TOULOUSE-LAUTREC
Toulouse-Lautrec s’impose le premier. Il a puissamment contribué à créer la lithographie originale en couleurs aussi bien au point de vue de la conception que comme métier. Son goût personnel et les circonstances l’ont poussé à se répandre dans un œuvre nombreux.
L’artiste conçoit simplement et nettement — bien en estampe. Il use du contraste de teintes plates, vigoureusement mises et
(1) Sur Toulouse-Lautrec, ainsi que sur plusieurs des artistes qui suivent : Bonnard, Ibels, Vuillard, Denis, Roussel, on peut trouver encore des détails dans une étude que nous avons publiée précédemment : Le Mouvement idéaliste en Peinture, par André Mellerio, frontispice de Odilon Redon, Paris, 1896, H. Floury, éditeur, — faisant partie de la Petite Bibliothèque d' Art moderne.
colorées. Les silhouettes l’attirent également, se détachent significatives, formant toujours un ensemble de lignes. A ces différents points de vue apparaît bien typique V Intérieur d'une Imprimerie qu’il a donné pour Y Estampe originale de Marty. Les larges taches de couleurs s’harmonisent et se répondent l’une à l’autre, tandis que le blanc du papier joue un rôle important. Les teintes générales cernées de traits légers, en leur franchise ne sont jamais ni crues, ni criardes. Elles se réchauffent du roux fauve des cheveux de la femme, tandis qu’éclate le carmin des lèvres, qui, sans faire trou dans l’estampe, en assourdit le reste. Ces mêmes qualités se retrouvent dans une scène au Moulin-Rouge, où une femme se rejette en arrière, d’un mouvement de dessin si expressif, tandis que se profile la silhouette violâtre de l’homme en chapeau à haute forme.
Ce n’est plus de l’affiche, ce n’est pas encore complètement de l’estampe, œuvre de saveur hybride participant des deux, ou plutôt si — c’est l’estampe en couleurs moderne. Elle est là véritablement indiquée en ses parties essentielles et caractéristiques que nous retrouverons avec des différences de tempéraments chez les autres artistes. Les délicatesses d’accent de Toulouse-Lautrec — et il n’en manque point — ne viennent pas d’un mièvre et confus mélange de nuances superposées, tant bien que mal fondues. Le travail est énergique ici, là délié , toujours personnel. Opposez une telle estampe à côté d’un chromo, non-seulement il y a la marque d’une inspiration d’art, mais le métier même est une rénovation — .disons le mot, une création. C’est que l’aspect général, tout comme les habiletés de détail ne sont plus dûs uniquement à une main d’œuvre apprise et ouvrièrement exécutée. Ce sont essais et trouvailles d’artiste, en quête de s’exprimer directement et le plus complètement possible en un mode qui lui plaît à la fois et lui suffit.
Certes, il est doué pour l’estampe — nous dirons, surtout pour l’estampe, ce Toulouse-Lautrec. Nous l’y préférons même à sa pein-
lure, où il ne semble point aussi à l’aise, dans un métier plus trituré et moins franc (1). Au point du vue de la lithographie originale en couleurs, son œuvre très caractérisé comme inspiration et comme mode de procéder, sa science lentement forgée par une éducation qui lui est propre, l’ont mis justement en principale vedette.