D E B É U AN GE R
anticipation en contemplant la triste vieillesse de Chateaubriand.
« Je suis effrayé, me disait-il, de le voir silencieux au coin de sa cheminée et près d'une table sans IIntcs. Quand l'âge arrive, on repousse, on dégoûte. Ah! la ^^eillesse est une chose affreuse! »
Être aimable et plaire à tout le monde, dans la limite, bien entendu, de ses sentiments politiques, voilà le but que Béranger s'était proposé pendant toute sa vie.
Il redouta donc la vieillesse, et, lorsqu'elle eut altéré sa santé, il devint morose. S'il accueillait toujours ses visiteurs avec une extrême bienveillance, avec un sentiment de gratitude même pour ceux qui ne l'abandonnaient pas quand la nouvelle génération s'éloignait de lui, il ne regardait plus favorablement , comme autrefois , les publications nouvelles.
« A quoi bon, disait-il, ressusciter tant de vieux volumes qui n'ont pas de valeur littéraire? Nous avons maintenant une ma-
nie d'érudition qui nous sera funeste, en nous empêchant de lire les bons auteurs. » Il se tenait pourtant au courant des ouvrages récents, lisait une masse de journaux qui lui étaient envoyés obligeamment, et il achetait avec soin ce qu'on publiait en sa faveur ou contre lui, bien que les attaques de ses ennemis lui fussent très-sensibles.
C'était un douloureux spectacle pour moi de voir Béranger aussi différent de luimême. En 1843, il était plein d'animation, de verdeur et, pour ainsi dire, de jeunesse; sa parole était brillante, sa mémoire infaillible, sa bienveillance universelle; le feu du génie étincelait dans ses yeux quand il parlait des œuvres de l'art grec ou qu'il se raillait de ses adversaires. Judith ellemême, malgré son air un peu hautain, était aimable et rieuse à cette époque. En 1856, Béranger n'était plus qu'une ruine; son regard était éteint, sa mémoire confuse, son caractère bourru et presque hostile. Mais sa