix basse, à tout il lun commencement... enfin!...

— Qu'est-ce que cela veut dire ? fit monsiem* Thoré. . . Que iiifiô cet enfin?...

— Je ne sais... je pensais à autre chose... Je vais m'ha- 1er, et je te conseille d'en faire autant.

Madame Thoré rentra chez elle, triste et mécontente. Cendant rien d'extraordinaire ne s'était passé. Seulement, lit jours avant celui-là, se trouvant en famille dans ime ronde loge de l'Opéra, madame Thoré avait vu son fils luer un jeune homme de l'orchestre. Elle lui demanda tel était ce monsieur. — C'est monsievir Victor Amab, lui pondit-il.

^ladame Thoré regarda mieux de ce côté, et crut s'aper- \oir que monsiem* Amab contemplait Julie avec une sorte étonnement. Quant à Julie, elle était restée complètement rangère à cet incident, tout occupée qu'elle était de la me.

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L'acte achevé, madame Thoré voulut savoir si monsieiu Amab les examinerait de nouveau. Mais il disparut aussitôt.

Madame Thoré le croyait parti, lorsqu'en parcourant la salle de l'œil, elle remarqua au fond du couloir du balcon qui lui faisait face, un jeune homme parfaitement élégani et qui ne quittait pas la loge de sa lorgnette. Ce Jeune homme était monsieur Amab.

Il vit qu'on le voyait et se détourna; mais, durant tout le reste de la soirée , Victor demeura à cette même place, et quoiqu'il affectât de ne pas quitter la scène des yeux, madame Thoré sm*prit plus de vingt fois ses regards attachés sur la loge où elle était.

— As-tu vu le professem* de ton frère ? dit-elle à sa fille, lorsqu'elles furent rentrées.

— Où donc? fit Julie.

— A l'Opéra.

— Charles te l'a montré ? reprit la jeune fille.

— Oui. Il était en face de nous.

— J'avais bien autre chose à voir, dit joyeusement Julie; c'est si beau la Juive ! Ah ! cette pauvre Rachel. . . trompée ! . . . aussi elle meurt... c'est bien... Oh! oui, elle fait bien de mourir !

Madame Thoré détourna la pensée de sa fille et de la position de Rachel et de la rencontre de monsieur Amab, et elle-même n'y pensait plus, lorsque le jour même où commence ce récit, Charles, en partant le matin, apprit à sa mère qu'il avait obtenu de son père la permission d'amener monsieur Amab à dîner.

Cette présentation, après cette rencontre, alarma madame Thoré,. et ce fut pour cela qu'elle essaya de s'informer près de son maii de ce qu'était ce monsieur Victor Amab ; mais à la façon dont monsieur Thoré lui répondit, elle jugea à propos de ne pas lui faire confidence de ses craintes. Mon- 1 sieur Thoré en eût fait tout de suite une grosse affaire. Il

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eût défendu peut-être à safille de regarder monsieur Amab, et n'eût pas manque, comme font tous les sots pères (pères ou maris), de créer le danger qui n'existait pas.

Quand madame Thoré entra dans sa chambrCj^ elle trouva sa fille qui s'ajustait devant la grande glace de son armoire.

Julie se retourna en entendant venir sa mère, et lui dit gaiement :

— Tu vois que je n'ai pas été longue. Suis-je bien ?

11 y avait tant de grâce, tant d'ingénuité dans cette charinante enfant, et elle était si admirable debeautaet de jeu- Ittsse, que madame Thoré s'arrêta un moment à la contempler.

Un mouvement de fierté et de bonheiu* lui passa dans le cœur; mais presque aussitôt une pensée triste comprima cet élan d'orgueil maternel.

— Allons, viens donc, dit la jeune fille à son tour, que je t'habille, que je te fasse belle.

— Tu me dois bien cela, lui dit sa mère en souriant. . . car. . .

— Quoi donc?

—Rien, dit madame Thoré, dépêchons-nous; on va arriver.

Elle ne voulut pas que sa fille pût achever la phrase que lui avaient inspirée ces mots : « Viens, que je te fasse belle, w et auxquels elle avait répondu : « Tu me dois bien cela. » En effet, Julie ne devait-elle pas quelque chose à la mère <ïui l'avait faite elle-même si belle... belle à étonner sa mère d'admiration, et comme le disait le vieux docteur (te la famille, monsieiu- Janson : belle à faire peur ? ^

L'expression était juste ; car bien souvent madame Thoré s'était alarmée de cette perfection; souvent elle s'était dit que tant de beauté attirerait trop d'hommages autour de Julie, pour que le bonheur de sa vie passât pur et intact 3^u milieu de tant d'adorations.

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La toilette de ces dames était à peine achevée que mal dame Thoré entendit frapper à la porte.

— Qui est là?

— C*est.moi, maman, répondit une voix joyeuse et so nore.

— Tu peux entrer.

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