‹ La Lisette de Béranger: souvenirs intimesChapitre 4 sur 6 · A L'ANGLETERRE · texte numérisé non relu

A L'ANGLETERRE

Parmi les nations que snr ce globe immonde

Dispersa le sonfflè de Dieu, 11 est un peuple TiU écorné sur le mende,

Et couché dans un sombre lieur

OÙ l'air manque aox poumons et le pain aux entrailles,

Dans un repair« infect et creux, Oîi l'on entend rugir les hideuses batailles

D'hommes qui se mangent entre eux !

Ce peuple est un lépreux dont l'aspect blême effraie,

Quels que soient ses riches abords, Et -le flot incessant qui vient laver sa plaie

Porte la peste aux autres bords!

C'est un lâche sans foi, que son orgueil enrage.

Qui ne frappe que dans le dos Ceux qui Aiient effrayés la face de Torage,

fit mouillent l'ancre dans ses eaux.

Gorgé de l'or qu'il vole aux quatre bouts de l'onde,

D paye on vend chaque forfait.

De sorte qu'il- n'est pas un crime ignoble au monde

Qu'il ne conçoive on qu'il n'ait fait.

C'est un père sans coeur, un égoïste infâme.

Il est jaloux de ses enfants I Fou féroce, il les broie avant qu'il lés diffame

' Du poids de ses pieds triomphants.

Et plus Dieu leur a fait présent de dons célestes,

Pln^ il étoile leurs beaux fironts.

Plus ce père damné couvre et salit leurs restes

De la bave de ses affronts I Or, ce cancer vivant» que de sa morne haleine

Entretient un vent empesté.

Ce mal honteux qui ronge et jette la gangrène

Dans le sein de l'humanité, Ce peuple de malheur, exécré de la terre.

Ce vantonr hors da nid penché.

Le Toilà, voyez tous, frères, c'est l'Angleterre, Fille du diable et da péché !

Debont, et que le fer morde et crease la pierre,

Roidis tes bras, pâle ouTrierl Presse ce cœur qui bat l détourne ta paupière

Du fils que la faim fait crier. ' Va! le travail est li qui hurle sans relÂche,

Car c'est un travail rude et fort.

Il s'agit de tailler en quelques coups de hache

Un large trône pour la Mort I Debout, soldat! choisis un bon glaive qui tue,

-Et clone à la gorge les cris.

Et fasse d'un corps d'homme une informe statue

Dont l'oiseau ronge les débris ; Pois, dans ton autre main prends une torche ronge,

Qui consume vivant et mort.

Gomme on fait sans pitié, retranché dans son bouge,

D'un chien enragé qui vous mord.

Debout, poète, aussi I voici l'heure de fête.

L'heure du combat tout-puissant ; Si tu veux exhaler un hymne de prophète.

Trempe ta lyre dans le sang I Toi qui pétris le bronze, 6 grave statuaire,

Gesse d'emplir les Panthéons,

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Et UâSf an liea de dieux, surgir du sanctuaire

L*airain qui se torde en canons I En bons canons bien loords, dont la gnenle soii large,

Le Tentre de pondre infesté, Et qni puissent fouiller une sanglante marge

Dans le litre d'humanité I Debout, enfont! debout, noble fille du brate 1

mère du brate, debout I Allons I dressez-vous tous, ^courez comme la lave

Qui jaillit du volcan qui bout I Race béroique, allez I la peur avec le crime

Sont là cachés dans l'Océan, Mais il s'entr'ottvrira quelque chemin sublime

Devant votre courroux géant, Et lorsque l'hydre aura de ses mille vipères

Rassemblé l'essaim voyageur, Sur la mère et ses fils, couchés dans leurs repaires,

Faites peser un pied vengeur I Grands exterminateurs que le monde a pour maîtres.

Rugissez donc, ô mes lions, Et balayez d'un coup l'antre hideux des traîtres.

Gomme la paille des sillons I Puis, sur le sol sanglant où vécut l'Angleterre,

Gomme sur les os d'un bandit.

Écrivez flranchemeut en foce de la terre :

c Ici dort un peuple maudit I »

Naturellement^ il ne pouYait pas être question d*attribaer à André Ghéoier un

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morceau qui porte à un si haut point le caractère de la facture moderne^ et qui contient même une allusion à Byron. Chacun fit ses conjectures ; Fun de nous orut reconnaître, dans le manuscrit, une sorte d*écriture usitée en Bretagne, et, en effet, la profondeur de haine exprimée dans cette malédiction sauvage ne pouvait venir que de Tun de ces ports de mer où règne une aversion invétérée contre les Anglais; mais toutes nos conjectures furent inutiles, et, sans oublier cet ïambe vigoureux, nous finîmes par ne plus chercher le nom de Tauleur.

Gomme on Ta déjà vu, nos soirées n'étaient pas purement littéraires, on s*y occupait aussi du prochain, et j*ai servi plus d'une fois d'intermédiaire à Béranger, pour ses dons charitables, dont mademoiselle Judith réglait la mesure, ce qui était sage, car le bon chansonnier aurait donné toute la maison. « Gourez à Yille-d^Avray, me dit-il un jour, dans la rue de Saint-Cloud,

DEBÉRANGBR. 91

au numéro 20. 11 y a là un poêle hongrois qui doit mourir de faim. Il ne m*a rien demandé, mais vous le forcerez à accepter les cent francs que Toici. » Je fis la commission. Le poëte hongrois refusa, etBéranger remit l'argent dans sa poche, airec autant de mauyaise humeur qu'un autre aurait mis à Ten tirer.

Quand on connaît de pareils traits, on comprend le mot de M. Cousin : c En quittant la vie, Béranger m^a édifié ; sa mort a été celle d*un saint. »

Les réunions de la rue Vineuse ne restèrent pas longtemps ce qu'elles a raient été.

Un événementl déplorable Tint les attrister, en nous enlevant notre plus aimable compagnon. Henri Laurent alla mourir à Douai d'uoe fièvre typhoïde. Tous ses amis le regrettèrent amèrement, car son intelligence promettait de produire 4e beaux fruits, et, pendant bien longtemps, Béranger» Lamennais et moi, nous nous entretînmes de sa mort comme si elle n'eût été qu*un rêve.

Yoicl les deux lettres que je reçus, dans celte circonstance, de mes deux illustres amis.

La teneur de chacune d'elles peint le caractère deTécrWain.

< Mon cher Thaïes, « Nous sommes aussi surpris qu'affligés de la triste nouvelle que tous nous donnez, et qu'un billet de faire part nous a encore confirmée peu d'heures après votre lettre.

Quelle était donc la maladie de notre pauvre jeune ami? Rien n'avait pu faire présager une fin si pompte. Combien sa famille doit être dans la douleur! Car s^ qualités, son caractère aimable, les espérances qu'il donnait, tout doit concourir à augmenter les regrets qu'il laisse et <](ue je ressens bien vivement, je vous assure, moi qui pourtant sais habitué à voir mourir. Mais mourir si jeune I Mourir quand on a tant à faire pour les autres qu'on a eu à peine le temps d'ai« mer. C'est aux gens de mon âge de déguerpir. Nous ne sommes plus bons à rien; le monde a tiré de nous tous les services qu'il

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pouvait en attendre. Mais tous autres enfants, que d*espoir repose sur vos tètes ! Si TOUS remplissez tous les deToirs qui tous sont imposés, c'est tout au plus si tous aurez le temps de nous mettre en terre : TÎTez, Tivez donc, et essuyez tos larmes qu'un ami TOUS coûte.

« Je TOUS croyais à Meudon, mon cher philosophe; mais Totre lettre m'apprend que TOUS êtes souffrant à Paris. ATant de retourner à la campagne, où je Tais passer quelques jours, j*irai saToir de tos nouTelles.

<K À TOUS de cœur.

« Béranger.

« 29 juin 1844. »

« J'étais bien loin de m'attendre, mon cher monsieur, au cruel éTénement que tous m'annoncez. J'espérais beaucoup, au contraire, pour notre pauTre jeune ami, du repos, de la belle saison et des soins si doux d'une mère . Mais Dieu aTait marqué son terme. Il l'a enleTé à bien des maux, et les

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plus à plaindre ne sont pas ceux qui s'en Yont de bonne heure. Tâchons du moins, avant de partir, de nous faire un pécule de voyage, d'actions, de travaux utiles à nos frères, de bons désirs, si nous ne pouYons mieux. Je tous recommande le courage : il en faut dans la vie, mais c'est la foi qui le donne. Venez me voir quand vous pourrez disposer d'un moment, et croyez toujours à ma tendre et sincère affection.

« F. Lakennais.

c Samedi, 29 juin 1844. •

Cette mort cruelle apporta un changement dans nos habitudes chez Béranger. Je cessai de venir m'asseoira sa table, où les convives gardaient la même gaieté^ bien qu^un d'entre eux fût absent. Ce rapide oubli des morts me remplissait de tristesse.

« Je ne vous accuse pas, dis-je un jour à Béranger, vous avez vu trop de gens disparaître pour ne pas regarder la mort comme une des conditions nécessaires de la vie; mais donnez«moi une heure à laquelle je

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puisse Toas TÎsiter sans rencontrer d*étran« gers entre tous et moi. On ne peut pin» vous aborder. Votre maison est une tour de Babel où entre qui yeut.

— Je redoute encore plus que tous, me répondit Béranger, les gens qui m'assiègent.

Je ne parle pas de ceux qui ont besoin de ma bourse, elle leur sera toujours ouverte * mais ceux qui fréquentent ma maison par vanité me prennent mon temps et m'empêchent de travailler. Ne me rendez pas visite dans la matinée; ces heures sont réservées pour ma correspondance et pour recevoir Lamartine, qui vient tous les jours. Mais ve nez me prendre dans l'après-midi, vers une heure, Judith vous introduira incognito, et nous nous sauverons à travers champs jusqu'au bois de Boulogne. Ne craignez pas de me déranger; j'aime, comme vous, lest longues courses; elles me sont nécessaires. »

Profitant de la permission qui m'était donnée, je venais chercher Béranger deux ou trois fois par semaine, et nous nous

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rendiims le plus souvent à la llare d'Auteuil, sar an des bancs de laquelle s'asseyût Béranger pour parler à son aise. Ce sont là les plus heureux moments de ma vie.

La conversation de Béranger offrait un charme inexprimable. Elle était à la fois spirituelle et instructive. Comme il avait connu toQt le monde, il avait une foule d*anecdotes à raconter^ et en même tempa sa grande expérience de la vie lui faisait entremêler de maximes morales les satires qu'il lançait contre la société. J'aimais surtout à le faire parler sur la philosophie et sur la poésioi afin de voir comment un homme privé d'éducation classique pouvût se rendre compte des procédés de Tintelligence. Doué d'une éloquence intarissable, il causait de toutes choses, mêlant les paradoxes aux vérités, Jugeant les écrivains et les hommes politiques» racontant sans cesse les événements de sa vie et sautant d'un sujet à un aam, sans q«e je songeasse k me plaindre du défaut de traesltîeii* En ,me 'Souvenant

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da charme de ces entretiens, je pense que la nature deyrait bien, puisqu'il loi faut une certaine somme de morialité, enleter de la terre tant de créatures inutiles on stupides qui Tencombrent, et prolonger à leurs dé* pens l'existence des grands bonimes pcn^ dant deux on trois générations. Mais les plaintes lent inutiles : le monde n*est qn*uft vaste cimetière où les hommes toMbent tonr à tour frappés par la mort, soit quftls aient tégété comme de tils animaux^ soit qu'ils aient rempli une noble tâche, et le torrent de l'oubli les entraîne ters le néant^ laissant à peine surnager quelques noms»

qui disparaiiront k leur tonr, quand la terre , efie-mème vem venir son heure et se dispereert dans l'espace.

Malheureusement, ces promenades char«> manies dénient peu durer. Béranger, eon* 'stamment assailli par les Tistteurs et les parasites, ne savait comment se préserver d'eux. Judith- faisait bien >8a grcise voix pour défendre la porte ; mais le poète, qui

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anit on faiblo pour ses admiratears, les laissait rentrer par la fenêtre. Gomme il voulait cependant travailler k son Diction* noire hiographique d*ane manière assldoe, il imagina de se retirer à Versailles, rue de l'Orangerie, no 40, en faisant louer Fappartement sous le nom de Judith (mademoiselle Frère). Il Toulnt bien met permettre de le visiter dans cette retraite, où il jouissait avec bonheur de la campagne et de la so-

Qndqnefois j*allais prendre Lamennais; tout le temps que roulait le chemin de fer»

le célèbre écrivain et moi nous disputions avec acharnement sur la philosophie de Thlstoire : Lamennais» qui ne pouvait souflrir la contradiction, entrait en foreur on tombait dans un silence acharné ; mais je m*embarnasais peu de sa mauvaise humeur» et je ranimais la conversation pour tirer un profit inlellectael de ces relations biunres. C'est ^ ce moment q«e j'ai pu juger à fond M. de .

LamcBPato. Jtt8qH*«lors j'avais ressenti pour

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loi cette vagae admiraUon qa*éproiiTent les jeunes gens pour les hommes coiuner^ ; lorsque je Tétudiai de plus près, je vis que c*était un écrinin passionné, mais sans idées*, n est vrai que, pour le juger, j*àvaisun point de comparaison qui lui était très-^éfa« YorablOy car je passais à ce moment tdutes mes soirées avec le philosophe le plus éminent du xix* siècle, Auguste Comte, dont Tathéisme n*est qu'une folie sans liaison avec sa doctrine scientifique, mais ne doit pas empêcher de rendre justice à ses prodigieuses facultés.

Dès notre arrivée à Versailles, Béranger nous emmenait soit dans le parc, soit dans le bois de Satory. Je choisissais pour ttle le silence, me plaisant k voir les deux vieillards s'acheminer c6te à côte, pendant que les arbres agitaient sur leur tète leurs larges ombres. Auprès de Béranger, je rai déjà dit, Lamennais était un autre homme. La douce philosophie du chansonnier, Tinfluence bienfaisante de la nature le transforttait ; il ou-

lOS LA LISBTTB

bliaH son rôle de fiévreux pamphlétaire^ et «m regtrd prenait une expression dTnn myiUdsme étrange. C'était le Lamennais atone qni renaissait alors en lui^ le Lamennais fait pour ûmer et penser, et non Tathlète santage qni évaporait sa force en inutiles clameurs, c Vois, me disais -je en marchant derrière mes deux amis, combien rhommeet la nature diffèrent ; la vieillesse a ilétri ceux-ci de sa main pesante, elle a couvert leur front de rides et obscurci leur regard, tandis qu'elle, an contraire, est toujours jeune et belle; plus heureux que l'homme, Tarbre retrouve sa fraîcheur avec chaque printemps; lors même qu*îl va .mourir, il est beau encore. Mais aussi la nature Mit toujours une même voie; ces transformations se répètent impassibles sans subir de changement dans le cours des siècles, tandis que Thomme, cette créature faible et misérable, bouleverse à son ^é les gouvernements ei les empires; la plus violente éruption n'Aboutît qu*à jeter dans la mer

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quelques quintaux de lave» pendant qn^nne ligne d*an Lutberou d*un Lamennais change la face du monde. »

Béraoger revint bienlôt à Paris, en dépit de son Dictionnaire biographique, et la térité est qu*on n*a rien perdu, en ne possédant pas un semblable ouvrage ; car dès Tannée 1 856, c'est-à-dire un an avant sa mort, [Illustre ehansonnier avait déjà la tête un peu en désordre, et il est impossible que ses manuscrits n'aient pas offert la trace de ce dérangement intellectuel.

Mademoiselle Juditb fut plus ferme"; elle garda sa tête jtt8qu*au bout, menant toujours

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la maison de Béranger, mais n'ayant plos qne quelques amies, parmi lesquelles je ci« terai madame Dobois d'Àvesnes, madame Falienberg, madame Redoaté, dont le gendre est attaché k la yénerie de rËmpereor, et mon excellente mère.

Noos possédons le seul portrait qui existe de la promise de Robespierre, mademoiselle Éléonore du Play. Mademoiselle Judith ayant exprimé le désir de voir ce tableau, ne Toulut pas me donner la peine de le transporter ; c*est ainsi qu'elle se lia ayec ma mère, en lui rendant visite. Toutes deux ayaient d'ailleurs le même esprit yoltairien. Ma mère yint à son tour à Passy, et comme elle brodait fort habilement, ce fut son prif ilége d^offrir tous les ans à Béranger une calotte grecque pour sa fête, attention que Judith reconnaissait par des paroles affectueuses.

La compagne du chansonnier avait beaucoup de finesse, et étudiait les moindres nuances de Tintérieur. Lorsque je fus

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ekargé, en 4865, d*oflrir à Béranger Talbun hongrois, publié à P^t par M. Kerlbeny, eo annonçint au chansonnier qa'il était populaire dans tonte la terre magyare, je le tronTai cfattei maayaise hnmeur, deux Jours après mon offrande, et fentrai cha Judith pour m*éelairer.

c — Vous VvfeË flehé sans le Touloir, me di^elle. Bien qu'il ne sache pas Fallemand, en parcourant les notes deTalbum hongrois, il a aperçu, en caractères gothiques, le nom de Hugo, ceUii de Lamartine, celui de Barbier, et il n'a pas tu le sien.

« -—C'est une rencontre fortuite, répon« dîi-je; Béranger est aussi connu en Hongne qu'en France, car la Hongrie possède, ayant toute chose, le sentiment national; elle a de pUis^ comme la France, uu c6té jovial dans le caractère, et aime mieux la verTO facile des courtes poésies que le galimatias sublime des riiéteifrs. i^

Traduites eo langue magyare par plusieurs boitiBies de talent, les • principales chansons

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de BéniDger ont .péttétré dams le «ein de la nation, ob elles ont éveillé^des écbos sym'patbiqoes.

Un écriyain hongrois, Jean Yajda, a adressé, en 4849, à Béranger un chant politique dans lequel il l'invite h Tenir vitre sur le sol magyar, le seul qui connût encore la liberté. D'autres poètes du même pays ont honoré Béranger d'une manière différrate^ en s'inspirant de ses poésies, non pour le fond des idées, maïs pour les procédés de composition. Parmi les œuvres d* Alexandre Petocfi, tué k Page de vingt-six ans en combattant les Russes, et Fun des plus grands poètes du XIX* siècle, on trouve des chansond composées dans la manière de Béranger.

Tous ces témoignages, mis sous lès yeux du célèbre chansonnier, «armèrent Judith, qui avait une susceptibilité é^ale à cdle de Béranger.

On se demande pourquoi Bérabgeri <tui la respectait autant qu'il Taîmait, et qui, par un sentiment de convenance ^ ne la tu**

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loyâit jamais, ne répoas» pas dans les derniers temps de sa vie. Sans doute il craignadt que ce thème : Béranger est marié, ne fournit un sujet d'inspiration trop abondant aux chansonniers; mais la profonde estime qu'il nni pour sa compagne, estime visible aux yeux detouSy est attestjâe publiquement par une lettre an directeur de VAsiWtJbUe nationale, journal qui avait prjâtendu que Béranger venait de se marier :

A UoDsieiir le Rédacteur en chef de VAuexifibUe naiionaXe.

« Ifonsieur,

« Vous avex l'oligeanoe de m*envoyer votre journal depuis le 1«v juin; mais je dois an hasard de lire TOtre numéro du 30 mai.

c On y assure que je viens de me marier^ que j'ai épousé ma servante, et qne tont Pasi^ a été rheureux témoin de la noce.

« Panni toutes les nouvelles fausses qui enrichissent nos journaux, if n'en est pas

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4|ut ait pu me surprendre plus que ceUe-U.

Si Tarticle n'intéressait que moi, je laisseras courir cette nouyelle, même à Passyt qui ne se doute guère du plaisir que lui a .

procuré oe prétendu mariage m exiremii»

<K Mais il faut que vous le sachiez, monsieur, la person&e que votre collaborateur désigne comme ma servante, et dont il donne même le nom, ce qui ajoute àrinconvenance d'une telle fable, est une amie dé ma première jeunesse, à qui je dois de la reconnaissance. V\u% favorisée que moi par sa position de famille, il y a cloquante ans qtt*elle rendait à ma pauvreté bien des petits services d'aigent. Pour me rendre service encore* lorsque tous deux nous touchions k la soizanlaine, elle voulut bien se charger de tenir mon premier ménage, que ma forçait de prendre une tante infinne dont je voulais soigner la vieillesse.

« Vieux amis qui ne nous étions jamais perdus de vue, nous ne nous doutions guère alors que nos cent seize ans tennis sous le

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même toit fciiniiraient matière aux médi* sauces du feailleton, et la vieille demoiselle était loin de penser^ tonte modeste qu'elle est^ qu'en la Toyant établir autour de moi une économie indispensable à tous deux, on la prendrait pour la servante du logis, ce qui, après tout, n*eùt blessé ni ses sentiments démocratiques ni les miens.

« Je ne croyais, quant à moi, son nom connu que de nos amis commîtes et de quelques indigents. Grâce à votre collaborateur, monsieur, ce nom est arrivé aux oreilles du public; c'est pourquoi je suis contraint de faire connaître celle qui le porte.

c Vous jugeres donc, je Tespère, l'insertion de ma lettre juste et nécessaire pour détruire l'effet d*un article que je regrette de n'avoir pas connu plus tôt. Je ne me plains pas de Tesprit qui Ta dicté en ce qui me touche ; mais je crois de mon devoir d*apprendre à vos lecteurs que ma vieille amie a toujours eu trop de bon sens pour avoir désiré Jamais d'être la femme d'un

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pauvre fou qui a mis son bonheur en chansons et livré sa vie à la discrétion des journalistes.

< D'après différentes anecdotes inventées sur mon compte, et aussi vraisemblables que celle de mon prétendu mariage, je conclus, monsieur, qu'il y a de ma faute dans tout cela.

< Malgré mon amour de la retraite, le désir d'obliger m*a fait recevoir trop de visiteurs. Jusqu'à ce que la délicatesse et le bon goût empêchent de franchir les murs dont la loi, dit-on, entoure la vie privée, il nous faut, je le vois, fermer bien notre porte. Désormais, je vais mettre un verrou à la mienne, et j^aurai l'obligation d'un peu plus de repos à votre spirituel feuilletoniste.

« Remerciei-le donc de ma part, monsieur, et recevez, je vous prie, l'assurance de ma considération distinguée.

« Votre très-humble serviteur.

« Biiujiau.

« Pasiy, 5 loin 1848. »

DB BBRANaBR. 113

Tourmentée depuis longtemps d'un sqnir* rhe, mademoiselle Judith commença à languir au mois de mars 4857, et mourut le 8 avril de la même année. Elle avait alors quatre-vingts ans. Elle s'en alla comme elle avait vécu, c'est-à-dire en philosophe, sans vouloir accueillir un prêtre. Béranger, déjà très-malade, raccompagna jusqu'à Téglise, non jusqu'au Père-Lachaise, car ses forces le trahirent.

Mademoiselle Judith Frère laissa à Béranger, par testament, tout ce qu'elle possédait, en le chargeant seulement de distribuer quelques souvenirs aux amies de sa jeunesse : madame Yernet eut une broche d'émail bleu et or ; madame Dubois, une bague en diamant ; madame Falkenberg, une cafetière d^argent ; madame Redouté, sa cousine ger^ maine, une tabatière d'or ; mesdemoiselles Dubois, la garde^robe de Judith.

Mademoiselle Judith a peu écrit. Nous avons vainement cherché à nous procurer quelque lettre d'elle qui pût éclairer diffé-

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rente» meoimmem ; il est trai qtf elle â^ait iméffél à Ura éIflCTète, et janaik elle ne parkit ées événeftieBts de sa longue car.

rièrev ni <i« eeHe^de Béranger.

Uiiai|Mrso«i» d%ne de foi nous a assuré aiMÎB tu» «ne lettre dans hqnelTe Béranger éerit k^MUtli en- la tutoyant, et Itiî conseille! d*aocepier tathm parti qui se présentait pour elle;* maît Judith, fidèle U son amour pour Béranger, refusa de se

Oft m'» assuré égafement qu'un amateur possédai! «M eewespondance écrite par Bénagnr k asademmseHe Judfâi, corrélrpon^ danoa dena vn Wbraîra* amit offert cinq mine fmncsw Si lefidteet wai, il est difficile d'admetue cpe ceM» correspondance ait passé dans ki mmm du premier possesseur, par dea BkOfens réguliers^ Eneiet, eRe devait être dans les nains de Bé^ange#, I qui Judith avait légué tout c» qu^eito porôéd^t, ei^ par aon testament, Béranger otdottna qu'on déiroistt toutes loa ktires, tons les

DX BB&AifQBR. 115

manuscrits ei autres papiers trouvés chez lui à rheure de sa mort.

M. PerrotîOy son éditeur et son légataire universel^ exécuta rigoureusement les volontés du chansonnier. Il détruisit ainsi une correspondance extrêmement précieuse, où figuraient des lettres de Gœthe en français, et de toutes les célébrités qui ont passé en Europe, depuis la première moitié de ce siècle. Si les lettres de Béranger à Judith existent^ comment a-t-on pu les soustraire h Vauto-da-fô ? C'est ce que nous ignorons.

Mademoiselle Judith atait eu trop d'influence sur Béranger, elle avait partagé trop complètement sa yie, elle avait pénétré trop profondément dans son existence, pour ne pas rentratner avec elle dans la tombe.

Trois mois après le décès de sd vieille amie, Béranger mourait aussi, sans tenir à la vie, car la disparition de sa compagne lui avait enlevé tout désir de rester encore sur la terre.

On sait comment Béranger fut regretté

118 LA LXSBTTB

Là nation entière fat frappée au cœur. Je me rappelle encore avoir vu/ rue Sainte- Placide, le lendemain de la mort de Béranger, des hommes et des femmes du peuple assemblés autour d*un joueur d^orgue qui chantait une complainte sur Tillustre chansonnier. Tous pleuraient à chaudes larmes; et pourtant, parmi eus, pas un peut-être n'avait jamais vu Fauteur du Cinq mai. Un chansonnier a dit : a N'a pas qui veut le peuple à son convoi. » En effet, de grands génies s'éteignent sans que la foule les regrette, sans qu'elle sache même qu'ils ont existé.

C'est qu'ils écrivent ppur la gloif» de ieiur propre intelUgei^c^, tandis qn^ Béranger ^tait dévoué» avjtint t«ut| à là nation, ^9 dans la nation, au peuple. Gelui-^i donna an cbaiMonnier la seule chose 4ont il disposât, douse heojpefl de iravail, La lendem\n de la mprt de Bérimger, les a^elieis chêmèrent, et U peuple reala autoupé au coin des rues, dans la douleur et dans la coni^ernatioQ. Depuis lor«, les regiotf n'ont

D^ 3^RANQBR. li^

|)as ccissé;, concuii^ on j|e yoit par ie nom de Bér^QierdoPRé^difér^t^Ueux dm» Paris, m msf^nt sur d99 «alkis ^i sweat à des rémiionsjpjiÇiUifis.

MadJÇWioi9e^^ Judith , Ja iCompagwB 4?

lMi:^i^jr, a &it moioK de brvût 9ur la ierm £Uq a i^^sé sans qtt*Dii<3-iQ^ip4jL4id9 r^phercher ^fl caractère , #t je çrpis être le sçu| poète français qui ait mwé sqo non j^c^w du chapsonnier^ çnlui eonsiM^rj^ot gue]qa93 vers :

Henri fat le premier qui déploya son aile ;

Après lui, Lamennais Voolat savoir s'il est one terre noorelle

Oii règne enfin la paii.

4vditb partit ))ieQtdt. Béranger, gan9 t'a^esdre,

Et, vaincu par sa mort, Ton cœur découragé ne voulut rien entendre,

Ta cessas d'être fort.

Ton esprit robuste atUié ioê fa toMbe

Ne langiiit fag^lMigtenii, Et tu t'ea toi vers elle, ainsi qu'ine Mloabe

Ôii QlMrdie le printemps ^

130 LA LI8BTTB

n eit Yrai que si l'on n*a pas consacré de biographie particulière à la pauvre Judith, si elle a dû se contenter de quelques mots bienveillants écrits par Lamartine, en revanche la popularité n*a pas manqué à la Lisette de Béranger. On a fait un vaudeville sur un personnage imaginaire, et un chansonnier connu, Frédéric Bérat, qui t>btint, par la protection de Béranger, un petit emploi dans la compagnie du gaz, crut prouver convenablement sa reconnaissance en écrivant la Liiette de Béranger, chanson dans laquelle il suppose, conformément aux données de la Bonne Vieille, que Lisette a survécu au chansonnier.

Jusqu'ici, il n*y a rien à dire, mais faîtes attention au dernier couplet :

Un jdor, enfimte, dans ce filage, Un marcband d'images, passant, Me proposa (Dieu l'envoyait, je gage) De Béranger nn portrait ressemblant.

J'aurais donné jusqu'à mes tourterelles :

Ces traits chéris, je les ?ois tons les jours.

DB BBRARaEB. 131

Hier, encor, de pervenches noavelleg, De £rai8 lUas, j'ai fleuri mes amours.

Ce n*est pas la poésie que nous attaquons dans ce couplet, car personne ne s^attend à rencontrer un chef-d*œuvre dans une chanson des rues, mais il faut un grand degré d'inintelligence, pour supposer que la Lisette de Déranger, celle qu'il honora d*un tendre amour, à laquelle il consacra sa célébrité, attendait, pour posséder le portrait de Béranger, portrait répandu en France à cent mille exemplaires, qu'un colporteur passât dans son yillage, et lui Yendlt une image coloriée en rouge et en bleu comme les estampes d'Êpinal !

Voilà ce que devient la poésie populaire entre les mains de ceux qui, n^ayant pas reçu une éducation complète, ont cependant perdu rinstinct auquel le peuple doit tant de compositions charmantes. Il faut, pour la poésie, ou un géoie primesautier qui se môle atec la nation en épousant exclusive-

19li LA LISBttS »É BBÈAHGBa.

meni se» iaipressicro». oiu ui>6 intdtfigence large, fécondée par anc^ tâ^te érudition . Tout Tentre-deux ne yaut rien, et c*est pourquoi la plupart de nos chansons popukireft sont si médiocse», Henfeosement, les inauf ais Ters passent^ tandis que les bons subsistent toujounk Ceux de Béranger n'auront pas le seul ai»ntage de rimmortalité du géfiiei et contribueront à éternise* le caractère du poète. Dans notre chansonnier, ce n^est pas Tartisle seul qui persiste, c'est Béranger tout entier : il est immortel, et Judith est immortelle aussi.

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