EXPOSÉ SOMMAIRE
DE l'invention DE LA
^VANT de nous occuper de ce que fut la lithographie à Rouen, il nous paraît lofgique de consacrer quelques lignes à cette invention qui appartient en propre à notre époque. Il ne sera pas d'ailleurs sans intérêt de prendre cet art à son origine et de suivre ses différents développements jusqu'au moment où il fit son apparition dans la patrie de Géricault. Dès que nous trouverons la presse lithographique installée et fonctionnant à Rouen, nous localiserons, pour ainsi dire, notre travail ; toutes nos recherches et toutes nos appréciations se concentreront sur les artistes normands ou
étrangers qui firent paraître dans notre cité les compositions que leur crayon ou leur plume avait tracées sur la pierre. Quand nous aurons dit que notre intention est d'étudier Fart de la lithographie à Rouen au seul point de vue artistique et de laisser complètement de côté les rapports de cette branche de Timprimerleavec l'industrie ou les services qu'elle a pu rendre au commerce, le lecteur sera entièrement au courant du but que nous nous sommes proposé d'atteindre en écrivant les pages qui suivent.
Tout le monde sait que Senefelder est l'inventeur de la lithographie, mais ce que l'on ne sait point, ou ce que l'on sait moins, c'est l'histoire assez curieuse de toutes les vicissitudes qui présidèrent à la naissance de cet art et des tâtonnements successifs auxquels dut se livrer le chercheur allemand depuis ses premiers essais jusqu'au jour où une circonstance fortuite lui révéla le secret de la découverte qui devait faire sa gloire.
Senefelder a pris lui-même la peine de nous faire l'histoire de son invention et d'en professer la théorie et la pratique dans un livre intitulé: La Lithographie, paru en 1 8 1 9, à Paris, chez Treuttel et Wûrtz, libraires. Ce volume, accompagné d'un album destiné à faciliter l'intelligence des procédés dévoilés dans le texte, est la source à laquelle nous avons puisé les documents au moyen desquels nous allons esquisser rapidement les phases de la naissance de la lithographie.
Aloys Senefelder s'était livré à l'art dramatique pendant sa jeunesse et avait même été chanteur au Théâtre Royal de Munich. Il paraît que, non content d'interpréter les œuvres des autres, il avait voulu devenir auteur à son tour. A cet effet, il avait composé une pièce de théâtre et l'avait fait imprimer, ce qui l'avait mis au courant des procédés de la typographie. Mais bientôt l'appétit lui vint en mangeant;
il avait composé une pièce, il voulut en écrire et en écrivit d'autres en effet. Là surgirent les difficultés; ce n'était rien que d'être auteur, il fallait faire imprimer ses œuvres. On peut trouver, quand on a une modique fortune (et c'était le cas de Senefelder), l'argent nécessaire pour mettre au jour son premier manuscrit ; mais, quand le bagage littéraire grossit, les dépenses d'impression s'augmentent dans une proportion désespérante. Notre auteur, « doué d'un esprit « inventif peu commun, persévéï'ant par caractère et 1 animé par le désir de l'indépendance » (ce sont ses propres paroles), voulut trouver un biais qui lui permît d'imprimer lui-même ses ouvrages en se passant des autorisations nécessaires et des intermédiaires onéreux.
Après avoir imaginé une espèce de stéréotypage sur la cire à cacheter et sur le bois qu'il dut abandonner à cause de son prix de revient, il se livra à des essais d'écriture sur le cuivre ; là encore, il rencontra de nouveaux écueils ; les corrections ne se faisaient qu'avec peine ainsi que l'effaçage et le repolissage des planches. Le seul résultat sérieux que donna cet essai fut l'invention de l'encre chimique qui devint plus tard, après avoir subi quelques modifications, l'encre lithographique.
Senefelder se souvint alors qu'il avait entendu dire que Ton pouvait graver à l'eau forte sur la pierre aussi bien que sur le cuivre et le fer, et aussitôt il se mit en campagne pour trouver cette nouvelle pierre philosophale. Il n'eut pas grand chemin à faire, car il la rencontra à Munich même où l'on s'en servait pour carreler les appartements ; c'était la pierre dite de Solenhofen.
Il ne l'utilisa d'abord que pour s'exercer à écrire et graver à l'eau forte. Ses essais d'écriture réussirent si bien que l'idée lui vint de se servir de ces pierres pour l'impression; mais le hasard le mit bientôt sur la piste d'un autre
procédé qui au moins était nouveau et, à ce titre, devait le préoccuper davantage. En effet, jusqu'à ce jour, il n'avait fait que de la gravure en creux sur pierre, mode d'impression qui était déjà connu, lorsque, un beau matin, une circonstance imprévue lui fit découvrir la gravure en relief sur pierre; laissons-le d'ailleurs raconter lui-même cet incident:
a Je venais de dégrossir une planche de pierre pour y « passer ensuite le mastic et continuer mes essais d'écriture « à rebours, lorsque ma mère vint me dire de lui écrire le « mémoire du linge qu'elle allait faire laver; la blanchis- « seuse attendait impatiemment, tandis que nous cherce chions inutilement un morceau de papier blanc. Le « hasard voulut que ma provision se trouvât épuisée par « mes épreuves, et mon encre ordinaire desséchée. Comme « il n'y avait alors personne à la maison qui pût aller « quérir ce qui nous était nécessaire, je pris mon parti et « j'écrivis le mémoire sur la pierre que je venais de « débrutir, en me servant à cet effet de mon encre composée « de cire, de savon et de noir de fumée, dans l'intention « de le copier lorsqu'on m'aurait apporté du papier. Quand « je voulus essuyer ce que je venais d'écrire, il me vint tout « d'un coup ridée de voir ce que deviendraient les lettres « que j'avais tracées avec mon encre à la cire, en enduisant « la planche d'eau-forte, et aussi d'essayer si je ne pourrais « pas les noircir comme l'on noircit les caractères de « l'imprimerie ou de la taille de bois, pour ensuite les « imprimer. Les essais que j'avais déjà faits pour graver à « l'eau-forte, m'avaient fait connaître l'action de ce mor- « dant relativement à la profondeur et à l'épaisseur des « traits, ce qui me fît présumer que je ne pourrais pas « donner beaucoup de relief à ces lettres. Cependant,
« comme j'avais écrit assez gros pour que Teau-forte ne « rongeât pas à Tinstant les caractères, je me mis vite à « Tessai. Je mêlai une partie d'eau-forte avec dix parties ce d'eau, et je versai ce mélange sur la planche écrite; il y « resta cinq minutes à la hauteur de deux pouces. J'avais « eu la précaution d'entourer la planche de cire, comme « le font les graveurs en taille douce, afin qu'il ne se « répandît point. J'examinai alors l'effet opéré par l'eau- « forte, et je trouvai que les lettres avaient acquis un relief « à peu près d'un quart de ligne, de manière qu'elles « avaient l'épaisseur d'une carte. Quelques traits qui, sans « doute, avaient été écrits trop fins, ou qui n'avaient pas « pris assez d'encre, étaient endommagés en plusieurs « endroits. Les autres n'avaient perdu qu'une partie imper- « ceptible, et presque nulle, de leur largeur, en comparaison « de leur relief, ce qui me donna l'espérance fondée, qu'une « écriture bien tracée , et surtout en caractères moulés « comme ceux de l'imprimerie, dans lesquels il n'y a que « peu de traits délicats , pourrait avoir encore plus de « relief. »
Il obtint ainsi les lettres en relief dont l'encrage finit par se faire à merveille au moyen d'un tampon, qui n'était autre qu'un couvercle de boîte en bois très-uni, recouvert de drap fin. Cette découverte fut, sans plus tarder, utilisée pour l'impression des notes de musique ; et, en 1 796, Senefelder créa, avec un sieur Gleissner musicien de la cour de Bavière, un atelier d'imprimerie musicale qui fut la première imprimerie lithographique. Pour l'exploitation de cet établissement, plusieurs sortes de presses furent imaginées, et notamment la presse à branches qui, depuis, n'a fait que subir quelques perfectionnements.
La méthode en relief, qui avait triomphé de la méthode
en creux, dut elle-même bientôt céder la place à un nouveau procédé, qui n'est autre que la lithographie dans la véritable acception du mot, et telle qu'elle se pratique encore aujourd'hui.
Senefelder, par suite du départ de ses ouvriers et d'une maladie de M. Gleissner, se trouva forcé d'écrire sur pierre, en caractères italiques, un livre de prières pour les écoles. Peu habitué à ce genre de travail, il chercha un moyen de triompher de son inexpérience.
Voici comment il fut découvert :
« J'avais déjà, dit-il, trouvé par hasard que, lorsqu'on a écrivait sur du papier avec un bon crayon anglais, qu'on « le mouillait, qu'on l'appliquait ensuite sur une pierre « bien polie, et qu'on le soumettait à l'action d'une presse tt bien tendue, les caractères écrits au crayon restaient dis- « tinctement marqués sur la pierre. »
Partant de cette découverte, en apportant quelques modifications dans la composition de l'encre et dans la dissolution qui servait au trempage du papier, il arriva à tirer des épreuves directement du papier sur le papier et sans pierre; mais ces essais ne pouvaient se faire que dans une mesure restreinte, car, à la moindre négligence de l'ouvrier, le papier se déchirait en morceaux. Delà, nécessité de remplacer le papier par une matière plus solide ; Senefelder pensa immédiatement aux planches de pierre, mais il fallait « les a préparer de façon qu'elles ne prissent la couleur qu'aux « endroits marqués par l'encre grasse, et non dans les places a humides. » La pierre calcaire de Solenhofen fut employée et donna le meilleur résultat, grâce à l'attraction « très-forte « qu'elle a pour les corps gras, lesquels la pénètrent si pro- « fondement, que souvent il est impossible, même en la
« dégrossissant beaucoup, d'en faire disparaître les traces. » Enfin, d'essais en essais, de tâtonnements en tâtonnements, Timprimerie chimique, c'est-à-dire la lithographie fut définitivement inventée et les premières épreuves ne tardèrent pas à être tirées sur les presses d'un sieur André, éditeur de musique, qui avait fondé à Offenbach une imprimerie musicale.
Restait à exploiter la nouvelle invention. En 1800, Senefelder, qui avait obtenu en 1799 un privilège de Maximilien-Joseph, roi de Bavière, se rend à Londres pour prendre un brevet d'invention pour M. André. En 1802, ce dernier envoie son frère à Paris dans le même but. Les deux brevets furent obtenus, mais les établissements fondés dans ces deux villes ne prospérèrent point.
Dans le même temps, Senefelder fondait avec le sieur Gleissner une imprimerie lithographique à Vienne, en Autriche, où on lui avait accordé un privilège exclusif qu'il vendit en 1806. L'amélioration de la découverte se poursuivit sans relâche et, de retour à Munich, l'inventeur s'associa avec le baron d'Aretin et Gleissner pour Texploitation en cette ville d'un atelier lithographique, d'où sortirent en grand nombre des ouvriers qui allèrent répandre le nouvel art sur tout le continent. Les premières productions lithographiques furent des fac-similé de dessins d'Albert Durer, exécutés en 1 5 1 5 pour le livre de prières de l'Archiduc de Bavière. Le grand peintre allemand eut donc la gloire d'inaugurer, en 1 808, les presses lithographiques installées à Munich. C'était de droit.
Nous devons ajouter toutefois qu'en France, dès 1 804, le peintre Bergeret avait fait des essais dans une imprimerie lithographique installée à Paris, rue Saint-Sébastien, n" 24. Trois ans plus tard, en 1807, l'architecte Baltard, qui avait acheté de M. André le secret de la lithographie, fit au trait
quelques paysages; mais, ses tentatives n'ayant pas réussi, il les abandonna bientôt.
Il nous faut arriver maintenant à l'année 1 8 16 pour trouver en France une exploitation sérieuse de la lithographie. Jusque-là, on avait bien imprimé quelques pièces, mais sans pouvoir triompher sérieusement de toutes les difficultés qui accompagnent la mise en pratique d'une invention récente. Les vicissitudes, qu'eurent à subir les artisans et les artistes qni s'étaient voués à la propagation du nouvel art,avaient triomphé de leur bonne volonté et les avaient réduits à abandonner leur entreprise.
Godefroy Engelmann et le comte de Lasteyrie fondèrent une imprimerie lithographique à Mulhouse et envoyèrent, en 1816, à l'Académie Royale des Beaux- Arts de Paris des épreuves sorties de leurs presses. Cette compagnie accueillit avec faveur la communication qui lui fut faite et nomma une Commission chargée de lui faire un rapport sur les avantages du nouveau mode d'impression.
MM. Boucher-Desnoyers, Guérinet Regnault, membres désignés par l'Institut pour donner leur opinion sur les produits lithographiques de M. Engelmann, voulurent se rendre un compte exact de cette invention et de ses procédés. Pour cela, ils adoptèrent le parti le plus simple et se mirent eux-mêmes à prendre le crayon lithographique. Les résultats obtenus furent favorables, si nous en croyons les quatre planches que le peintre Guérin lithographia à cet effet, et qui "sont les seules compositions dessinées par lui sur la pierre de Munich.
Dès lors, l'invention de Senefelder conquit son droit de cité à Paris et Horace Vernet lui délivra un brevet de bourgeoisie en crayonnant un petit Napoléon à cheval daté de
Le branle était donné, l'essor fut rapide. Horace Vernet
ne fut pas le seul à user du nouveau procédé. Carie Vernet, son père, l'employa pour répandre dans le public ses études de chevaux, ses croquis de chasses et ses caricatures. Géricault s'en servit pour mettre au jour ses compositions si recherchées aujourd'hui. Ouvrons ici une parenthèse pour féliciter notre ville d'avoir acquis récemment Tœuvre lithographie de notre célèbre compatriote et pour exprimer l'espoir que cette acquisition sera suivie de beaucoup d'autres. Enfin Charlet, avec le concours de MM. Gihaut frères^ vint populariser, pour ainsi parler, la lithographie en faisant paraître toute cette série de pièces militaires, de costumes de la grande armée, de croquis, de fantaisies et de griffonnements qui eurent tant de succès dans toutes les classes de la société. Ce fut lui qui porta à son dernier degré de perfection l'art de dessiner à la plume sur la pierre et nous n'en voulons pour preuve que toute la suite qu'il composa pour TEcole Polytechnique où il professait le dessin avec autant de talent que de patriotisme.
En présence d'un pareil succès, il ne tarda pas à se fonder à Paris une foule d'imprimeries lithographiques. MM. Motte, Feillet, Lemercier, Demanne, Villain, Delpech, Bry, Noël, Gaugain, Martinet, pour ne citer que les principaux, rivalisèrent à qui tirerait le mieux les compositions de nos artistes et à qui publierait les plus belles épreuves. C'est assez dire que la perfection ne se fit pas attendre. Aussi toute la vaillante phalange de notre école artistique de i83oetdes années suivantes fit-elle bon accueil aux nouveaux procééiés ! Delacroix, Bonington, Ingres, les Isabey, Roqueplan, Eugène Lamy, Ary Scheffer et une foule d'autres talents vinrent apporter leur brillant concours et prouver quelles ressources énormes l'art pouvait tirer de la découverte de Senefelder.
Maintenant que nous avons parcouru les différentes pé-
riodes d'enfantement de la lithographie, et que nous avons esquissé rapidement la marche ascensionnelle que suivit cet art depuis sa naissance jusqu'à son apogée, il nous faut rentrer dans la partie spéciale du sujet que nous avons voulu traiter et nous occuper particulièrement de Tintroduction de la lithographie à Rouen, des développements qu'elle y a pris, des imprimeurs qui l'ont exploitée et surtout des artistes qui Pont employée comme moyen de traduire leurs conceptions. Ainsi que nous l'avons annoncé au commencement de ce travail, le côté artistique nous préoccupera seul et nous laisserons impitoyablement de côté tout ce qui pourra se rattacher aux applications industrielles de cette invention.
Pour plus de clarté et afin d'apporter un classement raisonné dans cette étude, nous partagerons l'histoire de la lithographie dans notre ville en deux périodes : La première comprendra tous les artistes qui ont travaillé de 1 8 1 9 à i833 environ, et la deuxième, tous ceux qui ont fait paraître leurs œuvres de i833 jusqu'en 1860.
Ceci posé, voyons comment la lithographie fit son entrée dans la Capitale Normande et comment elle s'y installa.