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LE PORTRAIT

Tout aussitôt parut un beau jeune homme aux cheveux noirs, fièrement campé, Toeil hardiment ouvert, respirant la bonne humeur, la force, le courage. Il embrassa sa mm et passa vers sa sœur... Mais avant de Tembrasser il tourna autour d'elle, et fit un signe d'approbation.

— Bien chiquée!... très-bien chiquée !...

— Que veut dire ce monsieur ? fit Julie en riant.

— Allons, dit madame Thoré, Charles, Jaisse là tes mok d'atelier.

— Ça veut dire qu'elle est jolie aujourd'hui commetoujours...

Et il embrassa sa sœiu", lissa du bout du doigt les longs bandeaux de ses blonds cheveux, et lui fit une moue comique en répétant :

— Parfaitement chiquée !

• — Ah çà ! fit madame Thoré, quelle heiwe est-il donc? Est-ce que ton professeiu* est arrivé avec toi ?

— Non pas, fit Chaiies en passant à sa mère, et en ajustant les boucles de ses cheveux avec un bon somire heureux... non, il viendra à six heures, heure militaire... Dis donc, mademoiselle ma sœur... sais-tu que maman est pl«is jolie que toi ?

—Voyons, fit sa mère, laisse mes cheveux tranquiUes, et réponds-moi.

— Bien chiquée aussi... très-bien chiquée!...

Il embrassa sa mère, et se frappant le front, il sMcria tout à coup :

— Ah ! bon ! j'ai oublié que Victor m'a dit qu'il m'attendrait passage de l'Opéra.

— Mais tu ne viens donc pas de l'atelier?

— Oui, moi, mais pas lui ; c'est que, ce matin, j'ai eu bien peur qu'il ne vînt pas du tout.

— Pourquoi donc?

— levons conterai ça... Un duel ce matin... où il ablessé son adversaire. . . Alors, au lieu de venir tout droit, il a passé chez le malade pour avoir de ses nouvelles.

— Comment ! ce monsieur qui vient dîner ici, s'écria Mie, s'est battu ce matin?

Elle prononça ces paroles comme s'il lui paraissait impossible qu'im homme qui, quelques heures avant, avait risqué sa vie, pût venir tranquillement s'asseoir à la table de son père.

— Avec ça qu'il s'en occupe, dit Charles en s'éloignant : on s'est battu à midi, et Victor travaillait encore à onze heures à son tableau. Je vais le chercher; il est si timide qu'il n'oserait pas venir tout seul.

—Qu'est-ce qu'il dit donc? fit Julie tout étonnée d'entendre appeler timide un homme qui avait osé se battre en duel,

—Ton frère est un fou qui parle à tort et à travers.

Madame Thoré savait combien il y a de ces hommes que D'épouvante aucun danger et qui se troublent devant un regard. Elle. savait aussi que ceux-là plaisent par ce charme tout-puissant qui accompagne la force obéissant à la fai- Wesse. C'est la vieille et charmante histoire du Uon qu'un Cûîant mène avec un fil de soie

Madame Tlioré espéra que sa fille n'avait pas arrêté pensée sur les dernières paroles de son frère; mais déjà « contraste du courage uni à la timidité était un problème que la jeune fille cherchait à résoudre. Déjà elle était eu rieuse de voir monsieur Amab.

La mère avait eu raison de dire avec effroi :

« Il y a un commencement à tout ! »

Et le commencement le plus dangereux de Tamom*, c'est la curiosité.

Trois semaines s'étaient écoulées depuis le jom* que Victor avait été présenté dans la famille de monsieur Thoré.

On était au 31 décembre.

Les magasins du négociant étaient encombrés de caisses, de paniers d'emballage; on expédiait, on faisait des faclu res... Tout à coup monsieur Thoré s'écria :

— ^Voyons, a-t-on fini cette facture pour le service Louis XA', façon Saxe?

— A l'instant, dit Louis Villon, qui portait la note des objets siu* un registre tandis que Julie la mettait sur une feuille volante, l'im et l'autre écrivant sous la dictée de madame Thoré, qui appelait chaque pièce à son tom*.

— A quelle adresse expédiez-vous ce service ? dit Julie Louis Villon.

— A l'adresse de monsieur le comte de Monrion, fauboiu*g Saint-Honoré, numéro...

— Pas du tout, fit monsieiu* Thoré en prenant la factm^ et en vérifiant l'addition, on enverra les factures par le garçon de caisse à monsieiu* le comte ; quant au service, voici l'adresse.

11 tira un carnet de sa poche, y chercha une carte au dos de laquelle on avait écrit quelques mots au crayon, et dit :

— Faites porter le service chez madame Léona de Cani^ biue, me Joubert, 20.

Ce petit incident passa sans aucune observation de la part de personne, et Ton continua l'expédition des marchandises.

La besogne de ce jour important était à peu près achevée, lorsque Charles parut à la porte du magasin, et fit à son père un petit signe. Monsieur Thoré lui répondit en lui montrant du doigt Tappartement, et se retourna en criant :

— Allons donc, monsieur Villon, que faites-vous là à regarder madame Thoré ? nous n'en finirons pas. Julie, votre livre de factiurés n'est pas sous la porte cochère.

Monsieur Thoré eut beau faire, il ne put empêcher Julie de voir passer un commissionnaire portant un grand cadre enveloppé d'une toile verte, et que Charles fit monter dans J appartement.

— Oh ! maman, dit-elle tout bas à madame Thoré, c'est le premier tableau de Charles, j'en suis sûre : ce sont tes étrennes.

La mère était rayonnante, il y avait des larmes dans ses veux; elle serra la main de Julie et lui dit seulement :

— Dépêchons-nous. .

Ce qui restait à faire fut rapidement expédié , quoique monsiem- Villon ne parût point partager l'empressement de madame Thoré et de sa fille. 11 fallut même' l'interpeller plusieurs fois sur sa lenteur.

Enfin, tout s'acheva. Madame Thoré et Julie montèrent vivement à leur appartement, tandis que monsieur Thoré les suivait derrière en disant à monsiem* Villon :

— Venez Jouir de leiu* surprise, elles vont être renversées.

— C'est donc bien beau ? dit Louis Villon avec un profond soupir.

— C'est parfaitement ressemblant, repartit l'auguste négociant.

En disant cela, toute la famille arriva, h peu près en

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même temps, dans le salon où Charles venait de poser à son meilleur joiu* un portrait richement encadré.

Julie poussa un cri de siuT[)rise, madame Thoré resta immobile, elle fut obligée d'essuyer ses larmes pour mieux voir, tendit la main à son mari, puis se tourna vers son fils en lui disant :

— Eh bien ! tu ne viens pas m'embrasser ?

Charles regarda sa mère d*un air de surprise. Pendant ce temps, Julie s'écriait :

— Ah ! que c'est ressemblant... Que c'est bien là papa... que c'est beau...

Et à son tour elle se tourna vers Charles en lui disant :

— Ah ! que c'est bien, Charles, que je te remercie ! Je le disais bien, maman, qu'il aurait un grand talent.

La figure de Charles avait pris une expression de chagrin... 11 était à la fois honteux pour lui, de ne pas être ce qu'on croyait, et triste pour sa mère, de donner im démenti à cette douce et fière croyance qu'elle avait en son fils.

Il lui fallut pourtant parler, et il dit en baissant la tête :

— Hélas ! maman, je n'en suis pas encore là.

— Mais ça viendra, ça viendra, fit monsieur Thoré en se caressant le menton et en s'admirant dans son image.

— Et de qui donc est ce portrait? dit madame Thoré.

— Mais il est de monsiem* Victor Amab, dit Louis Villon avec humeur.

Madame Thoré devint sérieuse et Julie attacha un regard ardent sm* le portrait. Ce regard fut remarqué à la fois par sa mère et par Louis ; puis Julie murmura tout bas :

— Oui, oui, c'est bien, oh ! c'est bien !

— Et après celui-là, dit monsieur Thoré joyeusement, nous aurons le tien et celui de Julie.

— Non, non, dit doucement madame Thoré, une femme ne doit se faire peindre que quand elle est jeune et belle. Maintenant je suis trop vieille.

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Et comme monsietir Tboré fronçait le sourcil, elle ajouta en souriant :

— Que veux-tu? c'est une coquetterie bien excusable.

— C'est une vilaine coquetterie, maman, dit Julie ; tu feras faire ton portrait... je t'en prie... je le veux; papa, dis donc que tu le veux.

— Certainement, dit monsieur Thoré, et je veux le tien aussi.

— Oh ! pour ça, repartit vivement madame Thoré, je ne le permettrai pas. . . ime jeune fille. . .

— N'as-tu pas dit, reprit monsieur Thoré, qu'il fallait qu'une femme se fît peindre quand elle était jeune et belle ?

— Oui, mais... reprit madame Thoré avec une légère humeui*.

— Madame voulait dire sans doute, fit Louis vivement, qu'une jeune femme peut se faire peindre après son mariage.

Monsieur Thoré regarda monsieur Villon comme si celui-ci eût avancé une proposition révoltante ou fait une action d'une inconvenance inouïe. Quant à Julie, elle était devenue toute rouge.

— Est-ce que toutes les expéditions sont faites ? dit solennellement monsieur Thoré.

— Toutes, répondit sèchement monsieur Villon, mais j'ai des courses à faire.

Et tout aussitôt il se retira.

En passant dans l'antichambre, il rencontra Victor qui avait trouvé la porte de l'appartement ouverte, et qui lui dit :

— Peut-on entrer, monsieur ?

— Demandez aux domestiques , répondit brusquement Louis, ça les regarde.

Il partit en fermant la porte avec violence; mais au lieu de faire les courses annoncées, il alla s'enfenner dans sa chambre : là, il frappa à grands coups de poing sur sa ta-

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ble^ sur son lit^ sm* les murs^ jusqu^à ce que^ fatigaë de cet ex rcice, il tombât assis sur une chaise en disant :

— Ah ! ce damné rapin, je lui casserai la tête un de ces jours.

Pendant que le ccmunis s'éloignait désespéré^ monsieur Thoré s'approchait de sa femme, qui lui avait rej^oché d'tm i regard triste sa dureté envers monsieur Villon^ et lui disait d*un ton superbe :

Sa passion Taveugle, je ne la désapprouve pas, mais je veux qu'elle se contienne dans des bornes respectueuses.

— Assurément, dit madame Thoré, il a eu tort de se mêler de ce qui ne te regardait pas , et cependant il a peut-être raison, je ne trouve pas convenable qu'une jeune fille. . .

D'un autre côté, Julie disait tout bas à Charles :

— N'est-ce pas, que c'est bien?...

— Oh! lui répondît son frère... Victor sera un de nos plus grands peintres, il se fera xm nom célèbre...

On en était là lorsque monsieur Victor Amab, qui n'avait trouvé personne à qui s'adresser, arriva dans le salon et frappa doucement à la porte pour s'annoncer lui-même.

— Venez donc triompher, dit monsiem* Thoré, en lui tendant la main, ces dames sont dans une admiration profonde de votre chef-d'œuvre.

— Ces dames sont contentes? dit Victor en saluant avec n modeste embarras; je puis donc espérer qu'elles voudront bien consentir à ce que j'essaye de faire aussi leur portrait?

— C'est une affaire arrangée, dit monsieur Thoré. -—Il me semble... dit madame Thoré avec embarras.

— Et nous commencerons le plus tôt possiUe, n'est-ce pas? dit joyeusement -Chàrîes.

— Par vous d'abord, madame, reprit Amab, croyant prévenir un refus i) cette attention. , .

— C'est trop juste, ajouta monsieur Thoré, et Julie passera en dernier.

— Certes, je ne refuse pas, dit madame Thoré, mais nous sommes en plein hiver... les jours sont bien sombres, bien courts, les heures dont je pourrais disposer, ainsi que ma fille, ne conyiendraient peut-être pas à monsieur.'

— Toutes mes heures sont à vous, madame, si vous voulez me donner quelques-unes des vôtres, dit Amab avec une aimable insistance.

— Eh bien ! soit, quand les beaux joiu^ seront venus...

— Oh ! madame, dit Victor d'un ton suppliant, l'exposition a lieu dans deux mois, ce n'est pas trop de temps pour faire deux portraits, si bien inspiré que je puisse être par le modèle.

— Quoi ! reprit madame Thoré, vous comptez mettre nos portraits, celui de Julie, à l'exposition ?

— Pardieu, fit monsieur Thoré, poiu'quoi fait-on donc faire son portrait?

— Non, dit madame Thoré, non : je suis peut-être fort ridicule; mais je trouve que c'est une coutume peu convenable d'exposer le visage d'une jeime fille à côté de toutes sortes de peintiu-es. «Qui est-ce ça?» se demande-t-on... et on se le demandera; le talent de monsieiu* fera remarquer toutes ses œuvres. Les gens qui ne nous connaissent pas feront peut-être de sots propos , d'autres diront tout haut ; «C'est mademoiselle Thoré! » cela se répétera; il y aura sur le nom de ma fille une sorte de célébrité.

— Eh bien î fit monsiem» Thoré en se rengorgeant, où est le mal ?

— Il n'est jamais heureux, reprit madame Thoré d'une voix décidée, qu'on parle d'une jeune fille, de quelque façon qu'on en parle.

— Eh bien ! madame, dit monsieur Amab, ce portrait restera chez vous:

— Ea ce cas, dit madama Thoré, il est inutile qu'il soit fait pour l'exposition.

— Vous avez raison , nous ne nous occuperons que du vôtre, et, pour ne pas vous forcer à sortir, Charles m'a promis de faire arranger un coin de votre magasin. En l'entourant de toile et coupant le jour à une certaine hauteur, nous serons à merveille.

Plus de résistance eût été impolie, et madame Thoré consentit à ce que l'on commençât dans le courant de la semaine suivante. Elle avait eu à la vérité des craintes qui s'étaient dissipées d'abord et qui la reprenaient à ce moment. Mais il fallut céder.

Depuis le jour où il était venu dîner chez monsieur Thoré, Victor n'avait pas remis les pieds dans la maison; il s'était contenté de déposer une carte à la porte, et madame Thore avait vu cette indifférence avec plaisir ; l'attention avec laquelle le jeune peintre avait regardé Julie durant ce dîner avait d'abord alarmé la mère prudente.

Mais la franchise avec laquelle Victor s'en était lui-même expliqué dans la soirée l'avait tout à fait rassm-ée.

Au moment de sortir, il s était approché de madame Thoré et lui avait dit :

— Veuillez recevoir mes remercîments, madame , pour le bon accueil que vous avez bien voulu me faire ; veuillez aussi recevoir mes excuses pour une inconvenance bien involontaire, et dont cette demoiselle fort laide, qui est près du piano, m'a averti.

— Vous a-t-elle dit quelque chose de désobligeant? C'est une petite personne fort maussade.

— Elle ne m'a point parlé, mais je l'ai entendue qui disait tout bas à sa mère : a Vois donc comme ce monsieur regarde JuUe, » Pardon, c'est ainsi qu'elle a parlé.

— C'est ime sotte, dit madame Thoré fort piquée...

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