LIBRAIRIE DE M"' BACHELIN-DEFLORENNE
Rue des Prêtres-St-Gertmân-rAuxerrâs^ 14.
MDCCCLXIV
LA
LISETTE
Vers le mUieu de la rae Montorgaeil, en face des voitures qui se croisent et des passants qui se heurtent, s'élèye nne vieille auberge, décorée du nom pompeux d'Hôtel Saint-Christophe; mais cette dénomination n'est pas très-ancienne ; elle remonte à trente ans environ , et auparavant Thôtel avait pour enseigne : Au Roi d^Yvetot, Ici, vous pensez tout de suite à Béranger. Moi, je pense à sa Lisette, qui naquit par hasard dans cet hôtel, un jour que sa mère y était
en visite. Mais, avant d'arriver à la biographie personnelle, avouons que YHâtel Saint- Christophe était parfaitement titré pour représenter le vieux Paris, et pour que son enseigne fût chantée par Béranger, qui^vers rage de sept ans, allait à Técole dans l'impasse de laBouteiile, àdeux pasdeTauberge dont nous parlons. Cette auberge, aux yeux des habitués de V Hôtel du Louvre, des gandins en habit noir, passerait pour un repaire hideux ; aux yeux des amateurs du vieux Paris, c'est un précieux reste de l'ancien temps, c*est un sanctuaire rempli d*escaliers boiteux, de carreaux d^un vert suspect, de salles basses éclairées par un jour terne, od s'asseyaient des paysans comme on n ^en rencontre plus dans la campagne même, mais qui avaient le gousset bien garni. Montez les escaliers obscurs; vous ne trouverez pas des terres inconnues, comme le firent La Pey-^ rouseet le capitaine Gook,mais vous décoavrirez des chefs-d'œuvre de Tart populaire, des gravures au pointillé de la fin du siècle
DE BERANGBR.
dernier, li faire pâmer M. Edouard Fournier lui-même, cet admirable explorateur da vieux Paris. Tantôt c'est le portrait du premier GaDsuI, tantôt un tableau du bonhear domestique, représentant un fermier e^ sa fermière, un peii trop décoltetée peut-être ; maislapréseneede plusieurs volatiles, épars dans la cbambre et même sur le lit, indique assez qu*ilne sepasse Ik rien de choquant.
Jamais de bruit dans YHôtel SainUChrisiophe; on y joue aux dominos, au loto, aux cartes ; les joueurs les plus effrénés n'y perdent qu'un gloria de six sous; nulle querelle ne vient troubler ce lieu tranquille, et cependant, bien que rien ne le recommande à l'admiration générale, bien qu'il semble honteux de ses murailles noires, à côté des maisons neuves dont la rue Montorgueil est décorée, il vivra, non à cause de la fraîcheur de ses huttres, non à cause de ses côtelettes Soubise, où la purée d'oignons la plus savoureuse relève la sauce la plus appétissante, non à cause de l'étonnant bon-
4 LA LISETTE DE SéRANGER.
net de son chef de cuisine ; il vivra parce que la Lisette de Béranger y est née, parce que le grand poêle n'a pas dédaigné de s'asseoir quelquefois à ses tables rustiques. J'eus rhonneur d'y figurer en face de lui, sur son invitation, au mois d'avril 4844, et, dans un joyeux déjeuner, le poêle m'entretint avec discrétion de sa compagne fidèle, de celle qui fait l'objet de ce travail^ la Lisette de Béranger.
Tous les poêles n'ont pas eu une Lisette, mais tous les poètes ont eu leur idéal, leur bien-aimée, qui ne fut jamais leur femme légitime, et qui leur Inspira les chants les plus mélodieux. Dans ranliquité, Tibulle célèbre sa Délie, Properce exalte la belle Cynthie, et Horace, cet épicurieii superficiel, arrive bien jusqu'à la demi-douzaine.
S*il n*y a pas chez ces trois poètes la dépràyation monstrueuse d'Ânacréon qui chante son Balhylle, pourtant leur amour est en-
core trop sensuel, et Ton Toît que la beauté physique les intéresse beaucoup plus que celle de Tâme.
Le chrislianismey en tirant la femme de son infériorité morale, eut sur la poésie une influence considérable. A mesure que Tamour sVpurait, la femme s*élevaii. Les in- Yoca fions à ia Vierge, considérée comme le type de toute pureté, donnaient le ton à la poésie lyrfque ; et, en eflet, dans la Laure de Pétrarque^ dans la Béatrice de Dante, on Toit un caractère semi-divin, un être fantastique, intermédiaire entre le poète et Dieu, et destiné à purifier le premier; mais, pour ne pas trop condamner les poètes qui ont eu on idéal moins relevé, il ne faut pas oublier que, chez les écrivains du moyen âge, ce culte de la beauté était purement théorique. Pétrarque vivait entouré d^enfanis naturels, et Dame n* était fidèle ni à Béatrice, son type d'élection, ni à Gemma, son épouse devant Dieu et les hommes.
Lorsque la piété du moyen âge eut perdu
DE BBRANGBR.
son caractère mystique , lorsqu'on commença davantage à considérer la vie dans sa réalité, les poètes né firent plus de leurs maîtresses des êtres divins. Ainsi, la Char^ lotte de Werther n'est qu'une bonne ména^ gère, qui coupe du pain en tartines avec une grâce ineffable, si l'on en croit le poète, mais qui n'a aucune prétention à Tapothéose. Dans les Méditations de Lamartine, le type d'Elvire est si effaeé qu'on ne sait trop ^ c'est une femme ou une ombre.
George Sand esss^a de reconstituer le caractère féminin, en créant sa Lélia, une amoureuse qui a le poignet solide, et qui entraîne ses amants au balcon pour leur faire admirer la splendeor des étoiles. Vain e£fort I 11 y avait dans oe type, malgré sa poésie apparente, quelque chose de faux et de ridicule qui le condamnait à la mort.
Aussi, à partir de là, la femme disparaît ou s*altère de plus en plus dans la création poétique. 11 se forme deux courants d'idées : Tun, panthéistique, représenté parLaprade,
b LA LISETTE
ne contient pas un seul chant en Thonneur de la femme; l'autre est créé par les bohèmes; on n'entend pins parler que de filles de marbre, de dames au camélia, de Musettes ; la vie de Torgie est ex;altée, et le nîyeau de la poésie baisse en même temps que celui de Tintelligence.
Béranger marque le milieu de cette période, qui commence à Tidéal pour finir au matérialisme. Sa Lisette, qui n*a guère de rapport avec mademoiselle Frère, dont nous parlerons tout à l'heure, est une création imaginaire bien calquée sur les mœurs du temps. C'est à peine si Béranger, dans quelques rares chansons, a frisé la grossièreté.
Il a bientôt laissé là les Frétillons et les Margotons pour en revenir au type de Lisette, qu'il voulait dessiner et peindre au complet, sans avoir la moindre idée de représenter sa compagne réelle. Il a affecté même d'établir une différence physique entre la Lisette de son imagination et sa maîtresse chérie. Voici comment
il s^exprime dans la Vertu de Lisette:
Le barreau, l'Église et les armes, De ses yeux noirs font très-grand cas.
Or, tous les amis de BéraDger savent que la vraie Lisette avait les yeux bleus, et certainement le poêle pensait intimement à elle lorsqu^il a dit, dans Y Ange exilé :
Ange anx yeux bleus, protégez-moi tonjours.
La Lisette idéale de Béranger, c^est une femme sans prétentions, comme son nom rindique; c^est la grisette parisienne de 1820, travaillant h semaine dans sa mansarde, et, le dimanche, meitant une robe d'indienne et un joli bonnet pour s*en aller dîner à la butte Montmartre ou au pré Saint-Gervais. Elle a quelques vertus domestiques ; le poète l'affirme dans sa chanson A mon habit :
A ton revers J'admire une reprise ; C'est eneore un doux souvenir :
Feignant un soir de fuir la tendre Use, Je sens sa main me retenir.
On te déchire, et cet outrage Auprès d'elle enchaîne mes pas.
Lisette a mis trois joars à tant d'ouvrage :
Mon vieil ami, ne nous séparons pas.
Mais si Lisette manie au besoin Talguille, elle sait que les toilettes sont chères et rehaussent un joli visage. Le sien est charmant, et ici le poète n*a pas besoin de séparer la Lisette ûctiTe de la Lisette réelle :
Lise, qui règnes par la grâce Du Dieu qui nous rend tous égaux, Ta beauté, que rien ne surpasse.
Enchaîne un peuple de rivaux.
Pour parer convenablement sa beauté, la Lisette de Béranger, même quand elle vient voir son ami dans son grenier de la rue de Bondy, met un châle et un chapeau, qu'elle doit à ia libéralité d*un barbon.
J*ai su depuis qui payait sa toilette.
s^écrie le chansonnier, sans jalousie ni ran-
DE BÉRAN&BR. 11
cane ; et, autre part, il raconte les infidâités de Lisette, qui prend même rosaire et bour^ don pour mieux débaucher un abbé aveclequel elle sable le bourgogne; et Taï.
Nous croyons ici que le poète, pour varier ses créations, altère un peu le type de la grisette tel qu*il existait sous la Restauration: car, si elles se passaient volontiers du maire, elles n'étaient point débauchées, ces sémillantes ouvrières qui remplissent les romans de Paul de Rock. Attachées à l'étudiant qu'elles avaient cboisi, elles partageaient ses joies, ses chagrios, ses espérances el même ses instincts politiques.
Béranger reconnaît ce fait et se montre fidèle à la vérité dans le Pigeon messager :
L'aï brillait et ma jeane maîtresse Chantait les dieux dans la Grèce oubliés.
A mesure que les années marcbeut, que les folies de la jeunesse s'évanouissent, il faut que les créations du poète prennent un ca-
ractère plus grave, ëd conséquence, le type de Lisette s'épure, et il finit par devenir identique avec la réalité :
Vous vieillirez, 6 ma belle maîtresse I Vous vieillirez, et je ne serai plus.
Pour moi, le temps semble, dans sa vitesse, Compter deux fois les jours que j'ai perdus.
Survivez-moi ; mais que Tâge pénible Vous trouve encor fldèlç à mes leçons ; Et bonne vieille, au coin d'un feu paisible. De votre ami répétez les chansons.
Cette charmante poésie, où le cœur s'exprime avec tant de simplicité, n*est cependant pas originale, et elle a pour base un sonnet de Ronsard, que nous allons cl ter, ^ d'abord parce qu'il n'est pas universellement connu, et ensuite parce qu'étant inférieur ^ à la chanson de Béranger, il montre com<« ' ment le génie s'empare d'une inspiration qui lui convient, pour la transformer et lui donner une nouvelle vie :
Quand vous serez bien vieille, an soir, à la chandelle, Assise auprès du feu, devisant et filant,
DE BERÂNGER. 13
Direz, chantant mes vers en vous émeneillant : ~ Ronsard me célébrait dn temps qne j'étais belle.
Lors TOUS n'anrez servante, oyant telle nouvelle, Déjà sons le labeur à demi sommeillant.
Qui, an bruit de mon nom, ne s'aille réveillant. Bénissant votre nom de louange immortelle.
Je serai sous la terre, et, fantôme sans os.
Par les ombres myrteux je prendrai mon repos. Vous serez an foyer une vieille accroupie,
Regrettant mon amour et votre fier dédain.
Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain.
Cueillez dés aujourd'hui les roses de la vie.
Ce sonnet, où l'on trouve une certaine grâce, gâtée par un style alambiqué, est évidemment le type de la Bonne Vieille, On voit par là ce qu'il faut entendre, chez les poètes, par le mot originalité. Le poète glane partout où cela lui convient; lorsqu'une idée est mal exprimée, il s*en ^pare, il la refait, et la lègue à la postérité sous son nom propre, en dépit des clameurs qui s*élèvent. Saurait-on aujourd'hui
Il LA LISETTE DE BÉRÂNOBR.
que les Horace se soni battus pour Rome, si la tragédie de Corneille n'existait point? Non, on ne le saurait pas, puisque l'historien Tile-Live lui-même ignore si c*étaîent les Horace ou les Guriace qui défendaient Rome. Le génie de Corneille a décidé la question.
On pourrait, si Ton voulait examiner les chansons de Béranger à ce point de Tue, constater que bien des éléments divers ont contribué à former le poète. Avant lui, on avait chanté le vin et Famour, et Lise, la grisette, a plus d'une parenté avec les soubrettes de notre ancien théâtre, dont elle possède du moins la vivacité. Mais qu'importe que Béranger n'ait créé ni le nom de Lisette, ni ses qualités, ni ses défauts! il a revêtu le type d'une forme définitive, et personne ne refera jamais la Lisette de Béranger.
La Lisette que nous Tenons d^esqaisser n^a pour ainsi dire rien de commun ayec mademoiselle Judith Frère» Famie de Bélanger, née à Paris en 1777, dans la rue Montorgueil, comme nous rayons raconté tout à rheiire. Elle perdit sa mère de . trop bonne heure pour la connaître, et le seul bienfait apparent qu'elle reçut d'elle, après C6lui de l'existence, fut une modique pennon qui la préservât de manquer de pain et Fempêcha d*étre absoiament ouvrière.
Elle connut un peu plus son père, qui exerça la profession de maître d^armes.
C'était un homme grand, élancé, d'un esprit aventureux, s*occupant toujours de duels et plus disposé à faire battre les gens qu*à les pacifier.
Voici un incident pittoresque de la vie de M. Frère, que nous tenons de la bouche de mademoiselle Judith :
Il se battait en duel dans un enclos avec un mousquetaire de la reine. Une haie séparait les adversaires de la grande route.
Entendant quelque bruit, les deux rivaux se retournèrent à demi et aperçurent des visages enfantins qui les regardaient pardessus la haie. C'étaient les écoliers du village. Au bruit des épées, ils s'étaient arrêtés, le magister en tête, et tous attendaient le résultat du combat. Plus loin, unautre spectacle frappa les deux adversaires : au delà d'une rivière qui longeait la route; s'élevait une colline, et sur celte colline était arrêtée une procession qui marchait la
DB BSRAN6ER. 17
bannière au vent, mais avait fait une balte pour contempler les duellistes. Ceux-ci, émus par la vue du prêtre, par le spectacle des ligures roses qui les regardaient avec effroi, remirent l'épée au fourreau et rentrèrent amicalement à la ville.
Lorsque la grande révolaiion éclata, M. Frère ne put se contenir; laissant sa Me aux soins d*une vieille cousine qui devait veiller sur ses douze anS) il rassembla quelques artistes, car il s'occupait de pein- ^ ture aussi bien que d'escrime, les réunit à la salle d Hercule an Louvre, et fut là, en 4792, nommé par acclamation lieutenant dans la compagnie des arts.
L'àrniée française étant parvenue dans les Pays-Bas, il joignit à son titre celui de commissaire en chef des sciences et arts du pays conquis, avec la mission d*expédîer en France ce qu'il y avait de plus remar* qoable. Les bourgmestres des villes belges, ignorant qu'il maniait le pinceau aussi bien que Tépée, cherchaient à lui donner le
18 LA LI3ETTB
cliafigedès qa^il pénétrak daas les mmsées.; msiis il mavqiKik ks iseilleBis tableiai. à la craie et ïes faisait enlever a«ssîa6t, aa grsmâ ébakissemeai des dignes maipatrats»
Nons avons eu dans les mains sa cooimifrsioD, dont nous reprodaîrons le premier article, comme caractéristique des aflems du temps:
a Bruxelles, le 30 messidor. Tan il de la république.
% a Les représentants da peuple près l'armée do Nord.
a Art. 4«'. Informés que, dans les pays d'où les armées victerieuses delà république viennent de chasser les hordes des esclaves soldés par les tyrans, il existe des morœaux de peinture et de sculpture et autres pio* dnctfons du génie; coasidérant que kiu véritable dép6t, pour Thonneur et le progrès des arts, est dans le séjour et sous la maio des hommes libres, arrêtent ce qui suit-. »
Cette pièce éuit signée Lament Richard el L.-B. GuytoD. Le dernier n'est «pire que
DE BÉRANGBH. 1*9
le iameux Guyton de Morceau, l'ilLusire chimiste connu par ses belles expériences sur la désinfection de Tair.
MadettoiseUe Frère ne devait pas reveir son père. Il cessa tout à coup de donner de ses nouvelles. On voulut s'informer de lui; mais, au milieu de la tourmente qui déchirait TEurope, qu'était l'existence d'un individu isolé? On apprit seulement, dans le$ {ffemières années de T Empire, par le rap* port d'un voyageur, qu*un militaire fran* çais du nom de Frère avait quelque temps habité Anvers; qu'un soir on avait vu se glisser chez lui trois hommes vêtus de longs manteaux noirs, et que depuis M. Frère n'avait pas reparu. Avait-il été victime d'une vengeance particulière? C'est ce qu'il eai impossible d'affirmer.
Quoi qu'il en soit, mademoiselle Judith fie trouvait à vingt ans maîtresse d'ellemême. Elle habitait chez une cousine qui logeait rue Notre-Dame-de^Nazareih . Elle avait une petite rente et travaillait à Tai*
guille pour suppléer à ce qui lui manquait.
Plus lard, ses revenus s'étant élevés à quinze cents francs par an, elle fut à même de rendre quelques services à Béranger; mais, en 48^ elle se trouva ruinée par un prêt imprudent, et ne touchait plus que trois cents francs de rente.
Au point de vue physique, mademoiselle Judith était; une charmante personne, d*une taille moyenne, aux yeux bleus, aux cheveux blonds, avec une voix sympathique; mais elle eut dans la suite une démarche hautaine, qui venait peut-être de sa position équivoque vis-à-vis de Béranger. Elle affectait la dignité, pour que les autres ne la soupçonnassent pas d'en manquer.
A rage où je la vis, elle ne ressemblait plus à la Judith de la rue Nolre-Dame-de- Nazareth; c'était une vieille demoiselle, qui n'avait aacune prétention à la liitératore, bien qu'elle se permit quelquefois de donner son opinion et préférât le style de €ousin k celui de Lamennais.
n Un tour blond foncé, frisé à l'angUlse ; un bonnet à barbes en dentelle, avec serretête en dessus; une robe de soîe gorge de pigeon, faite en douillette; l'air imposant d*une personne qui se respecte et respecte ceux qui l'entourent ; les manières poUes^ l'a voix douce, le regard pénétrant, telle m* apparut mademoiselle Judith Frère, et telle Je Vai connue jusqu'à son dernier jour. »
C*est ainsi que parle M. Savinien Lapointe dans ses Mémoires sur Béranger. Depuis lors, Véditeur Perrotin a fait graver le portrait de mademoiselle Judith; mais n*eûi-il point donné cette marque de pieux souvenir à une dame qui le méritait^ nous aurions encore le portrait de la Lisette de Béranger. Par une étonnante singularité, un tableau de Domenico Feti, conservé au musée du Louvre, représente mademoiselle Judith, trait pour trait : on y voit une femme assise dans un paysage, et Tespèce de turban qu'elle porte rappelle la siogu-
lière coiffure de lajn»Uresse du peëte, coiffarë qu'elle avait adoptée pour se garantir le cerveau des atteiutes du froid. Il est vrai qu^elle prétendait avoir des rhumatismes dans la lête.
Malgré ses infirmités^ elle paraissait moins que son âge. Lorsque je fis sa connaissance, en 4843, elle avait soixante-cinq ans, et pourtant en lui en aurait à peine donné cinquante.
Béranger et elle s'entendaient, à cet égard, pour attraper le public : « Eh t ma chère, lui disait-il quelquefois, voilà vos cinquante ans sonnés! » Elle faisait sem»
blant de se récrier, elle prétendait que Béranger la vieillissait trop, et le tour était fkit; car, en voyant le poêle rire à gorge déployée, on croyait qu*il narguait sa vieiUe amie, tandis qu'en réalité il se moquait de ses auditeurs.
C'est qufe mademoiBelle Judith avait faii sur lui une impression profonde, autant par son âme que par ses qualités physiques.
L*admiraiioa pour &a jolie figure revient dans mille chansons, dans la Botme Vieille,, dans Laideur et BecnUé^ dans LieeUe. Lnf même se eroyait ftrt Inid. Rappelez-wus ce qa^it disait de fit personne :
Jeié sur c«tte boulfi Laid, chétif et souffrant
Bans un autre endroit, il s'écrie :
Gnrand Dieal combien elle estioliel Et noi je snis, je sus si laid.
Mais c'était chez Béranger une modestie «incère on affectée ; csr, s'il avait dnns le bas de la figure quelque chose de commun, si sa bouche, étonnante d'esprit^ approchait de celle du satyre et indiquait la grossièreté populaire, ses yeux étaient magnifiques, tMT à tour tendres et flamboyants, et donnaient k sa physionomie un caiactère sonvent sublime.
Il serait indiscret de détailler cmnment
les yeux de Béranger s'enteDdirent avec ceux de mademoiselle ludiih, et de raconter les încidenis de leur liaison ; bornons-nous à dire que mademoiselle Judith est avec lui à Fontainebleau en 4 834; elle le suit à Tours, d'où ils reviennent en 4840; ils vont à Fontenay-sous-Bois ; en 4841, ils s'établissent à Passy, rue Vineuse; en 1845, Si Versailles; le 20 mars 1846^ ils viennent demeurer au passage Sainte-Marie, à Beaujon; en septembre 4 846, à Passy, rue des Moulins; en 1850, rue d'Enfer, numéro 413, chez madame Meunier, une maîtresse d'hôtel, qu'ils suivent, au mois de juillet de la même aunée, rue Chateaubriand, numéro 5 ; enfin, en octobre 1854, ils s'établissent roe de Vendôme; et toujours mademoiselle Judith est avec lui, toujours elle l'entoure de soins affectueux. On pourrait croire que Béranger était possédé, comme Beethoven, de la manie de déménager, en le voyant ainsi changer de domicile; mais d'abord il faut remarquer
DB BÉRÀNaBR. 25
que, s'il quitta la rue Vineuse pour venir à Beaujon, c'est parce que sa propriétaire lui donna congé. Cela 6l événement dans le pays.
Quoi 1 la rue Vineuse allait perdre son Béranger? C'était impossible. Le maire de Passy crut devoir se transporter chez la propriétaire pour lui exprimer son indignation.
Il ëuit trop tard. On eut beau offrir à Béranger de ne pas lui faire subir Taugmentation dont il avait été menacé, on ne réussit point k le calmer : genus irritabile vatum, et le poète quitta Passy pour Beaujon.
Du reste, ce n*était pas par plaisir que Béranger se transporta ensuite d'une demeure dans une autre; il obéissait, en cela, moitié au besoin de fuir ceux qui l'importunaient, moitié à rimpulsion de mademoiselle Judith, qui avait des rhumatismes au cerveau, comme je l'ai dit, et qui se trouvait plus mal dans chaque maison nouvelle.
LA LISBTTB
Celte exeeiksDte persofme avût raison jusqu'à un certaia point; car on peutâffiiv mer qu'à partir de la me Vineuse, la fortune de Béranger sulwl des éclipses snccesshes.
La révi^tion de 1848 raina à moitié le poète, qui finit par se retirer me de Vendôme, dans un appartement occupé jadis par des dmnestiqutts.
Il n'était pas bien logé en ee lieu; les «kambres étaient petites, Tescalw sentait ie renfermé. Ce que mademoiselle Judith aimait par-dessus tout, c'était une demeure à la mode anglaise, une maison seule, que Béranger se serut fort bien entendu à dé- ^rer élégamment.
Sous sa main habile, son petit jardin de la rue des Moulins avait pris une apparence charmante, grâce aux glycines, aux volubilis, aux cobéas, aux pétunias qu'il avait semés de tous c6tés.
Dès qu'il m'apercevait dn seuil de son paradis : « Voyez, me criait-il, si je ne
m^enteads pas aussi b\eii qnç votre mère k soigner les fleurs et les plantes? Voilà nu paulownia dont on m'a foit cadeau; il m'a rénssi admkaèlement.
-^ Ne TOUS Tavtez pas, mon cher Béfianger, kl répondaitfge, Lamennais a le pas sur ^ous; tous ne prodaîsetE qne des flems, lui prétend faire nattre des fruits. Il m*a «auvent exposé son inientioii de se faire jardinier, en ois de lïesdin., et ses étoBsantés théories sur la production des arbres fruitiers.
•^le doute, répliquait le chansonnier, qne des fraits créés d'après le système de Lamennais vaillent jamais ceux que lesvergers nous donnent abondanuneiit et spontanément, pour parler le langage de votre ami Aaguste Comte. »
il fallait deux dioses à Béranger : de Fair et de la solitude. Lorsqu'il alla habiter rue d'Enfer, son cabinet 4)e travail se trouvait tiop étroit; il fit pratiquer dans la mu« raille un vasistas en télé, qui làisait courant
d'air avec ia fenêtre, et il rouvrait en toute saison, de sorte qu'il rafraîchissait singulièrement ses visiteurs.
Lamennais, au contraire , avait toujours froid. Une cheminée à la prussienne , placée au milieu de sa chambre, y entretenait une chaleur rouge qui vous faisait sortir les yeux de la tète.
Si Béranger et mademoiselle Judith pouvaient trouver à se loger commodément sans trop de frais, il leur était moins facile de se procurer la solitude comme ils Tentendaient, c'est-à-dire une retraite loin delà foule, où ils pussent recevoir tout leur monde, car solitude ne signifiait pas pour eux abandon.
Les événements se chargèrent de servir Béranger au delà de ses desseins.
Lorsque la révolution de 1 848 eut produit une scission entre les divers partis de la démocratie, jusqu'alors confusément mêlés, les vieilles idoles se trouvèrent subitement déplacées, et Béranger eut sa part du choc.
Il n'avait pas, comme on sait, d'idées po-
litiques très-arrélées. De même que sa foi religieuse consistait en une vague opposition aux croyances constituées, de même sa foi politique avait un caractère négatif et se réduisait à des formules sans valeur.
On Ta accusé de n'avoir pas voulu figurer à la Chambre : il fit très-sagement d'en diiiparaîlre ; car* d*uDe part, il ne voulait pas perdre seA anciens amis, et, d'un autre côté, il aurait compromis sa popularité, n'ayant pas d'idéal politique à apporter ni à adopter :
Lise à l'oreille Me conseille.
Cet oracle me dit tout bas :
Chantez, monsieur, ne parle» pas.
On n'est pas nécessairement un homme d'État parce qu'on possède une intelligence supérieure. Notre siècle'pense le contraire, mais notre siècle se trompe et détruit à plaisir ses grands hommes en les forçant de figurer dans les chambres législatives. Des
30 LA LISETTB
haines et des amitiés 4*oa jour ne peuvent eonvenir à une âme iu)ble; voîlk pourquoi Béraoger ne voulut pas jouer de rôle politique, liais s'ii sauva sa popularité, il ne put empéeber le vide de se faire autour de lui» Déj^, avant 1848» la jeunesse républicaine s'était montrée hostile h Béraoger, parce qu'elle Taccusait d*avoir des tendances bonapartistes, qui étaient oties lui un effet naturel de la gratitude, sans parler de Tadmiration due au génie de Napoléon l^.
Lorsque la révolution de 1848 eut entamé la fortune de mademoiselle Judith et la sienne, son nombreux cortège de parasites s'affaiblit beaucoup, ce qui commença à jeter du froid dans la maison. Puis, une nouvelle génération avait grandi, qui ne connaissait pas Béranger. Ses amis lui restaient fidèles, mais sa vieillesse était troublée par des attaques insolentes, sans que Taffluence des jeunes gens autour de lui vtnt le consoler. Il souffrait de cet abandon pour lui-même, comme il en avait souffert par
DE BÉRANGBR. 31
anticîpftiion en contemplam l» triste lïmU ksse de ChaCeMbriand.
ft Je suis effrayé, me dîsait-il, de le n>ir flilenciettx au cein de sa cheminée et pràa d^une table sans livres. Quand l'âge arfive, on repousse, on dégoûte. Ahl la Tieillesse est une chose afireasel »
Être aimable et plaire à tout le monde, dans la limite, bien entendu, de ses senti-* menu politiques, vmUt le but que Béranger s'était proposé pendant toute sa ^e.
n redoma donc la vieillesse, et, lorsqu'elle eut altéré sa santé, il devint morose. S'il accueillait toujours ses visiteurs avec une extrême bienveillance, avec un sentiment de gratitude même pour ceux qui ne l'abandonnaient pas quand la nouvelle génération s'éloignait de lui, il ne regardait plus favorablement, comme autrefois, les publications nouvelles.
< A quoi bon, disait^il, ressusciter tant de vieux volumes qui n'ont pas de valeur littéraire? Nous avons maintenant une ma-
nie d'érùdilion qui nous sera funeste, en nousempêchant de lire les bons auteurs. »
II se tenait pourtant au courant des ouvrages récents, lisait une masse de jour- Baux qui lui étaient envoyés obligeamment, et il acbeiaît avec soin ce qu'on publiait en sa faveur ou contre lui, bien que les attaques de 'ses ennemis lui fussent très-sensibles.
C'était un douloureux spectacle pour moi de voir Béranger aussi différent de luimême. En 4 843/ il était plein d*anima lion, de verdeur et, pour ainsi dire, de jeunesse; sa parole était brillante, sa mémoire infaillible, sa bienveillance universelle; le feu du génie étincelait dans ses yeux quand il parlait des œuvres de Part grec ou qu*il se raillait de ses adversaires. Judith ellemême, malgré son air un peu hautain, était aimable et rieuse à cette époque. En 4856, Béranger n'était plus qu'une ruine; son regard était éteint, sa mémoire confuse, son caractère bourru et presque hostile. Mais sa
PB BBRANGER. 33
parole avait eoDscrvé encore ud grand attrait pour tout ce qui se rapportait aux événements de son âge mûr ou de sa jeunesse^ car le reste il Tavait oublié. J^avais le cœur navré en le voyant s'avancer dans son long corridor de la rue de Vend6me. Il ne pouvait plus, alors, faire ses grandes promenades d'autrefois, et ne sortait plus dess chambre que pour passer dans la salle à manger.
Mais, si douloureux que soit un tel spectacle, il n'est pas fait pour nous conduire au malérlalisme; au contraire, en voyant une grande àme opprimée sous le fardeau d'un corps décrépit, nous sentons plus vivement qu'elle sera libre un joar.
Mademoiselle Judith avait sa part de cette mauvaise humeur croissante, qui venait d'une déchéance de Corinne. Et, en effet, ceux qui ont vu le- chansonnier dans rh6tel de Vendôme l'ont trouvé plus que modestement logé. En montant l'escalier de service, on rencontrait, au second, un grand corridor qu'il fallait suivre jusqu'au bout ;
34 LA LISBTTB
à droite étaient la salle à manger, la cuisine et l'appartement de mademoiselle Judith ; à gauche s'ouvrait une porte donnant sur un salon carrelé; l'une des parois était munie de planches toutes nues, qui supportaient quatre ou cinq cents volumes; le seul gros meuble de cette pièce était nn buffet presque toujours couvert de poires, le fruit favori de Béranger. Une porte, à droite, donnait accès dans la chambre à coucher du poète. C'était là qu'il recevait ses amis particuliers, car l'heure du déjeuner était réservée pour les étrangers et les visiteurs vulgaires; c'était là qu'il vivait comme un sage, lisant de nombreux volumes et pratiquant une douce philosophie.
Quand je dis philosophie, je prends ce mot dans le sens pratique. En effet, Béranger manquait de portée métaphysique. Les grands poètes ont tous pénétré dans la sphère des idées pures sans rien imaginer toutefois, puisque Dante est un catholique, et Goethe un disciple de Spinosa. Béranger^
plutôt artiste que pensenr, ne put jamais goûter la haute philosophie. Je me souviens d*aYoir vu, en 1846, sur sa table^ une Mé~ thode de Descartes, qui lui avait été appor* téepar M. Barthélémy Saint-Hilaire ; elle le suivit dans tous ses logements , figurant toujours devant lui ; je la revis encore rue de Vendôme en \ 856 : « Vous ne voulez donc pas la finir? dis-je au poète. — Je la recommence toujours, mais il y a là-de-' dans quelque chose qui m'échappe. > C'était là une grave imperfection de Déranger.
Toutefois, il y a de grands génies qui n*ont jamais su ce que c'était qu'une idée, par eiemple, Mozart et Raphaël. La musique et la peinture ont, il est vrai, un rapport très-indirect avec la pensée, tandis que la poésie se rattache à la métaphysique. Ellô atteint son point culminant lorsque, se pénétrant des idées des philosophes , elle revêt d'images saisissantes des conceptions trop abstraites. Ainsi Dante nous représente la philosophie scolastiqoe» Uïlîùn le dog-
matisme prolestant, Gœthe le panthéisme maDichéen du moyen âge. Il y a pourtant une sphère distincte pour les poètes qui font de Tari leur principale occupation.
Béraoger appartient par sa forme à cette classe d'écrifains, mais non pas d'une manière exclusive, car on doit le ranger aussi parmi les poêles politiques.
Ce qui lui adonné une si universelle popularité, c^esl la profonde sensibilité et la délicatesse de ses émotions. On retrouve son cœur dans tout ce qu*il a chanté, soit qu'il déplore les malheurs de la patrie, soit qu'il ennoblisse ses faciles maîtresses, en purifiant ses rapports avec elles par Texpression d'une amitié charmante. On Ta accusé, à cet égard, d'avoir sur l'amour des sentiments, peu nobles, et d'avoir dit :
J'ai ra depuis qoi payait sa toilette.
Mais si Béranger ne comprit jamais cet
DB BXRANaBR. 37
amour passionné qui brille dans Lamartine et dans Hugo, il se conforma fidèiemem aux préceptes qu'il a tracés dans une de ses lettres : aimer toujours ce qu*on a aimé une fois, ou du moins garder pour ses anciennes maltresses une amitié tendre.
Dans sa jeunesse, il eut, avant de connaître mademoiselle Judith, un 6Is naturel, et il fit son devoir d*bonnéte homme en le reconnaissant et en lui donnant son nom • Ce fils, Julien Béranger, aurait maintenant soixante -trois ou soixante -quatre ans.
Gomme il s^entendait peu avec son pète, Béranger le fit partir pour Ttle Bourbon^ où il se maria et où, depuis, il,t dû mourir.
il ne faut pas en vouloir à Béranger d'avoir méconnu le sentiment de la nature, d*avoir éié jusqu'à maudire le printemps; en agissant ainsi, il était dans son rôle de poète populaire: car les ouvriers de nos villes n'ont plus le sens de ce monde mystérieux qui captive F&me chez les peuples
38 LX LISETTB.
primitifs. Ecoutez TenfaDt de Paris se rail« 1er de la saison* nouvelle :
je la voyais de ma fenêtre A la 'sienne tout cet hiver; . Itooft nous aimions sans nous connaître, Noç> baisers se croisaient dans l'air.
Entre ces tilleuls sans feuillage Nous regarder comblait nos jours.
- - -Aux arbres tu rends leur ombrage ; i Maudit printemps, reviendras-tu toujours!
• G*est bien ici la poésie d*un habitant des wllesi Pendant que les races germaniques haïssent' la cité, vivent dans la campagne et sont encore absorbées parla naturelle poète parisien anathématise celle-ci sans pitié, iDrsi^u^ellé porte obstacle à ses sentiments persûfnnels. *
Admirable comme artiste, Béranger a renfefmé ses chansons dans une forme sans défaut; le soin avec lequel il a dessiné toutes sels compositions, leur excellent style ont Ûré le poète du degré inférieur auquel le
condamnait son genre, et lui ont valu des éloges universels.
On s'étonnera peut-être que j'emploie des expressions aussi considérables, en prononçant le nom de Béranger ; mais n'en déplaise aux rhéteurs qui estiment plutôt la forme que le fond des choses, les beaux jours de la réthorique et de la mythologie sont passés : le moule classique, dans lequel les écrivains du xvi^ siècle avaient prétendu jeter Tesprit de la France, est brisé pour jamais.
Après la forte littérature du xvii» siècle, exclusivement nourrie de l'antiquité, nous avons vu apparaître le romantisme, qui a embrassé dans sa sphère d'action une partie des littératures étrangères. Notfs voyons poindre aujourd'hui une troisième phase littéraire, qui s'appuiera principalement sur les productions des époques primitives et sur la poésie populaire. Béranger a servi de précurseur à cette phase nouvelle.
L'esprit positif de notre civilisation avait
donné à la poésie du ztii* siècle un caractère politique, qui tendait à étouffer la sensibilité dans la nation. Pour venger le' mépris sous lequel on avait écrasé le moyen âge, le romantisme s*étudia à faire disparaître les procédés classiques, et à remplacer la ligne par la couleur ; il réhabilita la nature et rendit à la poésie son élément essentiel <c la sensibilité. Mais il lui manqua une qualité importante : la simplicité. Il se trouva ainsi en désaccord avec les traditions des époques primitives, comme avec Tesprii démocratique du zix' siècle. Au fond, la poésie de Lamartine et de Hugo est écrite pour une classe privilégiée, puisqu'elle demande une préparation intellectuelle. Les élégies de Tauteur des MédUatUms sont des compositions élégantes qui exigent, pour être pleinement senUes, un choix d'auditeurs habitués à Tusage des parfums, de la toilette recherchée» aux rêveries heureuses tons le ciel napolitain. De même, Fauteur des Orientales emploie des idées et une Un*
gue qui ne sont pas toujours accessibles à la foule. Cette brillante éclosîon de la poésie romantique laissait donc à désirer Tappari-' tion d*un poète réellement populaire.
Béranger eut cette gloire d'être Thomme que réclamait son époque, et d'indiquer en même temps la voie à une poésie nouvelle.
S'il resta dans les traditions dé la France en écrivant des chansons politiques, la charmante sensibilité qu'il exprima dans toute son œuvre enleva à celle-ci son caractère passager, pour lui imprimer un caractère éternel. La chanson est un genre inférieur, nous Tavouons ; mais comme Ta dit Thistorien allemand Oottschall, Béranger a trouvé le moyen de se montrer grand poète dans un genre léger. Par sa sensibilité, il a combattu cette tendance desséchante de Tesprit français à se railler de tout. Quand le romantisme aura disparu complètement, quand une poésie nouvelle Taura remplacé, en je- Unt à récart la vieille défroque du moyen âge, aussi bien que les larves de TOlympe
païen ; quand la littérature aura repris sa flimplicité, en s'inspirant seulement du spectacle de la nature et des mouvements de Tâme, elle confirmera l'admiration des contemporains de Béranger pour Tillustre poète, et placera celui-ci au nombre de ses glorieux ancêtres.
C'était, en effet, un tour de force qui pouvait sembler impossible, de trouver, pour> le peuple, une poésie convenable, sans tomber dans un genre commun ; il fallait ne pas s'écarter de Tordre d'idées comprébensibles pour la foule; mais il fallait, en même temps, créer un beau style qui exaltât rame du peuple et la ftt pénétrer subitement dans la région de Tart. Ce phénomène, qui s'est accompli dans la littérature grecque avec Homère, dans Tltalie du moyen âge avec Dante, dans TEurope barbare avec les épopées héroïques et la poésie populaire, devait se reproduire au xix« siècle avec les chansons de Béranger* et la France n'a pas été ingrate envers son poète, puisque Bé*
SE BÉRÀNGER. 43
ranger est le seul ckanleur des temps modernes qui ait jamais joui d'une complète popularité.
Nous avons suffisamment parl^ de Béranger ; revenons à mademoiselle Judith, et, pour cela, remontons les temps écoulés, et rendons-nous au n» 21 de la rue Vineuse ; car c*est là qu'habitait le Béranger heureux» et que sa compagne présidait des réunions charmantes, auxquelles je me féliciterai toujours d'avoir participé.
Le première fois que je vis mademoiselle Judith, ce fut au mois de décembre de Tannée 1M3. Les étudiants des éscoles avaient organisé une manifestation pour témoigner
à Lalfitte leur reconnaissance à propos de son équivoque opposition. La police de Louift-Philippe, toujours en éveil, considéra cette démarche comme séditieuse^ et an moment où les étudiants, revenant de chez Laffitte, se portaient rue Vineuse, pour saluer Béranger, elle les accueillit à coups de casse -tête et d'assommoir. Béranger se sauva par une porte de son jardin pour éviter cette ovation, laissant ^ mademoiselle Judith le soin de nous accueillir et de recevoir nos cartes de visite, pendant que le reste de la manifestation des écoles descendait au galop la grande rue de Passy, dans un désordre qui n*avait rien de majestueux.
Il y eut, à cette occasion, des contusions et même des blessures, car les agents de police frappaient sur Tarrière-garde des étudiants. Béranger se crut obligé de porter à quelques-uns de ceux-ci ses compliments de condoléance ; nous lui rendîmes sa visite, nous revîmes Taimable mademoiselle Judith, et la connaissance fut commencée.
DE BBRAN6BR. 47
Mais nos regards n*élaîeat pas exclusivement tournés sur la compagne de Béranger ; tout en examinant modestement la demeure du poète, où il y avait quelques viçuz meubles usés^ dans deux pièces mansardées, nous remarquâmes une jeune fille, qui était comme la fleur de la maison, et qui nous charma par son affabilité ; vive et rieuse»
elle courait au milieu du jardin, lutinani quelquefois Béranger, et Tégayant toujours par son caractère enjoué. C'était mademoiselle Fanny, la pupille du poète, aujourd'hui madame Vernet.
Comme on pe«t le croire, nous fûmes enthousiasmés de raccueil qui nous était fait dans la maison de Béranger. L^un de nous exprima ses sentiments pour Fimmortel poète, dans une lettre élogieuse, à laquelle Béranger répondit par une épitre où se trouvent quelques réflexions narquoises.
Je citerai cette dernière, qui est réellement cnrieusek On y voit Béranger, à demi modeste, parler de lui tout le temps, et prou-
ver, par h On de sa lettre, que, tout en protestant contre les éloges, au fond il était content d'en recevoir.
c( Me pardonnerez-Tons, cher monsieur, d'avoir tant tardé à vous répondre, moi qui suis habituellement exact. C'est que votre, lettre m'a donné à réfléchir, que même elle m'a un peu fâché contre vous. Fâchez ? direz-vous ; oui, vraiment ! Pourquoi cet enthousiasme exagéré? Sans doute c'est un des.
beaux côtés de votre âge que cette faculté d'exaltation» mais encore faut-il se rendre compte du mérite de ses idoles. Croyez à la sincérité de tous les amis, même à la fidélité de toutes les lorettes, rien de mieux ; mais quant aux réputations de quelques hommes, vos contemporains, sachez les prendre à la main, les retourner dans tous les sens, les peser et repeser, et vous ne donnerez plus Tépithète de grand à celui qui est de votre taille, parce que votre taille n'est pas encoi^e tout ce qu'elle sera. Moi qui ai été élevé au milieu des géants d'une
DB BBRANGBR. 49
glorieuse époque, je vous assure qu*à vingt ans j*y regardais de plus près que vous ; et pourlani j'avais un grand enthousiasme aussi pour les choses qui s'accomplissaient alors.
Savez-vous ce qu'il résulte de la hauteur où vous placez ceux qu'il vous plali d'encenser? Vous désespérez bien vite d'atteindre jusqu'à eux, et rabattement vous saisit. Le pauvre Escousse est un triste exemple de ce que je vous dis là. Dans la lettre qu'il laissa pour moi^ il me traitait aussi en modèle parfait et désespérant. Fatale illusion !
« Ah 1 repoassez-la loin de vous. H y a bien mieux que moi dans notre malheureux temps. Ëh bien I ce que je vous dis pour moi, je TOUS le dis pour les hommes vraiment supérieurs que nourrit notre époque; point de fol enthousiasme! Savez-vous qu'à vingt ans je protestais, moi pauvre rimeur inconnu, ignorant de grammaire, contre la gloire exagérée de Delille, à qui, certes, pourtant je reconnaîssais un grand et beau talent.
« Ce que vous devez voas dire, vous, tout jeune homme, c'est que les véritables préparateurs de Faveoir ne sont pas encore yenus ; tout au plas le nez de quelque petit précurseur s*est montré à travers la toile, comme au théâtre il arrive quand un acteur "neni regarder, à travers le trou du rideau, si la salle est bien garnie. Qui sait ? le bon Dieu va peut-être bien frapper les trois coups : bientôt peut-être un nouvel acte du grand drame va commencer. Vous autres, qui devez le jouer, ètes-vous prêts, savezvous vos rôles? Quoi ! vous vous amusez à encenser les vieux dont le rôle est fini, comme si vous aviez du temps à perdre. Quand le temps du repos sera venu pour vous/ retournez-vous, soit! et dites quelques prières sur la tombe de ceux qui ont encouragé votre jeunesse : c'est de bon exemple. Â présent qu'un sang généreux bout dans vos veines, ne vous épuisez pas en vaine adoratioh ; travaillez avec Tidée d'effacer ceux qui vous ont précédés ; ayez
la foi que yous parviendrez à valoir mieux .qa*eax, ee qui, pour tous autres, ne sera pas difficile, s'il ne s*agit que de faire oublier vos pères. Mes enfants, ayez foi en vous, sinon vous ne ferez rien ; non cette foi que donne Torgueil, mais celle que donne Tamour de ses semblables, à qui vous devez consacrer toute votre vie.
« Yoilà, mon ch&t monsieur, une partie des réflexions que m'^ suggérées votre lettre. Oest surtout cette épithète de grand, appliquée à mon nom, qui les a fait nattre.
Notre siècle s'épuise à faire des illustres, des grands, des immortels ; tout n'est plus que mots plus ou moins ronflants, que vous autres jeunes bommes répétez avec une candide naïveté. Laissez, laissez toute cette phraséologie; Tavenir, dont c'est la besogne de baptiser ceux qui vont jusqu'à lui, fera la part à chacun. Gonténtez-vous d'encourager ceux qui vous semblent bien faire, mais ne les bourrez plus d'encens; pluaieurs en sont morts, étouffés comme des
dindons trop gayés. C'est leur ombre que vous rencontrez dans Paris : ils sont morts»
je TOUS assure.
< Vous allez me trouver bien peu poète, mon cher enfant ; aussi pourquoi Tétes-vous trop? Venez me voir, et nous continuerons la discussion, si vous ne la trouvez pas trop fastidieuse. Je ne prêche pas toujours aussi longtemps qu'aujourd'hui. Ne craignez donc pas 'les longs sermons. A vous de cœur.
C BjftRAMGia.
f 22 Jmier 18U. >
Ce qui prouve que Béranger n^éiait pas absolument sincère, quand il s'évaluait avec une semblable modestie, c*est une autre lettre que je vais citer également, et qui fut le résultat d*un malentendu. Un être envieux, un mauvais sujet, dont nous n'avons jamais pu savoir le nom, mais comme il s'en trouve dans toutes les réunions nombreuses^ avait persuadé à Béranger qu'on ne Tbonorait pas convenablement, ce qui était absolument faux. Au fait, à l'époque où nous allions en
DE BBRANGBR. 53
corpscliezBéraiiger,nousétlon8plusou moins sons rinfluence de ByroD^ et nons admirions cette fougueuse poésie lyrique» qui a créé le Corsaire et le Giaour. Or> Béranger détestait lord Byron ; il le regardait comme un homme vicieux, et naturellement il prétendait que les admirateurs du grand poète anglais ne pouvaient pas sentir le mérite des chansons de Béranger. L*hypocrite dont je viens de parler eiploita cette Êûblesse, et nous devons à un accès de colère de Béranger une lettre irritée, comme M. Perrotin n'en a publié aucune dans sa collection.
« Mon cher ami, c J'ai reçu et lu votre confession avec toQt l'intérêt que je vous porte. Tous ne m'apprenei rien de nouveau ; je suis de ces Yieui prêtres qui, à force de vivre avec leurs pénitents, savent d'avance les aveux qu'ils ont & leur faire. Mais, en véritable casuiste, je trouve souvent sous les paroles autre chose que ce qu'elles ont la prétention de dire. Les esprits terre ï terre comme le
54 LA LI3BTTB
mien ramènent tout à une mesure conunune, et j- étonnerais souvent ceux qui se eonfieut à moi, si je leur traduisais leurs discours; je ne TOUS ferai pas cette chicane qui, dans tous les cas, ne tournerait pas à votre ^savantage, ma|s qui pourrait vous amener UD jour à convenir qu*il y a aufond de votre lac troublé autre chose que les pierres que vous y jetez. Pour vous, je suis loin d*étre un grand poète, comme vous le diies pav politesse ; je ne suis même pas un poëte, et je vous avoue que je n'en suis pas f&ofaé. A Tappui de votre opinion, je vais vous donner des preuves nouvelles contre moi. Savez-vous à quoi j*attribue, non tout,' mais une partie des tourments de votre esprit? Au mauvais dictionnaire que vous vous êtes fait, dictionnaire dont je reconnais les sources dans ces hommes sans cœur, grands poètes sans doute, mais qui, au lieu de faire de la poésie un baume, en ont fait un poison qu*:ls n'ont versé que trop largement dans les plaies dont Dieu leur avait confié la guéri-
DE BSRANGSR. 55
son ; oai, à ces grands poètes que ?ous avez raison sans doule d*admirer, mais qui, n*é« tant jamais salisfaîts, au milieu de toutes les jouissances, ont tenté d*ôter à nous autres, paayres g^ns, le peu de satisfaction dont nous pouvions jouir ici-bas. Â voire âge, on ^ n'est qu*imitateur, et que d'imitateurs de votre âge ont eu ces malheureux génies !
Mon cher enfant^ méprisez toujours les poêles de cabaret comme moi^ mais empruntez*leur quelque chose. Substituez à l'expression élevée, brillante, métaphysique de vos auteurs, le mot vrai du chansonnier, pour les sujets qui vous préoccupent ; toutes les questions d'en haut ne seront pas résolues sans doute, mais celles d'en bas deviendront d^ine solution bien plus facile; il en est même plusieurs qui -finiront par vous faire rire, vous qui riez si peu, de Tiroportance que vous y attachiez.
« J'allais rendre un jour visite à une pauvre mère inquiète d» la santé de sa fille. Le médecin en sortait; je la trouvai dans
56 LA LISETTB
un état d'agitation impossible à décrire ; c*était de la folie. A mes questions, elle ne répondait qne par des plears, des cris, des spasmes. Malgré Taffiliction que j'en éprou- Tais, jUnsistai tant pour obtenir qu*elle me dit le nom du mal que le médecin avait signalé, qu^enfin la pauvre mère put prononcer ce nom; je souris comme un bomme rassuré, et Je Téuis en effet; à Tiustaot, le calme rentra dans cette âme épouvantée, qui, un instant avant, semUait devoir succomber à son désespoir. Mon cher ami, habituez-vous, pour Dieu 1 à mettre le mot propre sur chaque chose ; il est Tennemi de Torgueil, de la fausse grandeur ; il nous montre nos défauts sous leur vrai jour, nos qualités «ous leur côté applicable,^ et s*il nuit à rhypocrisie du talent, Û sert bien sou* vent à la bonté du cœur.
< Ce sermon va vous paraître bien étrange, j'en suis sûr; mais, au risque de vous paraître encore plus médiocre que vous me trouvez déjà, j*ai dû vous livrer le se-
DB BBRANGBR. 57
cret de mes recettes. Changez, mon amî, changez de dictionnaire; ne sortez plus des proportions de TOtre nature; elle est assez belle et assez bonne pour se montrer telle que Dieu Ta faile. SaTez-vous qu'avec ce qu'elle a d'impétueux et de désordonné, ayec ce que tous y avez ajouté de faux par le culte des méchants génies, on doit admirer en TOUS les vertus les plus rares, le dévouement aux dignes objets de votre affection?
Ce dévouement, qui coûte peu h de tran* quilles natures, est sans prix obtenu de la vôtre, à un âge où Ton se discipline si rarement. Âttsn, croyez que personne plus que moi n'a d'admiration et d'amitié pour vous..
Ce que je regrette, c'est de ne pouvoir vous en donner plus de preuves. Comptez au moins sur ma bonne intention et croyez>mot tout à vous de cœur.
« BilANGIII.
f Passy, 28 mars 1845. >
Ces accès de suscepUbilité étaient heureusement fort rares chez Béranger, car ils
auraient pu troubler noB dîners inlines de la rue Vineuse; mais qu'esUoe qu^un orage dans l'étendue du cielî Un trouble de quelques heures.
Nous adoptâmes donc la maison de Béranger» où mademoiselle Judith nous accueillait volontiers, parce qu'elle voyait que nous entourions le poète d*une vénération sincère. Béraoger voulut nous avoir souvent à sa table. Nous formions alors un petit cénacle dont je parlerai avec détail, puisque, k mesure qu'on avance dans la vie, on aime davantage à se rappeler sa jeunesse, et d'il» lustres écrivains, que je n'^i pas la prétention d'égaler, ont su nous intéresser à des lieux ignorés et à des personnages inconnus.
C'est dans les joyeux dîners d^ la rue^ Vineuse que nos discussions avaient le plus d'entrain. Béraiiger, quinefse contentait pas de boire de l'eau, comme on Ta dit, se montrait fort joyeux convive. Mademoiselle Judith présidait le repas avec gctice» se réservant de nous rappeler à l'ordre quand
les excellents Tins da poète tenaient à exalter nos idées. Je ne parle pas de moi, car jusqu*à rage de trente-cinq ans je n'ai bu que de Teau, et Béranger me désignait comme un sournois qui réservait le yin pour en faire abus dans sa vieillesse.
Vers la fin du dtner, la confusion semet<> tait dans nos tét«8, Fun prônait Shakspeare, Tautre défendait Rftcine ; mademoiselle Judith protégeait ses cachets verts ; on attaquait les romantiques ou les classiques, on glorifiait le moyen âge, on dénigrait la féodalité. Pais, quand le dessert avait disparu, BOUS parcourions, pour nous réjouir, les manuscrits que Béranger recevait, de toute part, du fond* de la province. « Je vous défends de vous iboquer de mes admirateurs^ »
dîsait-il, mais nous ne Fécoutions pas, et, défonçant les paquets, nous en enlevions des tragédies burlesques, des poèmes somnifères, des élégies larmoyantes que leurs auteurs soumettaient à rapprécialion du chansonnier. G^était une tâche bien laborieuse
60 LALISBTTE
pour Béranger de répondre à toutes ces sollicitations littéraires, mais le soin de sa popularité Teiigesût ; il parcourait donc les manuscrits des poètes provinciaux, et, tous les matins, il expédiait deux ou trois lettres de remerciement taillées à peu près sur le même patron.
L*ua des convives les plus habituels de la rue Vineuse , j'ajouterai même Tun des plus gais, c'était un homme peu facétieux cependant : je veux dire Lamennais. Il était depuis longtemps Fami de Béranger, qui avait pour lui une sorte d'affection paternelle et le traitait avec une infériorité marquée. « Àllex, lui disait Béranger, vous n'êtes qu'un vil prosateur, allez aider Judith à mettre le couvert. » Lamennais entendait fort bien la plaisanterie, et, à la table de Béranger, il se déridait complètement.
 côté du poète, ce n'était plus le même homme. Il émanait de Béranger un esprit de tolérance, une bonté pénétrante qui mitigeaient le fiel de l'irascible vieillard. Ce-
DB BBRANOBR. 61
luî-ci ouvrait généralement le dtner par quelque histoire impossible dirigée contre les jésuites, histoire qu*il adoptait avec une crédulité sans borne, parce qu'elle flattait ses passions haineuses. Il s*éleyait une vive clameur parmi nous. Déranger démontrait à Lamennais l'absurdité de son récit, et Fauteur des ParcieB d'un croyant se rejetait alors sur des facéties puisées dans je ne sais qael recueil d'ana ; car il avait dans Tintelligence un c6lé excessivement puéril, on du moins il éprouvait un profond besoin de se distraire. Nos discussions ne le laissaient pas indifférent. Bien qu'il détest&t l'Église^ il savait encore en apprécier àcertains égards le rôle historique» et il nous aidait à défendre le moyen &ge contre le persiflage de Béranger. Il avait pourUnt affaire à un rude jouteur : Béranger était éloquent, tandis que lui, Lameiwaisy parlait fort mal. On ne trouvait dans ses discours aucune trace de ce beau style qui cartctérise ses écrits ; sa parole -était hachée, hésiunte, et sur*
6^Z LA LISBTTE
chargée d'un accent breton fort désagréable.
D'une taille lilliputienne, il semblait d'ailleurs qu'il prit plaisir à augmenter le peu d'apparence de sa physionomie par son bizarre costume : il portait un chapeau bossue, une redingote étriquée et brûlée par le bas, un pantalon d'une coupe fantastique.
Il aTait en outre, à l'époque où je le Toyais habituellement, la singulière habitude de s'accroupir dans un fauteuil , où il nouait et dénouait constamment les cordons de ses souliers. J'aimais autant Auguste Comte, faisant lentement tourner son mouchoir, comme s'il eût youlu étudier la rotation des corps célestes. Si mal vêtu que fût Lamennais, si pauvre que fût son maintien, ses yeux et son front révélaient cependant rhomme sapérienr. Mais quel degré doit occuper cette supériorité sur l'échelle de rintelligence? C'est ce que l'avenir nous apprendra. Béranger osait résoudre la question d^avance : < Lamennais, disait41, a manqué sa vie de toutes les manières. 11 a scandalisé
DBBBRANaER. 63
les âmes, en faisant Bchisme avec FËglise, où il aurait dû rester^ poor y infiltrer im esprit de progrès. Âa lien de cela^ il a consterné les timides, par des livres déclamatoires, où Ton trouve isolément de belles pages, mais il n*a pas su réunir ses idées en un seul corps. Lamennais est un plùp losophe qui a voulu être poète, un poète qui a voulu être philosophe. Personne ne lit plus les Affaires de Rome. Ma foi, je n*aime pas davantage le reste. Les Paroles d'un croyant ne sont qu'une vieillerie, les ÀtMehoepanda sont insipides; quant à VEsquisse d'une philosophie^ Ârago dit que c'est bien, mais je ne me fie pas à lai sur parole, sachant de quel côté de ia Loire il est né.
L'avenir ne gardera pas une page de Lamennais. »
Ce jugement de Béranger peut paraître sévère. Il n*est que juste, si Ton veut bien omettre la dernière phrase. Malgré son style admirable et Tappareil de ses argumentations, Lamennais n'est pas un peu-
DBBÉRANGBR. 65
fit, il apparlenail à l'Église, ei son âme orgueilleuse se tordait en tous sens pour échapper à la domination que celle-ci exerçait sur lui, an milieu même de ses révoltes. Lamennais élait né pour détruire, et, comme la foudre, il ne pouvait faire que du mal. Ce n'était pas par esprit de charité qu'il se rattachait à la cause démocratique, c'était par haine de toute suprématie; mais avec la haine, on ne peut rien fonder. . Lamennais ne fut donc ni un philosophe, ni un poêle : il ne fut qu^un pamphlétaire de génie, toujours replié sur lui-même comme une bête fauve, toujours dans la lièvre, et lançant> d'une main qui tremblait de colère, des traits impuissants à l'édifiée qu'avait attaqué Calvin.
La seule chose dont il faille savoir gré à Lamennais, c'est d'avoir suivi franchement la direction que lui imprimait son orgueil.
11 eût pu rester dans rÉgfise et y couvrir sa grêle personne de la pourpre cardinale.
Il fut plus noble, en préférant l'humble vête-
' ment du laïque aux splendeurs de Rome.
Reconnaissons-le : si Torgueil est un yice, il a sa grandeur, quand il s^attache à mépri* ser les honneurs et les richesses, et Fange tombé qui, par fierté, cache ses blessures au fond de Fabîme, ne peut nous laisser indifférents.
Quel contraste, cependant, entre le caractère de Lamennais et celui de Béranger !
Le premier, toujours maussade, n*encouragéant jamais une intelligence naissante, de crainte de se voir éclipsé; le second, au contraire^ toujours bienveillant, malgré des sstillies un peu vives, toujours aimable, allant chercher au loin la misère timide pour la soulager, et aidant les jeunes gens de ses bons conseils en leur exagérant leurs facultés au lieu de les amoindrir. Ce dernier rôle est celui qui convient au génie, qui Vhonore le plus. Quand un esprit supérieur a surmonté les obstacles qu*opposait à son essor Tenvie et la haine, n*est-il pas beau de le voir, épris d'amour pour les hommes
et les idées, tantôt chercher au loin Tintelligence afin d'en activer réclosion, tantôt servir à Tavancement de T esprit humain, en vulgarisant les œuvres du passé et celles de Tétranger? Pétrarque, qui avait bien compris cette mission, est aussi grand pour avoir restauré les lettres au xiv^ siècle, que pour avoir célébré la belle Laure dans ses poésies immortelles.
Si Lamennais n'a songé qu'à développer sa personnalité, s'il a trouvé la gloire dans cette œuvre égoïste, il y a rencontré aussi quelque inconvénient. Plus d'une fois, il se trouva pris dans ses propres doctrines, et cette situation fausse, burlesque pour les étrangers, ne contribuait pas médiocrement à augmenter sa mauvaise humeur habituelle.
L'histoire du Corse est, sans contredit, l'une des aventures les plus désagréables qui lai soient arrivées. Voici en quoi elle consiste :
Un matin que Béranger était sorti, je voulus saluer mademoiselle Judith, et je la trouvai riant toute seule, ce Béranger n'e>t
68 LALISETTB
pas là, me dit-elle, il faudra que tous tous contentiez de ma conversa tion. Si tous voulez me promettre d'être discret, je vous raconterai comment Lamennais enrage dans ce moment-ci. 9
Naturellement, je fis la promesse qu'on me demandait, et que je me permets de ne pas tenir aujourd'hui .
Alors mademoiselle Judith me raconta ce qui suit.
Un matin, Lamennais était assis chez lui à méditer sur Theureux jour où Ton Terrait régner Tégalité parmi les hommes, et où toutes les fortunes seraient en commun ; on lui apporta une lettre qui le fit bondir. Elle était écrite par un jeune Corse. Celui-ci annonçait à Lamennais que, n'ayant aucun goût pour Tétat de prêtre, auquel ses parents le destinaient, et qu'étant d'ailleurs sans fortune, il avait formé la résolution de venir vivre avec l'auteur des Paroles cTun croyant. Il ajoutait qu'il serait trop heureux de passer sa vie entière auprès d'un maître
aussi illustre, et termioait en annonçant sa prochaine arrivée. Lamennais relut deux ou trois fois cette lettre, pensant que ses yeux le trompaient, mais elle était rédigée d'une façon fort claire et ne laissait aucun doute. Rien ne pouvait être plus désagréable à Lamennais qu'une semblable proposition; sa sauvage misanthropie avait besoin de solitude; et pourtant, que répondre à un homme qui le prenait par ses propres doctrines? Après avoir réfléchi sur la situation, il jugea prudent de garder le silence, espérant que son Corse était un fou qui Foublierait ; mais il avait compté sans son hôte. Au bout d'un mois environ^ il vit entrer un commissionnaire portant une malle; le maudit Corse le suivait. « Permettez-moi, dit-il à Lamennais, de presser dans mes bras le plus grand philosophe des temps modernes. Quel bonheur pour moi d'être admis auprès de vous, de jouir longuement de votre conversation 1 Si vous y consentez, je ne vous quitte plus. Ne craignez pas, du
reste ^ que je W)ii8 dérange; je sois habHué à une vie modeste, la moindre chambre me suffira, pourvu qu'elle contienne un divan pour rêver et fumer,' car nous autres méridionaux, nous sommes amoureux du /Tarniente. » Lamennais resta abasourdi. Il ordonna en grommelant à sa servante d'installer l'étranger, et tomba dans un abattement profond, en maudissant la simplicité des gens assez naïfs pour croire à tout ce qu'écrivent les philosophes.
Installé chez Lamennais^ le Corse commença à se donner du bon temps; il se promenait, il visitait la ville ; d'autres fois, il restait étendu sur un divan, dans une chambre contiguë au cabinet de Lamennais, et crispait le vieillard par sa rêverie inactive.
Effectivement, je vis plus d'une fois le.
Corse dont Judith m'avait parlé, s' oubliant ainsi dans ses fantaisies, quand j^allais saluer l'auteur des Paroles d'un croyant. Un jour, je trouvai ce dernier plus irrité que
d'habitude. 11 était en conciliabule avec le docteur Gober t, auquel il avait conté son embarras. « Votre Corse est un fou, s'erclama le docteur; dites-moi seulement oui, et je le faiâ enfermer. » Mais Lamennais ne pouvait livrer son admirateur aux surveîl* lants de Gbarenton, et il continua à le garder chez lui.
Il vûulqt essayer si Ton ne pourrait se d^éfaire de ce Corse trop tenace par un moyen détourné. Sur sa prière, quelquesuns de ses amis formèrent une sorte de conseil, dont M. Jean Reynaud fut membre, si ma mémoire est. fidèle. Sous prétexte de s'intéresser à la destinée du Corse, on le fit comparaître, et, par une série d*adroites iii* sinuations, on essaya de lui persuader qu'il était plus agréable de prendre une profes* sion que de vivre à rien faire, et qu'il fal« lait se choisir une occupation. Mais le Corse ne se déconcerta pas pour si peu; il répliqua d'un air grave qu'il avait songé depuis longtemps à ce qu'on lui proposait, et qu'il
72 LALISÈTTB
allait enirepreodre uo travail sérieux. « Eh bien! lui demanda-t-on, quel est-il? — Je veux apprendre Thébreu. »
Cette réponse démonta les amis de Lamennais, et celui-ci tomba de rabattement dans le marasme. Il était écrit qu*il ne se débarrasserait pas de son hôte. Du moins Béranger, qui se divertissait beaucoup de cette aventure, Taflirmait ainsi. Un jour,' toutefois, en me rendant chez Lamennais, je le trouvai heureux et tranquille; U respirait librement : son Corse ^tait parti. Par quel moyen s'était-on défait de lui? C'est ce dont j'ai négligé de m'informer.
Parmi les jeunes gens qui fréquentaient la maison de Béranger, le véritable favori de mademoiselle Judith était Emile Fage, maintenant avoué à Tulle. Beau comme un héros de roman du xvii* siècle, il cultivait la poésie amoureuse et mystique,, et faisait de Sainte-Beuve sa lecture assidue.
Voici quelques vers de lui^ qu'il lut nn soir à mademoiselle Judith, et qui obtinrent un
Qnei
^wr^"^
"*Ve,
'«te » .
''-"*'-'» w?.'^«»«Sr"'»"«
rt^>c,.
■ÎSel
'îïesj
''ii."''">i
î«tf
P/os «.""'«"ces w
®«» ih^.- * «e sa vie.
^^* à ses idées,
\apoJ ^se0