PORTRAIT DU GENERAL LEJEUNE
Gravé par Frémy, d’après P. Guérin.
de musique d’Offenbach cédait son atelier à Mme Révillon, et rien aujourd’hui ne subsiste des tentatives d’André. Lui disparu, et Muie Revillon désabusée, nous retrouvons, en 1804, une autre imprimerie lithographique installée, 24, rue Saint-Sébastien. Bergeret, élève de David, composa même pour cette maison un en-tête sur pierre représentant un Mercure , lequel serait la première manifestation de l’art nouveau à Paris.
Puis ce fut tout. Une partie des pierres de Frédéric André passa entre les mains de Duplat, qui rêvait un procédé de taille en relief sur pierre ; l’autre lot échut au comte de Lasteyrie. Mais l’empereur n’avait point compris, et ses conseillers encore moins. Le brevet accordé à Frédéric André n’avait pu être obtenu qu’après de longues et décourageantes démarches. La guerre, pour une fois, allait faire mieux que de mettre à terre des bataillons de jeunes hommes.
C’était en 1806, après Austerlitz. L’armée française occupait la Bavière, et le général Lejeune, aide de camp du maréchal Berthier, passait le temps à visiter la Pinacothèque. « A mon passage à Munich, dit-il, j’allai saluer Maximilien-Joseph, qui prit la peine de me montrer lui-même sa belle galerie de peinture. Me voyant enthousiaste de tous les chefs-d’œuvre qui la composent: « Je ne veux pas vous laisser partir, dit le « roi, sans vous faire admirer une invention vraiment « admirable pour les dessinateurs. » Et il chargea son aide de camp, M. de Poggi, de me. conduire chez les frères Senefelder. Ceux-ci me montrèrent leurs ateliers et m’expliquèrent leurs procédés, qui me parurent si extraordinaires que je ne pus me défendre de leur témoigner à cet égard une espèce d’incrédulité. Alors, apprenant par M. le comte de Poggi que je savais dessiner, ils me prièrent instamment de prendre quelques crayons et une pierre lithographique, et de tracer sur cette pierre un croquis. Je me rendis très volontiers au vœu qu’ils m’exprimaient, et, quoique tout prêt à partir pour Paris, je fis dételer les chevaux de ma voiture, je me mis à dessiner et, au bout d’une
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demi-heure, j’envoyai mon Cosaque aux frères Senefelder. Sur ces entrefaites, le maître d’hôtel chez qui j’étais descendu me servit à dîner. A peine avais-je fini de prendre mon repas, qu’un ouvrier vint en courant m’apporter cent épreuves de ma lithographie. Arrivé à Paris, je présentai mon Cosaque à l’empereur, et je lui fis entrevoir une partie des avantages que pourrait amener avec elle l’introduction en France de l’art nouveau qui avait excité à un si haut degré ma surprise et mon admiration. Bonaparte me recommanda de l’étudier, de le développer et de faire tous mes efforts pour en doter le pays sur lequel la gloire de nos armes répandait alors tant d’éclat. Je parlai de ce projet à Carie Vernet, à David, qui partagèrent mon enthousiasme. M. Denon , directeur des Musées impériaux . fut le seul qui y à cette époque , se montra presque hostile à la lithographie. Je songeais néanmoins à donner un commencement d’exécution à l’idée que j’avais communiquée à l’empereur, lorsqu’un ordre de Sa Majesté m’envoya en Espagne. Mais, à mon retour en France (i 8 1 1), je m’en consolai facilement quand je vis Denon, autrefois si peu favorable à la lithographie, vanter alors les résultats de cet art admirable, et que je trouvai dans son atelier les dames les plus aimables de l’époque, entre autres la comtesse Mollien, exerçant leur talent à dessiner sur pierre de fort gracieux croquis. »
Voici donc les choses nettement établies par le baron Lejeune, lequel n’avait guère intérêt à se hausser dans la circonstance. Les cent épreuves de son Cosaque sont aujourd’hui dispersées; mais, vers 1847, la pierre
originale rapportée par lui de Munich existait encore, et M. N. Joly en avait fait tirer des épreuves pour une notice insérée dans les « Mémoires de l’Académie royale des sciences de Toulouse ». On lit au bas: Munich 3 1806. Lejeune del. Un cosaque. Au fond, le croquis ne valait ni mieux ni moins que les essais du duc de Montpensier, mais ceux-là avaient la priorité incontestable. Ce qui nous touche le plus dans son récit,, c’est tout à coup l’enthousiasme venu à David ensuite des déclarations de l’empereur. Quant à l’opposition de Vivant Denon, elle procédait d’un esprit peu susceptible de fougue, mais, au contraire, raisonneur et sceptique, comme il seyait à un homme ayant vécu sous des régimes divers et puissants. C’est encore une légende que vient inconsidérément détruire le général baron Lejeune. Pour beaucoup d’historiens, Vivant Denon avait été l’introducteur et le propagateur de la lithographie en France. On citait même sa Sainte Famile, datée de Munich, 1809, au premier rang des incunables1. Charles Blanc s’y était laissé prendre, qui n’avait pas connu l’aventure de Lejeune, et depuis grands et petits avaient de confiance embouché la trompette en l’honneur du directeur des Musées impériaux.
1. Indépendamment du général Lejeune, il y eut le colonel Lomet qui se montra aussi fort épris de l’invention nouvelle. Il dessina même plusieurs sujets, entre autres le Jean Staininger (l’homme à la barbe de Braunau-sur-l’lnn) dont nous donnons ici la reproduction. Lomet avait daté son croquis de 1807 et l’avait muni de tous les sacrements. De retour en France (1808), il tenta d’intéresser à la lithographie le conservateur des Arts et Métiers; mais celui-ci ne fit aucune attention à la pierre que lui avait apportée Lomet. Le colonel, obligé de partir en Espagne, la donna au Muséum de minéralogie, où elle resta.
Lorsque Vivant Denon s’en fut en Allemagne pour étudier les procédés de Senefelder, il accompagnait Marcel de Serres, chargé par l’empereur de se renseigner à ce sujet. Peut-être n’était-il pas convaincu encore, et la Sainte Famille dessinée par lui n’était point faite pour lui donner de l’enthousiasme. Quoi qu’il en soit, en dépit des rapports de Marcel de Serres sur l’impression chimique ( chemische Driickerei ), en dépit d’un envoi de pierres et de crayons fait à Paris dans l’année 1810, un sieur Mannlich sollicitait vainement du gouvernement français l’établissement d’un atelier à Paris. J’ai tout lieu de croire, cependant, que certains croquis non datés de Vivant Denon remontent à cette période de tâtonnements et d’hésitations ; tels sont l’Amour tourmenté par les grandes et les petites considérations , la Mère fouettarde } si rapprochés des tentatives semblables du duc de Montpensier. C’est la première fois que ces hypothèses sont émises; une raison les autorise : la qualité du dessin, l’embarras visible de l’artiste, la différence énorme qui sépare ces pièces des autres lithographies exécutées par Denon, en 1816, dans l’atelier de Lasteyrie.
Un troisième fait se déduit de la lettre du général Lejeune, c’est l’engouement venu, dès 1 8 1 1 , aux belles amies de Vivant Denon, nommément à cette Mlue Mollien, dont le vieux courtisan tiendra à fixer les traits sur une pierre lithographique. Les arts et les modes doivent beaucoup aux désoeuvrés du monde, lesquels n’ont aucun souci de la vie quotidienne et font d’un labeur une récréation. L’intérêt des belles « jolies » de l’Empire devait faire plus pour l’invention de Senefelder
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Lithographie exécutée en Autriche par le colonel Lomet, dans l’année 1807.
que tous les rapports scientifiques étiquetés, classés, oubliés, que toutes les théories. Il leur parut, dès le principe, que le moyen nouveau ne trahissait point leur grâce lorsqu’un artiste les portraiturait; elles le trouvèrent en outre fort commode et facile, si de hasard elles se risquaient elles-mêmes à tenter un croquis. C’était pour si peu le dessin sur papier au crayon, avec la facilité de reproduire son œuvre à des centaines d’exemplaires ; les professionnels seuls se montraient encore rebelles. En plus d’André, le père des deux Johannot, aussi établi à Offenbach, s’en était venu tenter l’aventure en France, mais il avait échoué piteusement ( 1 806).
Rien ne semblait donc pouvoir fouetter l’indifférence de nos artistes voués à leurs pratiques traditionnelles 1 , lorsque Gabriel Engelmann, à Mulhouse, — et non à Strasbourg, comme le dit le catalogue de l’exposition de lithographie, — et le comte de Lasteyrie, à Paris, fondèrent presque en même temps une imprimerie lithographique.
Sans doute, en dépit des exhortations de Vivant Denon et de celles du général Lejeune, plus volontiers orientés vers l’art, le comte de Lasteyrie, en partant pour Munich dans le courant de l’année 1812, entrevoyait un but plus ordinaire à ses projets. Né en 1759, à Brive, Charles-Philibert de Lasteyrie s’était d’abord adonné à l’agriculture; puis il fit de longs voyages à l’étranger et prit une grande part à l’introduction des
1. Peut-être faut-il signaler une scène de l’Inquisition en Espagne, lithographiée par Mallebranche, en 1810, pour un imprimeur nommé Lacroix. (Atelier de Mannlich?)
mérinos en France. Il avait plus de cinquante-trois ans lorsque les découvertes de Senefelder lui furent