J. A LISETTE
qui ail pu me surpremlre plus que celle-là. Si l'article n'intéressait que moi , je laisserais courir cette nouvelle , mêhie à Passy, qui ne se doute guère du plaisir que lui a procuré ce prétendu mariage in extremis.
« Mais il faut que vous le sachiez, monsieur, la personne que votre collaborateur désigne comme ma servante, et dont il donne même le nom, ce qui ajoute à l'inconvenance d'une telle fable , est une amie de ma première jeunesse, à qui je dois de la reconnaissance. Plus favorisée que moi par sa position de famille , il y a cinquante ans qu'elle rendait à ma pauvreté bien des petits services d'arger.l. Pour me rendre service encore , lorsque tous deux nous touchions à la soixantaine, elle voulut bien se charger de tenir mon premier ménage, que me forçait de prendre une tante infirme dont je voulais soigner la vieillesse.
« Vieux amis qui ne nous étions jamais pti'dus de vue, nous ne nous doutions guère alors que nos cent seize ans réunis sous le
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même toit fourniraient matière aux médisances du feuilleton, et la vieille demoiselle était loin de penser, toute modeste qu'elle est, qu'en la voyant établir autour de moi une économie indispensable à tous deux, on la prendrait pour la servante du logis, ce qui , après tout , n'eût blessé ni ses sentiments démocratiques ni les miens.
« Je ne croyais , quant à moi , son nom connu que de nos amis communs et de quelques indigents. Grâce à votre collaborateur, monsieur, ce nom est arrivé aux oreilles du public ; c'est pourquoi je suis contraint da fairiB connaître celle qui le porte.
« Vous jugerez donc, je l'espère, l'inserlion de ma lettre juste et nécessaire pour détruire l'effet d'un article que je regrette de n'avoir pas connu plus tôt. Je ne me plains pas de l'esprit qui l'a dicté en ce qui me touche ; mais je crois de mon devoir d'apprendre à vos lecteurs que ma vieille amie a toujours eu irop de bon sens pour avoir désiré jamais d'élre la femme d'un
pauvre fou qui a' mis son bonheur en chansons et livré sa vie à la discrétion des jour- Nalistes.
« D'après différentes anecdotes inventées sur mon compte , et aussi vraisemblables que celle de mon prétendu mariage, je conclus, monsieur, qu'il y a de ma faute dans tout cela.
« Malgré mon amour de la retraite , le désir d'obliger m'a fait recevoir trop de visiteurs. Jusqu'à ce que la délicatesse et le bon goût empêchent de franchir les murs dont la loi, dit-on, entoure la vie privée, il nous faut, je le vois, fermer bien notre porte. Désormais, je vais mettre un verrou à la mienne, et j'aurai l'obligation d'un peu plus de repos à votre spirituel feuilletoniste.
n Remerciez-le donc de ma part, monsieur , et recevez , je vous prie , l'assurance (le ma considération distinguée.
u Votre très-humble serviteur,
< Béranger.
« Passy, 5 juin 1848. »
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Tourmentée depuis longtemps d'un squirihe, mademoiselle Judith commença à languir au mois de mars 1857, et mourut le 8 avril de la même année. Elle avait alors quatre-vingts ans. Elle s'en alla comme elle avait vécu, c'est-à-dire en philosophe, sans vouloir accueillir un prêtre. Béranger, déjà très-malade , l'accompagna jusqu'à l'église, non jusqu'au Père-Lachaise , car ses forces le Irahirent.
Mademoiselle Judith Frère laissa à Béranger , par testament , tout ce qu'elle possédait, en le chargeant seulement de distribuer quelques souvenirs aux amies de sa jeunesse : madame Vernet eut une broche d'éiiiuil bleu et or; madame Dubois, une bague en diamant; madame Falkenberg, une cafetière d'argent; madame Redouté, sa cousine germaine , une tabatière d'or ; mesdemoiselles Dubois, la garde-robe de Judith.
Mademoiselle Judith a peu écrit. Nous avons vainement cherché à nous procuroiquelque lettre d'elle qui pût éclairer dilfé-
rentes circonstances ; il est vrai qu'elle avait intérêt à être discrète, et jamais elle ne parlait des événements de sa longue carrière, ni de celle de Béranger
Une personne digne de foi nous a assurt'' avoir vn une lettre dans laquelle Béranger écrit à Judith en la tutoyant, et lui conseille d'accepter un bon parti qui se présentait pour elle; mais Judith, fidèle à son amour pour Béranger, refusa de se marier.
On m'a assuré également qu'un amateur possédait une correspondance écrite par Béranger à mademoiselle Judith, correspondance dont un libraire avait offert cinq mille francs. Si le fait est vrai, il est difficile d'admettre que cette correspondance ait passé dans les mains du premier possesseur, par des moyens réguliers. En effet, elle devait être dans les mains de Béranger à qui Judith avait légué tout ce qu'elle possédait, et , par son testament , Béranger ordonna qu'on détruisît toutes les lettres, tous les
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manuscrits et autres papiers trouvés chez lui à l'heure de sa mort.
M. Perrolin, son éditeur et son légataire universel, exécuta rigoureusement les volontés du chansonnier. Il détruisit ainsi une correspondance extrêmement précieuse, où figuraient des lettres de Goethe en français, et de toutes les célébrités qui ont passé en Europe, depuis la première moitié de ce siècle. Si les lettres de Béranger à Judith existent, comment a-t-on pu les soustraire à l'auto-da-fé? C'est ce que nous ignorons.
Mademoiselle Judith avait eu trop d'influence sur Déranger, elle avait partagé trop complètement sa vie, elle avait pénétré trop profondément dans son existence pour ne pas l'entraîner avec elle dans la tombe.
Trois mois après le décès de sa vieille amie, Déranger mourait aussi, sans tenir à la vie, car la disparition de sa compagne lui avait enlevé tout désir de rester encore sur la terre.
On sait comment Déranger fut regretté.
La nation entière fut frappée au cœur. Je me rappelle encore avoir vu, rue Sainte- Placide, le lendemain de la mort de Béranger, des hommes et des femmes du peuple assemblés autour d'un joueur d'orgue qui chantait une complainte sur l'illustre chansonnier. Tous pleuraient à chaudes larmes ; et pourtant, parmi eux, pas un peut-être n'avait jamais vu l'auteur du Cinq mai. Un chansonnier a dit : « N'a pas qui veut le peuple à son convoi. » En effet, de grands génies s'éteignent, sans que la foule les regrette, sans qu'elle sache même qu'ils ont existé. C'est qu'ils écrivent pour la gloire de leur propre intelligence, tandis que Béranger était dévoué, avant tout, à la nation, et, dans la nation, au peuple. Celui-ci donna au chansonnier la seule chose dont il disposât, douze heures de travail. Le lendemain de la mort de Béranger, les ateliers chômèrent, et le peuple resta attroupé au coin des rues, dans la douleur et dans la consternation. Depuis lors, les regrets n'ont
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pas cessé, comme on le voit par le nom de Béranger donné à différents lieux dans Paris, ou inscrit sur des salles qui servent à des réunions joyeuses.
Mademoiselle Judith , la compagne de Béranger, a fait moins de bruit sur la terre. Elle a passé sans qu'on s'inquiétât de rechercher son caractère, et je crois être le seul poêle français qui ail associé son nom à celui du chansonnier, en lui consacrant quelques vers :
Henri fut le premier qui déploya son aile ;
Après lui, Lamennais Voulut savoir s'il est une terre nouvelle
Oii règne enfin la paix.
Judith partit bientôt, Béranger, sans l'attendre,
Et, vaincu par sa mort.
Ton cœur découragé ne voulut rien entendre,
Tu cessas d'être fort.
Ton esprit robuste attiré vers sa tombe
Ne languit pas longtemps.
Et tu t'en fus vers elle, ainsi qu'une colombe
Qui cherche le printemps ' .
* Poésies mystiques, p. 134.
Il est \Tai que si l'on n'a pas consacré de biographie particulière à la pauvre Judith, si elle a dû se contenter de quelques mots bienveillants écrits par Lamartine, en revanche la popularité n'a pas manqué à h» Lisette de Déranger. On a fait un vaudeville sur un personnage imaginaire, et un cliansonnier connu, Frédéric Bérat, qui obtint, par la protection de Béranger un petit emploi dans la compagnie du gaz, crut prouver convenablemenl sa reconnaissance en écrivant la Lisette de Béranger, chanson dans laquelle il suppose, conformément aux données de /« Bonne Vieille, que Lisette a survécu au chansonnier.
Jusqu'ici, il n'y a rien k dire, mais faites attention au dernier couplet :
Un jour, enfants, dans ce village, Un marchand d'images passant.
Me proposa (Dieu l'envoyait, je gage) De Béranger un portrait ressemblant.
J'aurais donné jusqu'à mes tourterelles : Ces traits chéris, je les vois tous les joan.
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Hier, encor, de pervenches nouvelles, De frais lilas, j'ai fleuri mes amours.
Ce n'est pas la poésie que nous attaquons dans ce couplet, car personne ne s'attend à rencontrer un chef-d'œu\Te dans une chanson des rues, mais il faut un grand degré (rinintelligence, pour supposer que la Lisette de Béranger, celle qu'il honora d'un tendre amour, à laquelle il consacra sa célébrité, attendait, pour posséder le portrait de Béranger, portrait répandu en France à cent mille exemplaires, qu'un colporteur passât <lans son village, et lui vendît une image coloriée en rouge et en bleu comme les estampes d'Épinal!
Voilà ce que devient la poésie populaire entre les mains de ceux qui, n'ayant pas reçu une éducation complète, ont cependant perdu l'instinct auquel le peuple doit tant de compositions charmantes. 11 faut, pour la poésie, ou un génie primesautier qui se mêle avec la nation en épousant exclusive-
ment ses impressions, ou une intelligence large, fécondée par une vaste érudition. Tout Tentre-deux ne vaut rien, et c'est pourquoi la plupart de nos chansons populaires sont si médiocres. Heureusement, les mauvais vers passent, tandis que les bons subsistent toujours. Ceux de Déranger n'auront |)as le seul avantage de l'immortalité du génie, et contribueront à éterniser le caractère du poëte. Dans notre chansonnier, ce n'est pas l'artiste seul qui persiste, c'est Béranger tout entier : il est immortel, et Judith est immortelle aussi.