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L A VIERGE, DU M A R Q, U I S DE PASTORET

Lithographie par Sudre, d’après Ingres, 1840.

ment fort que lorsqu’il transpose sur pierre la peinture d’autrui. Son triomphe est dans la couleur dont il enveloppe ses figures, dans ce flou séduisant pareil à

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un brouillard nacré dont il sait jouer mieux que personne. Il est, avec Mouilleron, son contemporain, un des grands coloristes de la lithographie. On sent que chez tous deux ce qui manque le plus, c’est la puissance créatrice, l’imagination de ceux d’auparavant. Ils eussent été l’un et l’autre parfaitement incapables de composer à la façon de Devéria ou dé Raffet, mais leur pratique, leur métier, pour être de second ordre dans la hiérarchie, est au premier rang des translateurs. Ils ont approfondi les ressources de leur art, ils en savent les plus minimes détails, ils ont phrase pour redire les subtilités de tous les pinceaux. Lorsque Mouilleron lithographiera la Ronde de nuit do, Rembrandt, jusque-là estropiée par les burins de toutes catégories, il aura à peu de chose près dit absolument l’idée du maître; son dessin a tout à la fois le gras, le solide, le brillant et le velouté de la toile célèbre. Encore aujourd’hui que d’autres moyens se sont attaqués à celte œuvre, la lithographie de Mouilleron n’a point complètement cédé le pas; elle est, au dire des plus experts en ces choses, ce qui rend le mieux les intentions brutales de Rembrandt et sa théorie spéciale des valeurs. La Visite à l'atelier de Rembrandt > d’après le peintre Leys, encore que condamnée par son modèle à un rococo de pensées et d’effets que nous ne comprenons plus guère, constate toute la souplesse et la vigueur de son crayon. Pareille remarque se peut faire de la Mort de Léonard de Vinci d’après le tableau de Gigoux, dont la planche, retrouvée en ces dernières années, a fourni un nouveau tirage aussi gras, aussi ferme que lors des premiers essais.

Livré à lui-même, Mouilleron, comme Nanteuil,

VENUS ET ADONl

Lithographie de A. Sirouy, d’après l’esquisse de Prud’hon (de la collectiou Mireille.)

s’en tenait aux inventions poétiques et sentimentales

dont les romances avaient le débit assuré. Dans le nombre, nous pourrions noter quelques aimables histoires, sans grande portée assurément, mais qui dénonçaient la mode nouvelle et le goût du jour. Le Rêve du mousse est de ce. nombre; on en devine la psalmodie pianotée par les jeunes filles. Ceci est à l’art de Raffet ce que la Dame blanche est à Tannhâuser.

Il faut donc prendre ces artistes pour ce qu’ils sont, et avant d’en venir aux autres, nous allons préciser un peu leur influence sur certains, leurs imitateurs et leurs élèves. Il reste vrai, — combien que cette opinion puisse paraître entachée d’hérésie, — que leur façon de traduire les peintres rivalise avec le burin. Elle n’a point peut-être la touche hiératique et sacrée de celui-là, elle n’offre point de difficultés semblables, mais en art le résultat est tout, le moyen ne compte guère. De bonne justice, la lithographie a sur le burin l’énorme supériorité de rendre les empâtements, de dégrader à l’infini les demi-teintes. Elle peut être ensemble rude ou veloutée sans efforts, lorsque pour atteindre au même but, la taille-douce s’évertue, se couvre de travaux pénibles, ânonne et ne dit pas toujours vrai. Bien avant Mouilleron, Aubry-Lecomte et Sudre avaient démontré que le dessin sur pierre bénéficie de sa nature même; mises en regard des estampes gravées, la délicieuse Psyché de Lecomte, la Vierge de Sudre tenaient un bon rang. Mouilleron et Nanteuil accentuèrent encore les oppositions, ils affirmèrent davantage l’énergie du procédé, créèrent une sorte d’antagonisme entre les deux manières, une lutte de prééminence où l’avantage fut bien près de leur être définitivement acquis.

LE christ MORT, d’après Ribe'ra.

Lithographie par A. Sirouy.

A leur suite, et par eux, d’autres talents se manifestèrent dont on se désintéresse pour l’instant, mais qui auront leur célébrité tôt ou tard. Il y eut Jules Laurens tout entier aux maîtres contemporains : Marilhat, Diaz ou Théodore Rousseau ; Français, un de nos plus grands paysagistes de la peinture qui ne dédaigna point d’admirer les autres et de leur rendre hommage en lithographiant d’après eux. Et plus rapproché de nous un très fin artiste, un peintre délicat, Emile Vernier, qui eut de rudes franchises à suivre Courbet dans ses divagations, à rendre populaire cet Angélus de Millet dont les folies dernières devaient faire la pièce capitale de notre école française. Tour à tour gracieux ou violent suivant ses modèles, Vernier a su rester très mièvre dans les Bulles de savon de Chaplin, et très osé dans les Casseurs de pierres de Courbet. C’est un tempérament éminemment doué de traducteur, presque le mieux doué, tant il sait faire abstraction de lui, oublier ses préférences, et s’assimiler les volontés de celui qu’il interprète. Puis ce furent avec des qualités différentes Jacott, à qui nous devons les Romains de Couture, les Disciples d’Emmaiis de Rembrandt ; Soulange Teissier, admirateur de Rosa Bonheur et de Decamps dont il a su excellemment redire les travaux de tendances si diverses; Achille Gilbert, traducteur de Tassaert, de Paul Baudry et de Lefebvre; Sirouy, un des derniers venus, si charmant dans ses estampes d’après Prud’hon, entre autres dans cette Madame Anthony, son chef-d’œuvre, dans cette Demoiselle Meyer qui marquent toutes deux un fait capital dans la lithographie d’interprétation.

Lithographie par Hippolyte Flandrin, en 1826, publiée à Lyon, chez Brunet.

L’étude des mœurs peu à peu disparaît; elle s’est transformée, et ce sont les peintres du genre villageois qui la continuent. Gustave Doré la relève en de bizarres compositions parisiennes, parfois coloriées comme Y Anglais à Mabille , qui procèdent plus de la charge que de la réalité. Ses images populaires sur la guerre de Crimée disent l’énorme distance qui sépare de Raffet ce fantaisiste peu scrupuleux, si en dehors de la vie. Le Suicide de Gérard de Nerval, recherché pour son étrangeté, ne mérite guère l’honneur descollections; c’est une naïve et emphatique caricature d’où le dessin et la coloration lithographique sont également absents. A de rares intervalles, Gustave Courbet, qui ne doutait de rien non plus, s’essayait à dessiner sur pierre. Son Apôtre Jean Journet ne vaut que par la curiosité un peu malsaine dont les amateurs l’entourent, et cette secrète joie que les rivaux d’un artiste éprouvent à le rencontrer une bonne fois indiscutablement ridicule. Courbet traitait la lithographie comme la peinture, avec le sans-façon d’un paysan lutinant une mondaine. Le Jean Journet burlesque rappelle par plus d’un coin les essais enfantins d’une belle jeunesse ; mise auprès des Demoiselles de la Seine, ou du Retour de la conférence , cette estampe paraît un défi au bon sens, presque une gageure. Avec le Bon Samaritain et la Cascade, d’un pauvre diable nommé Rodolphe Bresdin,dit Chien Caillou, les lithographies, — d’ailleurs rares, — de Gustave Courbet, marquent chez nous la superbe inconscience de ces intrigants de l’art qui, à l’exemple de l’enfant terrible de Gavarni, paraissent dire du public : « Ce sera toujours assez bon pour lui ! »

Une chose caractérise l’école de lithographie sous l’empire, c’est la diffusion singulière des idées, la saute formidable des goûts. Ceux-là s’amusent à dessiner sur pierre pour passer le temps, comme Millet, Bodmer, Bracquemond, Glaize, Cham, Nadar ou Carjat. D’autres s’appliquent à cet art de toute la ferveur de leur tempérament sincère, tel Flandrin copiant en lithographie ses fresques de Saint-Vincent de Paul, Rosa Bonheur reprenant ses moutons ou ses vaches, Chaplin dessinant son pâtre des Cévennes, Ciceri publiant ses remarquables souvenirs de voyage. Entre eux toutes les intentions sont pareillement excellentes, mais les résultats essentiellement différents. A première vue, on devine que la lithographie est employée faute de mieux, et qu’elle est seulement un moyen, non plus un but comme auparavant. Voici bien la langue morte dont nous parlions au début de ce livre, et que de rares dilettantes pratiquaient encore en manière de coquetterie artistique. Tant de choses luttaient contre elle! L’eau-forte ressuscitée, les procédés héliographiques naissants, un peu le burin. Matériellement elle sombrait sous les difficultés du tirage, l’encombrement de ces pierres très lourdes que les éditeurs ne consentaient plus à emmagasiner comme autrefois. La vieille garde de la lithographie donnait encore; d’anciens tenants cherchaient à la maintenir coûte que coûte, en dépit des rires. Elle apparaissait ainsi que les dames de l’ancien temps affublées de papillotes, et qui ne convenaient point de faire tapisserie dans un bal.

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