‹ La Lisette de Béranger: souvenirs intimesChapitre 2 sur 6 · LA LISE · texte numérisé non relu

LA LISE

dans des poésies qu'Emile Page a bien, rér sumée» par le sonnet suivant, longtemps inédit, lu et applaudi chez Béranger, et sans doute caché depuis» dans les paperasses de la procédure :

Certes, de. beaux soleils éclairent notre histoire Et notre Panthéon a bien ses demi-dienx ; S'il noos (allait graver tous nos titres de gloire, Le front de la colonne irait se perdre anx cienx.

Et malgré tant de brait, tant de chars de victoire, Tant de combats géants, tant de noms radieux. Mon cœur conserve mieux la pieuse, mémoire De ces jours qui s'en vont, grands et silencieux,

Où l'homme repentant adore la statue Qu'au fort d'une tempête il avait abattue, Brise sur ses autels l'idole du destin,

Bénit Socrate mort et le Tasse en souffrance, Et ramène en pleurant, dans son pays de France, Notre Empereur couché sous un saule- lointain»

Un autre favori de mademoiselle Judith, et dont elle emplissait les poches de bon»

bons, était le poète Henri Laurent, que son

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imagination exaltée faisait toujours \ivre au milieu d*un rêve. Le monde réel n'existait pas pour ce noble poète ; à la réalité, il substituait des fantaisies étincelantes, et vivait plein d'ivresse^ au milieu des créations qu'il évoquait.

Cette heureuse faculté lui occasionnait cependant plus d'un mécompte ; s'enthousiasmant à la première vue de ceux qu'il rencontrait, il venait annoncer à mademoiselle Judith qu'il venait de, découvrir un grand philosophe ou un grand poète. « Amenez-moi votre homme, » répliquait le chansonnier avec un méchant sourire, et, après examen, au lieu d'un Platon ou d'un Dante, on ne trouvait qu'un idiot. Béranger avait alors beau jeu à railler; pour échapper à ses sarcasmes» Laurent, qui savait parvenir ainsi à changer (e cours de ses idées, enton« nait quelques couplets d'une chanson sociale:

Tons nos droitâ d'homme sont les v6tces»

mères de l'humanité ;

Il font à vos fronts, comme au nôtres, Le soleil de Tégalité.

A cet astre d'an nouveau monde Fixez vos regards triomphants; femmes ! le sang qni féconde Est afoné par vos enfants.

Lorsque Béranger entendait cet appel à des utopies impossibles, il se donnait la peine de les réfuter éloquemment. Quéï que fût effectivement son amour du progrès, il avait trop étudié Fbistoire, pour ignorer les conditions invariables de la nature humaine.

« Élancez-vous dans les champs de l'impossible, nous disait-il^ pour exercer vos ailes ; quand les besoins de la vie se feront sentir, vous reviendrez sur la terre. Le socialisme, comme la philosophie, est utile, en ouvrant un large espace aux facultés de rimagination, mais il doit se borner à un rôle spéculatif. Pour gouverner la foule, il faut avoir le bras vigoureux et ne pas se nourrir de viande creuse. Ainsi s^expliquent les défections de tant d'hommes qu'on ac-

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cuse à tort ; jusqu'à trente ans, leur imagination a dominé leur raison ; mais lorsqu'ils entrent dans le monde pratique, il leur faut bien dire adieu aux rêves. Pour moi, je ne m*iQquiète pas de ce qu'un homme a été, ni comment il est parvenu ; ce qae je lui demande, c'est l'usage qu'il fait de sa fortune et de son crédit. Il est commode de prononcer les grands mots de dévouement aux idées et d'inflexibilité, mais nourrir sa famille est aussi un devoir essentiel. Que de gens condamnés par le« hommes, sous prétexte d'apostasie politique, seront absous par Dieu. Lorsque le philoso(Ihe Azaïs commença à traiter avec le ministère, sans connaître encore ses démarches, je dis à Laffitte et à ses amis : «Il y a là-bas un honnête homme qui meurt de faim, il le faudrait aider. » On se rendit donc chez Azaïs, mais celui-ci répondit en pleurant : « Vous arrivez trop tard, j'ai traité hier avec le ministre. » Groyez^vous qu'Azats soit un misérable ? »

C'est ainsi que Béranger exprimait un

, sceplicisme qa*on lui pardonnait, parce qu'on savait que sa vie avait toujours été pure. S*il nous communiquait ses idées sans réticences, nous lui répondions, de notre côté, avec une franchise un peu cavalière que sa bonté voulait bien tolérer. Quelquefois, il semblait sur le point de se fâcher, quand nous combattions trop vivement ses idées; mais il finissait par reprendre la parole en nous assurant que, puisque les vieillards n'étaient plus bons à rien, il fallait du moins leur laisser la consolation de débiter des radotages.

On peut croire que nous étions respec-tueux envers Déranger. Henri Laurent, Prosper Vernet, Charles Fillieu, Emile Page, nou6 nous étudiions tous à plaire à notre vieil ami, et nous étions heureux lorsqu'un nouveau venu paraissait pour augmenter la gaieté de notre cercle.

Un soir, mademoiselle Judith nous remit une chanson qui avait été apportée dans la journée, par un inconnu, comme un hom-

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mage à Déranger. Celui-ci voulut lire luimême la première strophe : ^ /

QUI VIVBI

HYMNE A LA FRAlTCE.

Qoand la sait effrayait la victoire flottante, Enfants, nos sublimes aïenx,

Gomme Ajax, invoqaaient, deboat près de lear tente/ Le jour, et défiaient les dieux.

Si, comme enx, l'ombre noas enchaîne (Tont people a ses nuits et ses jours), Veillons ponr que l'anbe prochaine Deboat nous retroave toujours

France, sentinelle du monde.

Crie à tes frères endormis :

Qui vive? et que l'écho réponde D'un pdle à l'autre : Amis I amis

On nous dit : S'est-il donc égaré dans l'espace,

Votre étendard audacieux?

Gomme si le soleil, lorsqu'un nuage passe,

Cessait d'ilhoniner les cieux.

Cerf-volant an vent de la gloire.

Si l'orage l'a foudroyé,

On sait que, même dans la Loire,

Ce drapeau ne s'est pas noyé.

Nations, point d'échos pour les cris de colère,

Qne TOUS soufflMit des rois aigris 1 Dans son lit retiré le torrent populaire

Ne menace plus vos abris.

Laissez gémir de ses ravages

Les vieux palais qn'il dégrada.

Et voyez, loin de ces rivages.

Que de champs ce Nil féconda.

Jadis, pour rafiralchir une terre éptfîsée.

C'est le sang d'un Dieu qu'il foUut,

Mais sur le front de tous, abondante rosée.

Ce sang a versé le salut.

De même ils ont eu leur calvaire.

Nos martyrs, dont le monde entier.

Pour eux devenu moins sévère, Comprendra qu'il est héritier*

Pèlerins, saluez la nouvelle Solymes

Dont les temples vous sont ouverts ;

Oui, devant ses tombeaux, devant ses noms sublimes Doit s'agenouiller l'univers.

En atteadant l'heure propice D'y réunir le genre humain, Beau pays, sois toujours l'hospice Des peuples blessés en chemin.

France, temple des arts, vois-les courber et tendre Le front à tes fonts baptismaux.

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Les enfants de Phidias y recherchent sa cendre, Rome y rallume ses flambeaux.

Ponr sceptre nn cisean Yant on glaite, La plome un diadème, et sortent Da marteau que ton bras soulève L'enclume se trouTe partout.

Mademoiselle Judith battit des mains, malgré sa froideur habituelle^ et nous fîmes entendre un tonnerre d*applaudissements.

« Malgré quelques irrégularités prosodiques» nous dit Béranger^ comme par exemple la présence d'un s à la tin du moi Soly mes, ie regarde cette chanson comme un chef-d'œu- Tre. Au point de Tue de la forme, elle est d*un beau rhythme» et sévèrement rimée ; au point de vue du fond, il y règne un feu démocratique qui fait bouillir le sang dans les veines; mais ce que j*y apprécie surtout, c'est un grand amour de la patrie, joint à un noble esprit de cosmopolitisme. L'auteur s'appelle Pierre Lefranc. Je lui écrirai pour le féliciter, et pour l'amener parmi nous. »

Effectivement, Pierre Lefranc dévint Tun

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des nôtres ; mais nous ne le gardâmes pas longtemps, C9r les Arago le choisirent pour rédacteur d'un journal qu'ils fondaient à Perpignan, et les effusions de Tamitié n'eu* rent plus lieu que par correspondance.

C*est par la bienveillante intervention de Béranger que Lefranc sortit d'une situation difficile. Le vieux chansonnier était toujours à l'affût pour obliger les gens.

Lorsque mon ami Eugène Mathieu, qui fut célèbre pendant quelque temps dans le pays latin, pour avoir, à la grande joie des disciples de Jacotot, diffamé le Télémaqut en le travestissant, voulut entrer & la Préfecture^ oii il est maintenant chef du bureau des grains, j*eus recours à Béranger, qui me demanda ce qu'était mon ami.

« Il est très-fort, lui dis-je. Écoutez ces deux vers qu'ils a écrits dans son TéJémaqtke, pour se moquer des tragédies classiques; c'est Galypso qui parle :

Ta te tais, tant te lient ton tuteur tortueux

Dans d'odieux dédains des doux dons d'un des dieux.

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