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UN SAINT

Essai de lithographie artistique à l’atelier de Senefelder, vers 1S00.

Non complètement, suivant que nous l’allons dire, car les Français se montrèrent dès le principe les

plus intéressés à la découverte. Si, dans le courant de 1806, un aide de camp du maréchal Berthier s’amuse à crayonner sur pierre dans l’atelier de Senefelder, à Munich, c’est, en Angleterre, un prince français qui le devait comprendre et recevoir de lui les éléments de l’art nouveau. Voici un renseignement inédit et que les historiens de la lithographie n’ont pas connu ; il vaut qu’on le note pour la curiosité.

Au moment de la Révolution, les trois fils de Philippe-Égalité, duc d'Orléans, s’étaient enrôlés dans les armées françaises. A Jemmapes et à Valmy, le futur roi de France Louis-Philippe et son frère cadet Antoine- Philippe, duc de Montpensier, l'un officier général, l’autre aide de camp, avaient contribué au succès des armes françaises. Depuis, le duc de Montpensier, arrêté à Nice le 8 avril 1793, avait été interné à Marseille où on le retint jusqu’en 1796. Élargi vers ce temps, il avait d’abord rejoint son frère aîné en Amérique, et, après de nombreux voyages, était venu se fixer en Angleterre, à Twickenbam dans le Middlesex, non loin d’Hampton-Court. Ce fut là, dit une notice placée en tête de ses Mémoires publiés en 1834, qu’il passa son temps dans la société des littérateurs et des artistes, loin de la politique et de ses gênes, au milieu de sa famille, laquelle réunissait alors Louis-Philippe, duc d’Orléans, et le duc de Beaujolais, ses frères.

Il y a fort à penser qu’Aloys Senefelder, passé en Angleterre dans le courant de 1800, fut mis en rapport avec le prince, curieux d’inventions nouvelles et fort épris de tentatives artistiques. L’histoire ne dit pas que Philippe André, le Français, fût de la clientèle ordi-

naire du prince, mais est-ce beaucoup s’avancer que de le supposer? Qu’il en soit d’une raison ou d’une autre, un fait reste acquis, c’est que le duc de Montpensier, dessinateur habile, a laissé plusieurs lithographies datées de i8o5 et de 1806, et que ces incunables incon-

LOUIS-PHILIPPE, DUC D'ORLEANS ET ANTOINE-PHILIPPE D'ORLEANS,' DUC DE MONTPENSIER. Lithographie par le duc de Montpensier^ en 1805.

testés, sont, pour l’instant, conservés au Cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale, parmi les œuvres mêlées d’amateurs de marque.

La première de ces estampes représente deux jeunes hommes de profil, se faisant vis-à-vis, traités assez crânement au crayon gras, et laissant entrevoir dans le

travail le grenu de la pierre. Elle est signée A. -P. d’O. fecit, i8o5. A force de comparaisons, nous sommes arrivé à établir que le personnage de gauche, portant perruque à queue et favoris, n’était autre que le futur Louis-Philippe 1 et que son pendant montrait Fauteur de la lithographie lui-même, Antoine-Philippe, duc de Montpensier. La preuve s’en trouve dans le portrait de ce dernier depuis publié par Vignères, et qui reproduit fort exactement le modèle lithographié 2. A l’intérêt artistique , cette pièce joint donc une importance historique considérable, car les portraits des princes exilés sont rares, et nous avouons n’avoir jamais rencontré ailleurs Louis-Philippe coiffé de la perruque à queue du Directoire.

Le prince-artiste ne s’en était point tenu là dans ses essais. Il y avait longtemps que Senefelder, découragé, s’en était retourné à Munich, longtemps aussi que Philippe André avait abandonné la partie à Londres, quand le duc de Montpensier s’amusait encore à crayonner sur pierre un portrait de femme daté de 1806, et deux paysages, — d’ailleurs très médiocres, — avec ces légendes : Chaucer’s tower near Benham, et Ben ham > représentant l’un une tour ruinée, l’autre un cottage dans un parc. Au bas de chacun se lit la signature A. -P. d'O. fecit , 1806. Jusqu’à nouvel ordre et sauf trouvaille nouvelle, le portrait des deux princes,

1, Le dessin original sur papier est aujourd’hui à Chantilly, chez Msr le duc d’Aumale.

2. Une des épreuves de la Bibliothèque nationale porte cette mention que le portrait avait été dessiné parle prince lui-même (Ef. 269 b.; œuvres d’Henriquel-Dupont). Cette affirmation est corroborée par le dessin de Chantilly.

daté de i8o5, reste pour Part de Senefelder, — révérence gardée, ■ — un peu ce que le Saint Christophe de

MADAME ADÉLAÏDE, SOEUR DE LOUIS-PHILIPPE, Lithographie par le duc de Montpensier en 1806.

lord Spencer (1423) est pour la taille sur bois, ou la Paix de Maso Finiguerra pour la gravure en creux,

l’incunable à date certaine, indiscutable, antérieure d’un an au Cosaque dessiné par Lejeune dans l’atelier de l’inventeur, à Munich.

On pourrait même ajouter que sincèrement, au point de vue artistique, la tentative du duc de Montpensier a le pas sur les précédents croquis de Senefelder. On le sent très inexpérimenté dans le procédé, mais il a le dessin. Le portrait de femme, encore qu’un peu mou et fort semblable à une contre-épreuve, note une indéniable habileté de main. En ce qui touche aux paysages, le grenu et le mauvais poli de la pierre gênent un peu; on retrouvera longtemps encore ces défauts dans les œuvres pareilles des Allemands ou de Vivant Denon. La formule définitive ne s’était point dégagée qui devait ultérieurement traiter la pierre lithographique à la façon des planches de cuivre et les rendre polies comme le verre.

Tandis qu’Aloys Senefelder tentait la fortune en Angleterre, un autre frère de son ancien associé d’Offenbach, Frédéric André, était venu s’établir à Paris. Même il y eut chez nous cette injustice que, durant quelques années, André fut regardé comme l’inventeur deT’écriture sur pierre. Celui-ci n’était d’ailleurs installé en France que dans l’intention seulement de vendre les partitions musicales obtenues par le moyen de la lithographie. Le brevet avait été pris à son nom en 1802, il avait créé un atelier, formé des élèves, bien éloigné assurément de soupçonner la fortune ultérieure de la trouvaille. André faisait plus : il détournait ses artistes calligraphes du dessin et du croquis comme d’une chose, inutile et impossible en l’espèce. Aussi bien le

temps n’était- il point aux petits arts de traduction; le maître David écrasait la gravure de son hautain mépris; à grand’peine la taille-douce trouvait-elle grâce. L’entreprise d’André périclita très vite et tomba à rien. Deux ans après son établissement à Paris, le marchand

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