M DCCC LXIV
LA
LISETTE
Vers le milieu de la rue Montorgueil, en face des voitures qui se croisent et des passants qui se heurtent, s'élève une vieille auberge, décorée du nom pompeux d'Hôtel Saint- C hristophe ; mais cette dénomination n'est pas très-ancienne; elle remonte à trente ans environ, et auparavant l'hôtel avait pour enseigne : au Roi d'Yvetot. Ici, vous pensez tout de suite à Béranger. Moi, je pense à sa Lisette, qui naquit par hasard dans cet hôtel, un jour que sa mère y était
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en visite. Mais, avant d'arriver à la biographie personnelle, avouons que Y Hôtel Saint- Christophe était parfaitement titré pour représenter le vieux Paris, et pour que son enseigne fût chantée par Déranger, qui, vers l'âge de sept ans, allait à l'école dans l'impasse de la Bouteille, à deux pas de l'auberge dont nous parlons. Cette auberge, aux yeux «les habitués de V Hôtel du Louvre, des gandins en habit noir, passerait pour un repaire hideux; aux yeux des amateurs du vieux Paris, c'est un précieux reste de l'ancien temps, c'est un sanctuaire rempli d'escaliers boiteux, de carreaux d'un vert suspect, de «ailes basses éclairées par un jour terne, où s'asseyaient des paysans, comme on n'en rencontre plus dans la campagne même, mais qui avaient le gousset bien garni. Montez les escaliers obscurs ; vous ne trouverez pas des terres inconnues, comme le firent La Peyrouse et le capitaine Cook, mais vous découvrirez des chefs-d'œuvre de l'art populaire, des gravures au pointillé de la fin du siècle
DEBERANGER. à
dernier, h faire pâmer M. Edouard Fournier lui-même, cet admirable explorateur du vieux Paris. Tantôt c'est le portrait du premier Consul, tantôt un tableau du bonheur domestique, représentant un fermier et sa fermière, un peu trop décolletée peut-être; uiaisla présence de plusieurs volatiles, épars dans la chambre et même sur le lit, indique assez qu'il ne se passe là rien de choquant. Jamais de bruit dans VHotel Saint-Christophe; on y joue aux dominos, au loto, aux cartes; les joueurs les plus elfrénés n'y perdent qu'un gloriade six sous; nulle querelle ne vient troubler ce lieu tranquille, et cependant, bien que rien ne le recommande à l'admiration générale, bien qu'il semble honteux de ses murailles noires, à côté des maisons neuves dont la rue Montorgucil est décorée, il vivra, non à cause de la fraîcheur de ses huîtres, non à cause de ses côtelettes Soubise, où la purée d'oignons la plus savoureuse relève la sauce la plus appétissante, non à cause de l'étonnant bon-
net de son chef de cuisine ; il vivra parce que la Lisette de Déranger y est née, parce que le grand poëte n'a pas dédaigné de s'asseoir quelquefois à ses tables rustiques. J'eus l'honneur d'y figurer en face de lui, sur son invitation, au mois d'avril 1844, et, dans un joyeux déjeuner, le poëte m'entretint avec discrétion de sa compagne fidèle, de celle qui fait l'objet de ce travail, la Lisette de Bérancer.
Tous les poêles n'ont pas eu une Lisette, mais tous les poëtes ont eu leur idéal, leur bien-aimée, qui ne fut jamais leur femme légitime, et qui leur inspira les chants les plus mélodieux. Dans l'anliquité, Tibulle célèbre sa Délie, Properce exalte la belle Cynthie, et Horace, cet épicurien superficiel, arrive bien jusqu'à la demi-douzaine. S'il n'y a pas chez ces trois poêles la dépravation monstrueuse d'Anacréon qui chante son Bathylle, pourtant leur amour est en-
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core trop sensuel, et l'on voit que la beauté physique les intéresse beaucoup plus que celle de TAnie.
Le christianisme, en tirant la femme fie son infériorité morale, eut sur la poésie une influence considérable. A mesure que l'amour s'épurait, la femme s'élevait. Les invocations à la Vierge, considérée comme le type de toute pureté, donnaient le ton à la poésie lyrique; et, en effet, dans la Laure <le Pétrarque^ dans la Béatrice de Danle, on voit un caractère semi-divin, un êti-e fantastique, intermédiaire entre le poëte et Dieu, et destiné à purifier le premier; mais, pour ne pas trop condamner les poètes qui (mt eu un idéal moins relevé, il ne faut pas oublier que , chez les écrivains du moyen âge, ce culte de la beauté était purement théorique. Pétrarque vivait entouré d'enfants naturels, et Dante n'était fidèle ni à lîéatrice, son type d'élection, ni à Gemma, son épouse devant Dieu et les hommes.
Lorsque la piété du moyen âge eut perdu
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SOU caractère mystique , lorsqu'on commença davantage à considérer la vie dans sa réalité, les poètes ne firent plus de leurs maîtresses des êtres divins. Ainsi, la Charlotte de Werther n'est qu'une bonne ménagère, qui coupe du pain en tartines avec une grâce ineffable, si l'on en croit le poète, mais qui n'a aucune prétention à l'apothéose. Dans les Méditations de Lamartine, le type d'Elvire est si effacé qu'on ne sait trop si c'est une femme ou une ombre.
George Sand essaya de reconstituer le caractère féminin, en créant sa Lélia, une amoureuse qui a le poignet solide, et qui entraîne ses amants au balcon pour leur faire admirer la splendeur des étoiles. Vain effort! Il y avait dans ce type, malgré sa poésie apparente, quelque chose de faux et de ridicule qui le condamnait à la mort. Aussi, à partir de là, la femme disparaît ou s'altère de plus en plus dans la création poétique. 11 se forme deux courants d'idées, l'un panthéistique, représenté par Laprade,
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ne contient pas un seul chant en riionneur de la femme; l'autre est créé par les bohèmes; on n'entend plus parler que de filles de marbre, de dames au camellia, de Musettes; la vie de l'orgie est exaltée, et le niveau de la poésie baisse en même temps que celui de l'intelligence.
Béranger marque le milieu de cette période, qui commence à l'idéal pour finir au matérialisme. Sa Lisette, qui n'a guère de rapport avec mademoiselle Frère, dont nous parlerons tout à l'heure, est une création imaginaire bien calquée sur les mœurs du temps. C'est à peine si Béranger, dans quelques rares chansons, a fiisé la grossièreté. Il a bientôt laissé là les Frétillons et les Margotons pour en revenir au type de Lisette , qu'il voulait dessiner et peindre au complet, sans avoir la moindre idée de représenter sa compagne réelle. Il a affecté même d'établir une différence phy- .sique entre la Lisette de son imagination et sa maîtresse chérie. Voici comment
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il s'exprime dans la Vertu de Lisette :
Le barreau, l'Eglise et les armes,
De ses yeux noirs font très-grand cas.
Or, tous les amis de Béranger savent que la vraie Lisette avait les yeux bleus, et certainement le poëte pensait intimement à elle lorsqu'il a dit, dans Y Ange exilé:
Ange aux yeux bleus, protégez-moi toujours.
La Lisette idéale de Béranger, c'est une femme sans prétentions, comme son nom l'indique; c'est la grisette parisienne de 1820, travaillant la semaine dans sa mansarde, et, le dimanche, mettant une robe d'indienne et un joli bonnet pour s'en aller dîner à la butte Montmartre ou au pré Saint-Gervais. Elle a quelques vertus domestiques : le poêle l'affirme dans sa chanson : A mon habit.
A ton revers j'admire une reprise; C'est encore un doux souvenir :
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Feignant un soir de fuir la tendre Lise,
Je sens sa main me retenir.
On te déchire, et cet outrage
Auprès d'elle enchaîne mes pas.
Lisette a mis trois jours à tant d'ouvrage : Mon vieil ami, ne nous séparons pas.
Mais si Lisette manie au besoin l'aiguille, elle sait que les toilettes sont chères et rehaussent un joli visage. Le sien est charmant, et ici le poëte n'a pas besoin de séj)arer la Lisette fictive de la Lisette réelle .
Lise, qui règnes par la grâce Du Dieu qui nous rend tous égaux Ta beauté, que rien ne surpasse.
Enchaîne un peuple de rivaux.
Pour parer convenablement sa beauté, la Lisette de Déranger, même quand elle vient voir son ami dans son grenier de la rue de Bondy, met un châle et un chapeau, qu'elle doit à la libéralité d'un barbon.
J'ai su depuis qui payait sa toilette,
s'écrie le chansonnier, sans jalousie ni ran-
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cuae;et, autre part, il raconte les infidélités lie Lisette, qui prend même rosaire et bourdon pour mieux débaucher un abbé avec lequel elle sable le bourgogne et l'aï.
Nous croyons ici que le poëte, pour varier ses créations^ altère un peu le type de la grisette tel qu'il existait sous la Restauration ; car, si elles se passaient volontiers du maire, elles n'étaient point débauchées, ces sémillantes ouvrières qui remplissent les romans de Paul de Kock. Attachées à l'étudiant qu'elles avaient choisi, elles partageaient ses joies, ses chagrins, ses espérances et même ses instincts politiques.
Béranger reconnaît ce fait et se montre fidèle à la vérité dans le Figeon messager :
L'aï brillait et ma jeune maîtresse Chantait les dieux dans la Grèce oubliés.
A mesure que les années marchent, que les folies delà jeunesse s'évanouissent, il faut que les créations du poëte prennent un ca-
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ractère plus grave. En conséquence, le type de Lisette s'épure, et il finit par devenir identique avec la réalité.
Vous vieillirez, ô ma belle maîtresse ! Vous vieillirez, et je ne serai plus.
Pour moi, le temps semble, dans sa vitesse, Compter deux fois les jours que j'ai perdus. Survivez-moi ; mais que l'âge pénible Vous trouve encor fidèle à mes leçons ; Et bonne vieille, au coin d'un feu paisible, De votre ami répétez les chansons
Cette charmante poésie, où le cœur s'exprime avec tant de simplicité, n'est cependant pas originale, et elle a pour base un sonnet de Ronsard, que nous allons citer, d'abord parce qu'il n'est pas universellement connu, et ensuite, parce qu'étant inférieur à la chanson de Béranger, il montre com- )nent le génie s'empare d'une inspiration qui lui convient, pour la transformer et lui donner une nouvelle vie.
Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle, Assise auprès du feu, devisant et filant,
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Direz, chantant mes vers en vous émerveillant, Ronsard me célébrait du temps que j'étais belle.
Lors vous n'aurez servante, oyant telle nouvelle, Déjà sous le labeur à demi someiUanl, ûui, au bruit de mon nom, ne s'aille réveillant. Bénissant votre nom de louange immortelle,
Je serai sous la terre et, fantôme sans os. Par les ombres myrteux je prendrai mon repos. Vous serez au foyer une vieille accroupie.
Regrettant mon amour et voire fier dédain. Vivez, si m'en croyez, n'attendez i demain. Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie.
Ce sounel, oii l'on trouve une certaine grâce, gâtée par un style alambiqué, est évidemment le type de la Bonne Vieille. On voit par là ce qu'il faut entendre, chez les poêles, par le mot originalité. Le poète glane partout où cela lui convient; lorsqu'une idée est mal exprimée, il s'en empare, il la refait, et la lègue à la postérité sous son nom propre, en dépit des clameurs qui s'élèvent. Saurait-on aujourd'hui
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que les Horace se sont battus pour Rome, si la tragédie de Corneille n'existait point? Non, on ne le saurait pas, puisque l'hislorieu Tile-Live lui-même ignore si c'étaient les Horace ou les Curiace qui défendaient Rome. Le génie de Corneille a décidé la question.
On pourrait, si l'on voulait examiner les chansons de Déranger à ce point de vue, constater que bien des éléments divers ont contribué à former le poëte. Avant lui, on avait chanté le vin et l'amour, et Lise, la grisette, a plus d'une parenté avec les soubrettes de notre ancien théâtre, dont elle possède du moins la vivacité. Mais qu'importe que Déranger n'ait créé ni le nom de Lisette, ni ses qualités, ni ses défauts! il a revêtu le type d'une forme définitive, et personne ne refera jamais la Lisette de Déranger.
La Lisette que nous venons d'esquisser n'a pour ainsi dire riea de commun avec inademoiselle Judith Frère, l'amie de Bélanger, née à Paris en 1777, dans la rue Montorgueil, comme nous l'avons raconté tout à l'heure. Elle perdit sa mère de trop bonne heure pour la connaître, et le seul bienfait apparent qu'elle reçut d'elle, après celui de l'existence, fut une modique pension qui la préserva de manquer de pain e* l'empêcha d'être absolument ouvrière.
Elle connut un peu plus son père, qui exerça la profession de maître d'armes.
C'était un homme grand, élancé, d'un esprit aventureux, s'occupant toujours de duels et plus disposé à faire battre les gens qu'à les pacifler.
Voici un incident pittoresque de la vie de M. Frère, que nous tenons de la bouche de mademoiselle Judith.
Il se battait en duel dans un enclos avec un mousquetaire de la reine. Une haie séparait les adversaires de la grande route. Entendant quelque bruit, les deux rivaux se retournèrent à demi et aperçurent des visages enfantins qui les regardaient pardessus la haie. C'étaient les écoliers du village. Au bruit des épées, ils s'étaient arrêtés, le magister en tête, et tous attendaient le résultat du combat. Plus loin, un autre spectacle frappa les deux adversaires : au delà d'une rivière qui longeait la route, s'élevait une colline, et sur cette colline était arrêtée une procession qui marchait la
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bannière au vent, mais avait fait une halte pour contempler les duellistes. Ceux-ci, émus par la vue du prêtre, par le spectacle des figures roses qui les regardaient avec effroi, remirent l'épée au fourreau et rentrèrent amicalement à la ville.
Lorsque la grande révolution éclata , M. Frère ne put se contenir; laissant sa fille aux soins d'une vieille cousine qui devait veiller sur ses douze ans, il rassembla quelques artistes, car il s'occupait de peinture aussi bien que d'escrime, les réunit à la salle d'Hercule au Louvre, et fut là, en 1792, nommé par acclamation lieutenant dans la compaguie des arts.
L'armée française étant parvenue dans les Pays-Bas, il joignit à son titre celui de commissaire en chef des sciences et arts du pays conquis, avec la mission d'expédier en France ce qu'il y avait de plus remarquable. Les bourgmestres des villes belges, ignorant qu'il maniait le pinceau aussi bien que l'épée, cherchaient à lui donner le
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change dès qu'il pénétrait dans les musées; mais il marquait les meilleurs tableaux à la craie et les faisait enlever aussitôt, au grand ébahisseraent des dignes magistrats.
Nous avons eu dans les mains sa commission, dont nous reproduirons le premier article, comme caractéristique des mœurs du temps.
• Bruxelles, le 30 messidor, l'an II delà république.
a Les représentants du peuple près l'armée du Nord.
« Art. 4er. Informés que, dans les pays d'où les armées victorieuses de la république viennent de chasser les hordes des esclaves soldés par les tyrans, il existe des morceaux de peinture et de sculpture et autres productions du génie; considérant que leur véritable dépôt, pour l'honneur elle progrès des arls^ est dans le séjour et sous la niahi des hommes libres, arrêtent ce qui suit... »
Celte pièce était signée Laurent Richard «l L. B. Guylon. Le dernier n'est autre que
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le fameux Guy ton de Morveau, l'illustre chimiste connu par ses belles expériences sur la désinfection de l'air.
Mademoiselle Frère ne devait pas revoir son père. 11 cessa tout à coup de donner de ses nouvelles. On voulut s'informer de lui; mais, au milieu de la tourmente qui déchirait l'Europe, qu'était l'existence d'un iudividu isolé? On apprit seulement, dans les premières années de l'empire, par le rapport d'un voyageur, qu'un militaire français du nom de Frère avait quelque temps habité Anvers; qu'un soir on avait vu se glisser chez lui trois hommes vêtus de longs manteaux noirs, et que depuis M. Frère n'avait pas reparu. Avait -il été victime d'une vengeance particulière? C'est ce qu'il est impossible d'affirmer.
Quoi qu'il en soit, mademoiselle Judith se trouvait à vingt ans maîtresse d'ellemême. Elle habitait chez une cousine qui logeait rue Nolre-Dame-de-Nazarelh. Elle avait nue petite renie et iravaillait à l'ai-,
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guille pour suppléer à ce qui lui manquait. Plus tard, ses revenus s' étant élevés à quinze cents francs par an, elle fut à même (le rendre quelques services à Déranger ; mais, en 48, elle se trouva ruinée par un prêt imprudent, et ne touchait plus que trois cents francs de renie.
Au point de vue physique, mademoiselle Judith était une charmante personne, d'une taille moyenne, aux yeux bleus, aux che veux blonds, avec une voix sympathique ; mais elle eut dans la suite une démarche hautaine, qui venait peut-être de sa position équivoque vis-à-vis de Déranger. Elle afreitait la dignité, pour que les autres ne la soupçonnassent pas d'en manquer.
A l'âge où je la vis, elle ne ressemblait plus ù la Judith de la rue NoIre-Dame-de- Nazaretli; c'était une vieille demoiselle, qui n'avait aucune prétention à la littérature, bien qu'elle se permît quelquefois de donner son opinion et préférât le style de Cousin à celui de Lamennais.
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« Un tour blond foncé, frisé îi l'anglaise; un bonnet à barbes en clenlelle, avec serretête en dessus; une robe de soie gorge de pigeon, faite en douillette; l'air imposant d'une personne qui se respecte et respecte ceux qui l'entourent ; les manières polies , la voix douce , le regard pénétrant, telle m'apparut mademoiselle Juditli Frère, et telle je l'ai connue jusqu'à son dernier jour. »
C'est ainsi que parle M. Savinien Lapointe dans ses Mémoires sur Déranger. Depuis lors, l'éditeur Perrotin a fait graver le portrait de mademoiselle Judilb; mais n'eùt-il point donné cette marque de pieux souvenir à une dame qui le méritait, nous aurions encore le portrait de la Lisette de Déranger. Par une étonnante singularité, im tableau de Domenico Feli, conservé au musée du Louvre, représente mademoiselle Judith, trait pour trait : on y voit une femme assise dans un paysage, et l'espèce de turban qu'elle porte rappelle la singu-
lière coiffure de la maîtresse du poêle, coiffure qu'elle avait adoptée pour se garantir le cerveau des atteintes du froid. Il est vrai qu'elle prétendait avoir des rhumatismes dans la tète.
Malgré ses infirmités, elle paraissait moins que son âge. Lorsque je fis sa connaissance, en (843, elle avait soixante-cinq ans, et pourtant on lui en aurait à peine donné cinquante.
Déranger cl elle s'entendaient , à cel égard, pour attraper le public : « Eh! ma chère, lui disait-il quelquefois, voilà vos cinquante ans sonnés! » Elle faisait semblant de se récrier, elle prétendait que Béranger la vieillissait trop, et le tour était fait; car, en voyant le poêle rire à gorge déployée, on croyait qu'il narguait sa vieille amie, tandis qu'en réalité il se moquait de ses auditeurs.
C'est que mademoiselle Judith avait fait sur lui une impression profonde, autant par son âme que par ses qualités physiques.
L'admiration pour sa jolie figure revient dans mille chansons, dans la Bonne Vieille, dans Laideur et Beauté, dans Lisette. Luimême se croyait fort laid. Rappelez -vous ce qu'il disait de sa personne :
Jeté sur celte boule Laid, chétif et souffraut,
' Dans un autre endroit, il s'écrie :
Grand Dieu ! combien elle est jolie !
Et moi je suis, je suis si laid.
Mais c'était chez Béranger une modestie sincère ou affectée; car. s'il avait dans le bas de la figure quelque chose de commun, si sa bouche, étonnante d'esprit, approchait de celle du satyre et indiquait la grossièreté populaire, ses yeux étaient magnifiques, tour à tour tendres et tlamboyants, et donnaient à sa physionomie un caractère souvent sublime.
Il serait indiscret de détailler comment
les yeux de Déranger s'entendirent avec ceux de mademoiselle Judith, el de raconter les incidents de leur liaison ; bornons-nous à dire que mademoiselle Judith est avec lui à Fontainebleau en 4 834; elle le suit à Tours^ d'où ils reviennent en 1840; ils vont à Fontenay-sous-Bois; en 1841, ils s'établissent à Passy, rue Vineuse; en 1845, à Versailles; le 20 mars 1846, ils viennent demeurer au passage Sainte-Marie, à Beaujon; en septembre 1846, à Passy, rue des Moulins; en 1850, rue d'Enfer, numéro 113, chez madame Meunier, une maîtresse d'hôtel, qu'ils suivent, au mois de juillet de la même année, rue Chateaubriand, numéro 5; enfln, en octobre 1854, ils s'établissent rue de Vendôme ; et toujours mademoiselle Judith est avec lui, toujours elle l'entoure de soins affectueux. On pourrait croire que Béranger était possédé, comme Beethoven, de la manie de déménager, en le voyant ainsi changer de domicile; mais d'abord il faut remarquer
que, s'il quilia la rue Vineuse pour venir à fieaujon, c'est parce que sa propriétaire lui donna congé. Cela fit événement dans le pays.
Quoi ! la rue Vineuse allait perdre son Déranger? C'était impossible. Le maire de Passy crut devoir se transporter chez la propriétaire pour lui exprimer son indignation.
11 était trop tard. On eut beau olïrir à Déranger de ne pas lui faire subir l'augmentation dont il avait été menacé, on ne réussit point à le calmer : genus irritabile vaium , et le poète quitta Passy pour Beaujon.
Du reste, ce n'était pas par plaisir que Béranger se transporta ensuite d'une demeure dans une autre; il obéissait, en cela, moitié au besoin de fuir ceux qui l'importunaient, moitié à l'impulsion de mademoiselle Judiih, qui avait des rhumatismes au cerveau, comme je l'ai dit, et qui se trouvait plus mal dans chaque maison nouvelle.
Celte excellente personne avait raison jusqu'à un certain point; car on peut aJBrmer qu'à partir de la rue Vineuse, la fortune de Béranger subit des éclipses successives.
La révolution de 1 848 ruina à moitié le poëte, qui finit par se retirer rue de Vendôme, dans un appartement occupé jadis par des domestiques.
Il n'était pas bien logé en ce lieu; les chambres étaient petites, l'escalier sentait le renfermé. Ce que mademoiselle Judith aimait par-dessus tout, c'était une demeure à la mode anglaise, une maison seule, que Béranger se serait fort bien entendu à décorer élégamment.
Sous sa main habile, son petit jardin de la rue des Moulins avait pris une apparence charmante, grâce aux glycines, aux volubilis, aux cobéas, aux pétunias qu'il avait semés de tous côtés.
Dès qu'il m'apercevait du seuil de son paradis : « Voyez, me criait-il, si je ne
m'entends pas aussi bien que votre mère à soigner les (leurs et les plantes? Voilà uii paulownia dont on m'a fait cadeau; il m'a réussi admirai)lement.
« — Ne vous vantez pas, mon cher Déranger, lui répondais-je, Lamennais a le pas sur vous; vous ne produisez que des fleurs, lui prétend faire naître des fruits. 11 m'a souvent exposé son intention de se faire jardinier, en cas de besoin, et ses étonnantes théories sur la production des arbres fruitiers.
« — Je doute, répliquait le chansonnier, c[ue des fruits créés d'après le système de Lamennais vaillent jamais ceux que les vergers nous donnent abondamment et spontanément, pour parler le langage de votre ami Auguste Comte. »
il fallait deux choses à Béranger : de l'air et de la solitude. Lorsqu'il alla habiter rue d'Enfer, son cabinet de travail se trouvait trop étroit; il fil pratiquer dans la muraille un vasistas en tôle, cpii faisait couranl
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d'air avec la fenêtre, et il l'ouvrait en toute saison, de sorte qu'il rafraîchissait singulièrement ses visiteurs.
Lamennais, au contraire, avait toujours froid. Une cheminée à la prussienne, placée au milieu de sa chambre, y entretenait une chaleur rouge qui vous faisait sortii- les yeux de la tête.
Si Déranger et mademoiselle Judith pouvaient trouver à se loger commodément sans trop de frais, il leur était moins facile de se procurer la solitude comme ils l'entendaient, c'est-à-dire une retraite loin de la foule, où ils pussent recevoir tout leur monde, car noUtude ne signifiait pas pour eux abandon. Les événements se chargèrent de servir Béranger au delà de ses desseins.
Lorsque la révolution de \ 848 eut produit une scission entre les divers partis de la démocratie, jusqu'alors confusément mêlés, les vieilles idoles se trouvèrent subitement déplacées, et Béranger eut sa part du choc.
Il n'avait pas, comme on sait, d'idées po-
litiques très-arrêtées. De même que sa foi religieuse consistait en une vague opposition aux croyances constituées;, de même sa foi politique avait un caractère négatif et se réduisait à des formelles sans valeur.
On l'a accusé de n'avoir pas voulu figurer k la Chambre : il fit très sagement d'en disparaître; car, d'une part, il ne voulait pas perdre ses anciens amis, et, d'un autre côté, il aurait compromis sa popularité, n'ayant pas d'idéal politique à apporter ni à adopter.
Lise à l'oreille Me couseiile.
Cet oracle me dit tout bas :
Chantez, monsieur, ne parlez- pas.
On n'est pas nécessairement un homme d'État parce qu'on possède une intelligence supérieure. Notre siècle pense le contraire, mais notre siècle se trompe ot détruit à plaisir ses grands hommes en les forçant de fleurer dans les chambres législatives. Des
haines et des amitiés d'un jour ne peuvent convenir à une âme noble; voilà pourquoi Béranger ne voulut pas jouer de rôle ])olilique. Mais, s'il sauva sa popularité, il ne put empêcher le vide de se faire autour de lui. Déjà, avant 1848, la jeunesse républicaine s'était montrée hostile à Héranger, parce qu'elle l'accusait d'avoir des tendances bonapartistes, qui étaient chez lui un efiet naturel de la gratitude, sans parier de l'admiration due au génie de Napoléon hr.
Lorsque la révolution de 1 848 eut entamé la fortune de mademoiselle Judith et la sienne^ son nombreux cortège de parasites s'affaiblit beaucoup, ce qui commença à jeter du froid dans la maison. Puis, une nouvelle génération avait grandi , qui ne connaissait pas béranger. Ses amis lui restaient iidèles, mais sa vieillesse était troublée par des attaques insolentes, sans que l'af- Huence des jeunes gens autour de lui vînt le consoler, [1 souffrait de cet abandon pour lui-même, comme il en avait sou/lért par