‹ La littérature au Canada en 1890 [microforme]Chapitre 18 sur 34 · MGR T.E. HAMEL · texte numérisé non relu

MGR T.E. HAMEL

Le Calendrier de Jacques Cartier.

(Canada-Français. )

Cette année même, à la section française de littérature de la Société Royale, notre savant archéologue, M. l’abbé Verreau, Principal de l’Ecole Normale Jacques-Cartier, a présenté, sur les voyages de l’illustre navigateur malouin, un mémoire qui a été toute une révélation. Jusqu'à présent on supposait que le calendrier usité par Jacques Caitier était notre calendrier ordinaire de douze mois compté de janvier à janvier, ce qui donnait lieu à des difficultés presque inso-

lubles dans l’agencement des dates. M. Verreau à fait voir que Jacques Cartier s’est servi d’un autre calendrier en usage en France de son temps, et qui comptait l’année de Pâques à Pâques. Cette heureuse découverte est un rayon de lunrière qui jette un merveilleux jour sur ce qui, jusqu'à présent, paraissait inexplicable, à moins de supposer des erreurs de copies, explication toujours hasardeuse et dangereuse, bien qu’évidemment cela puisse se rencontrer quelquefois.

Nous répéterons donc ce que nous disions dans notre premier article : Courage, Messieurs les savants, creusez les documents de notre histoire. Il y a là encore des mines précieuses. Qui sait si, comme nous le faisait remarquer M. l'abbé Verreau, il ne résultera pas de ces recherches, sans rien niminuer de la gloire si justement attachée au nom de Jacques Cartier, un rejaillissement du mérite des voyages de ceiui-ei sur son illustre souverain, François T, qu’on semble trop oublier et négliger ? N'est-ce pas ce grand roi en effet qui, dès 1523, envoyait Vérazzano dans nos parages, qui plus tard y envoyait Jacques Cartier, et qui voulait essayer de la colonisation dès 1541 ? En un

mot, sans François I, aurions nous Jacques Cartier ?

Feuilles d'Érable, par M. Chapman. 1890.

Ce livre trouve un admirateur enthousiaste en M. Zéphir Bouchard. — La 4/:nerve, édit, hebd. 12 avril 189c.

* * * Léon Ledieux, dans ses ‘“ Entre-nous ?’

— Monde illustré, 19 avril 1890,—frappe d’estoc et de taille :

Je ne voudrais, pour rien au monde, faire de la peine à Chapman, mais je crois un peu de mon devoir de le mettre en garde contre la tournure de phrases qu'il semble avoir adoptée.

Ce qui lui manque surtout, est le naturel ; on sent trop que l’idée est outrée, gonflée et c’est à coup sûr le meilleur moyen de ne pas atteindre le but qu'il se propose sans doute, d'émouvoir et d'élever l’esprit.

La plupart des sujets des Feuilles d'Erable ont déjà été traités tant de fois de la même

manière, que le lecteur n’y trouve guère de nouveau.

Un seul, peut-être, Un groupe, est l’ébauche d’un petit tableau de genre qui pourrait devenir assez bon en étant retouché.

Il y a nombre de sonnets, mais on en fait tant de médiocres qu’il faut en écrire un très bon pour être remarqué.

Quant aux poèmes patriotiques nous com mençons à être saturés des mêmes redondances, des simpiternelles mêmes phrases.

Du nouveau, du moderne, du frais, quelque chose d’original, de typique, de sérieux, de gai, de léger, de tout ce que l'on voudra, mais que les poètes canadiens qui s’aventurent tâchent d’être quelqu'un et que l’on ne se demande pas toujours en lisant des vers :

‘ Tiens, qui imite-t-il, où ai-je vu cela ? ”

M. Zéphir Bouchard, dans le Monde du 24 avril, reproche à M. Ledieux d’accuser sans prouver.

Il prétend que M. Ledieux se fait une fausse idée du zafurel, qu'on ne réussira jamais à interdire le patriotisme à nos poètes, et qu’il y a certainement du zouveau dans les Feuilles d'érable.

M. J.-B. Bérard dit, dans un article soigné — Monde illustré, 10 mai 1890. —

Le lyrisme déborde dans l’ode à Louis Fréchette, l’Erable, Le Huron, et les stances à Eugénie Tessier, cantatrice aveugle. Un souffle puissant anime le poème des Jvincibles, beau comme un fragment d’épopée.

Quelle profusion d’images et de fusées sonores, quel luxe de couleur et de farandoles dans l’Aurore boréale ! Quel entrain joyeux, quelle gaieté bruyante, quelle ironie douce et légère, quel comique de bon ton dans le Carnaval, la fucrerie, Un Groupe ! André Theuriet, François Coppée, n’ont peut-être rien de plus frais, de plus embaumé, d’un charme plus pénétrant que Renouveau, Un rayon de soleil, les perles du recueil...

Il a des tours et des épithètes qui donnent à sa phrase plus de relief, à sa langue plus de timbre et de saveur. Son alexandrin. se plie bien au ritnme. L'hémistiche le partage sans monotonie, comme sans raideur.

Peu de rejets et d’enjambements viennent en troubler l’harmonieuse cadence...

Il arrive ainsi que l’auteur vise un peu à limitation, sans pourtant tourner au pastiche : qu’il manque parfois d’idées, mais le

poète est-il tenu d’en avoir toujours de bien arrêtées ?...…

Quelques vers, en très petit nombre, font tache ça et là, soit que, sans pécher précisément contre la langue, ils semblent friser lhiaius ( ce que le HAUTBOIS A de divin dans sa note ), ou que le besoin de Ia rime ait forcé la main au poète...

Ce qui me plaît moins, c’est cette forme du sonnet que M. Chapman semble avoir adoptée de préférence...

Le sonnet est une forme surrannée, bonne au temps &es Voiture, des Beuserade, et que les plus grands poètes de nos jours ont dédaignée. ...….

Si le poète veut faire grand, il ne doit point couler sa pensée dans le moule uniforme du sonnet, grand tout au plus comme un noyau de cerise. ‘ En y versant trop d'idées, le moule crèverait, et le travail serait gauchi.” Qu'il prenne garde! cet infrangible anneau du sonnet retiendrait ses ailes captives. Pour qu'il puisse les ouvrir toutes grandes, il lui faut l’ode, l’iambe, le poème ou le drame, héroïque et sombre.

La critique de M. Cts Ducharme —

Etendard, 31 juillet 1890 — sera lue avec plaisir et profit.

Les feuillages pourpres et les horizons gris ont inspiré à Victor Hugc les Feuilles d’Automne ; la saison des bourgeons et des jeunes mousses nous à valu les Feuilles d’ krable.

Un joli titre, n’est-ce pas, pour un recueil de poésies canadiennes ?

En songeant à la belle feuille verte qui fait la splendeur de nos forêts et couvre nos poitrines au jour de la célébration de notre fête nationale, M. William Chapman ne pouvait faire un meilleur choix.

Aussi, semble-t-il que ces vers doivent être bien frais, bien lustrés, bien patrtotiques sous ce dôme feuiilu,

Et ils le sont.

Pas partout, cependant, car il est des endroits où la muse du poète, exposée sans doute par inattention à un soleil trop ardent, semble lasse, négligée, indifférente aux nobles aspirations.

Ces endroits, heureusement, ne sont pas nombreux.

Aussitôt que le poète s’aperçoit que sa muse n’est plus à l’ombre, il se hâte de lui trouver une retraite plus fraîche sous la feuillée.

Mais assez de ce langage sibyllin et soyons méthodique.

Quand on veut visiter un édifice, on n’entre pas par les lucarnes pour sortir par une ouverture du soubassement, mais on examine (’abord la façade, on pénètre ensuite dans le vestibule et l’on se häsarde eufin dans les pièces intérieures.

Il en est de même pour l'examen d’un ouvrage.

Si l’on veut procéder méthodiquement, ie regard doit d’abord chercher le titre, puis la dédicace ou la préface, si elle est requise, et se porter en dernier lieu sur l’ensemble de l’œuvre.

J’ouvre en conséquence les Feuilles d’Erable et je cherche la dédicace.

Rien, absolument rien !

Elle brille par son absence.

Vraiment, M. Chapman, vous n’êtes pas reconnaissant.

Comment ! vous confiez vos poésies aux feuilles d'érable, vous voulez qu’elles les protègent contre les feux de l’été et les bises de l’hiver — vrai tour de force pour elles — et vous ne daignez même pas les remercier par un tout petit sonnet |

Est-ce ainsi qu'ont agi Autran, Theuriet et Fréchette ?

Ouvrez les poèmes de la mer, vous y trouverez, en vers nobles et majestueux, une dédicace à l'Océan ;

Ouvrez le Chemin des bois, vous y lirez des couplets alertes dédiés :

Aux bois émus, aux bois baignés De rosée et de lumière...

Ouvrez enfin les Oiseaux de Neige, un sonnet bien tourné y fait tressaillir d’aise les visiteurs ailés de nos blanches montagnes.

On dira peut être que la présence, dans le livre de M. Chapman, des poésies intitulées lErable et la Sucrerie, suffit pour satisfaire les feuilles d'érable et qu’en voulant nne dédicace à ces dernières, je ne respecte pas la France, puisque je relègne une poésie qui lui est consacrée au second rang.

Entendons-nous !

Quel est le titre du livre de M. Chapman ?

Les Feuilles d’'Erable, n’est-ce pas ? et non pas l’Erable, la Sucrerie, ou encore la France ?

Par conséquent, la place &’honneur devait être aux feuilles d'érable, l’auteur écrivait un livre canadien et nod pas un livre français.

‘ Il n’ya pas de manque de respect à la France dans tout cela.

Peut être M. Chapman, en agissant ainsi, at-il voulu £e concilier les bonnes grâces des

quarante immortels et, à l’exemple äe M, Fréchette, devenir lauréat.

Si telle a été son intention, il a dépensé beaucoup d’encre en pure perte.

Il n’a pas encore atteint le fini des Fleurs Boréales.

Je ne veux pas dire par là que M. Chapman n’a pas le talent poétique et que ses Feuilles d’'Erable soient médiocres, inférieures même à ses Québecquoises de 1876.

Au contraire, il a du talent, beancoup de talent, et ses Feuilles d'Erable loin d’être un insuccès, le placent immédiatement après M.

Fréchette dans la galerie des poètes canadiens du jour.

Seulement, M. Chapman avait donné de si belles promesses, en 1876, qu'après ur silence de quatorze ans, il était naturel de s’attendre à le voir s'élever, en 1890, d’un degré plus haut que celui qu’il vient d’atteindre.

S'il n’a pas réussi ce n’est pas faute de talent, mais c’est parcequ’il s’est toujours trouvé dans des circonstances malheureuses, que je ne rappellerai point, vu que vous les connaissez tous,

Les critiques ont diversement apprécié les

Feuilles d’ Erable.

Les uns ont été tout fiel, les autres tout miel, peu sont restés dans de justes limites.

Sans partager l’enthousiasme délirant des seconds, je ne vois pas trop comment l’on peut refuser à l’œuvre de M. Chapman, la moindre qualité et ne lui trouver que des défauts.

Parcourez les antres recueils de poésie publiés dans le pays, pas un, les Fleurs Boréales exceptées, ne contient des pièces supérieures à La France, la Mère et l'Enfunt, à la description de Aurore Boréale et à certains sonnets de M. Chapman.

Quei sublime essor dans cet extrait de la

Mère et V Enfant :

Que dis-je. Les vainqueurs Eurent notre serment, mais la France eut nos cœurs :

Grimporte l'abandon ! qu'importe la distance. Qu'importe les brouillards de l’océan immense ! Nous la voyons en haut, le front dans la clarté. Dans le rayonnement de la sublimité,

Secouant sur l’Europe un faisceau de lumières ; Et, malgré les éclats farouches des tonnerres

Que font souvent gronder les noirs événements, Nous l’entendons parler avec des mots charmants Plus suaves qu’un chant d'oiseau que l’aube éveille, Comme si nous avions sa bouche à notre oreille, Non, la France à nos yeux ne se voile jamais : Toujours nous ia voyons sur les plus fiers sommets Soufflant dans son clairon quelque nouvelle idée Et, lorsque le destin l’eut un jour tailladée

Que les peuples voisins, ne sachant ce qu’ils font,

Sur sa croix l’insultaient et lui crachaïent au front,

Que le läche Teuton ivre de son désastre

Espérait voir mourir à l’horison son astre

Elle nous apparut soudain sur un Thabor

Dont l'éclat fulgurant nous éblouit encore.

Pourquoi les vers de M. Chapman ne conlentils pas toujours romme ces derniers ?

Il ya un beau sujet dans les Invincibles ; mais c’est une pièce qui languit, elle manque de nerf et d’haleine.

L’auteur des Feuilles d’Erable en ferait une bonne pièce eu la remettant sur le métier.

M. Chapman est de l’école des Hugo, des Gautier et des Banvilie.

1] cultive la forme avec succès.

On trouve rarement chez lui des vers vraiment prosaïques.

C’est ce qui le place au-dessus de beaucoup de es rivaux canadiens.

M. Bérard lui ayant déjà reproché sa sonettomanie qui nuit à son talent et autres petits défauts, il ne me reste donc plus à lui reprocher que des peccadilles,

L’auteur des Feuilles d’Erable abuse trop des épithètes à la rime.

Je sais que ça été aussi le défaut de Victor Hugo ; mais, en général, les poètes de l’école contemporaine sont très scrupuleux à cet endroit.

A la page 10 des Feuilles d’Erable, il y a ce couplet consacré à l’érable :

Il ne garde pas sa toiiette

Comme les sapins, aux jours froids, Pendant qu’auprès la violette Tremble et se souffle dans les doigts.

Si ce n’était de mon respect pour la rime j'aimerais autant que cette violette se frottät les oreilles.

Page 18, sonnet à M. Chauveau :

De même vous avez, poète à la voix mâle, Salué le premier l’aube encore bien pâle De l’art qui se levait dans votre ciel natal ;

Voilà un art bien haut placé ; après l'avoir . falué, je suppose que M. Chauveau a pris l’échelle de Jacob pour le descendre sous son ciel et sur notre globe !

L’auteur ne ferait que du bien à son livre en en faisant disparaître plusieurs pièces médiocres telles que Cadieux, l’Angelus, etc.

M. Chapman a l'habitude de manufacturer des sonnets pour ceux qui l’encensent,

En me relisant, je vois que je n’ai pas dit assez de bien de son œuvre pour espérer cette faveur.

C’est dommage, moi qui voulais depuis si longtemps posséder en propre un sonnet, échan-

tillon de sa manufacture ! Cus M. Drcnarme.

Si un homme, tout au contraire, a mérité un sonnet de M. Chapman, c'est M.

Chs Ducharme. Sa critique rend justice au poète. Ne fait pas un chef-d'œuvre qui veut. Somme toute, c’est l’éloge qui domine ici. M. Chapman doit être satisfait du bien que l’on dit de son livre. Une secoude édition fera donc disparaître les défauts signalés et la bibliothèque canadienne aura toujours une place pour les Æeuildes d'Erable. J'entends la réponse de l’auteur : “Aidez-moi tout d’abord à écouler la première édition !”

Deux voyages sur le Saint-Maurice, par M. l'abbé N. Caron, chanoine de la ca-

thédrale des Trois-Rivières.—V. P. Ayotte, Editeur, Trois-Rivières — 1890.

En 1887, S$. G. Mgr Laflèche partait pour aller visiter cette brave population qui est

sh

échelonnée sur les rives du Saint Maurice, population courageuse et patriote que l’on a le tort de trop délaisser. C'était la première fois que l’évêque visitait la populationde cette région. M. l’abbé Caron accompagnait S1 Grandeur. C’est le récit de ce voyage que M. l’abbé Caron sert aujourd’hui au public canadien.

Mais un simple récit de voyage aurait pu être monotone. L’auteur a tourné la difficulté en faisant de son livre un véritable cours d'histoire du Saint-Maurice. Avec les augustes voyageurs, nous visitons tour à tour les Grandes Piies, la Mékinac, la Matawin, la Grande Anse, la Rivière aux Rats, la Tuque, la Rivière Croche, puis en retournant, St-Joseph de la Mékinac, la Grande-Mère et le Lac-à-la-Tortue.

Non content de ce premier voyage, M.

l'abbé Caron en entreprit un second l’année suivante, en 1888. Cette fois, il visita le bas St-Maurice depuis les Piies jusqu'aux Trois-Rivières. Il a ajouté à son livre le récit de ce second voyage, de sorte que nous pouvons suivre l’auteur sur toute la

route du St-Maurice en s’arrêtant aux Chutes Chawinigan, aux Grès, aux Vieilles Forges.

Chaque arrêt dans ces deux voyages est le prétexte de mille informations intéressantes et instructives. Ici c’est l’étymologie d’un mot, l’histoire d’un nom, qui nous occupe ; là c’est l’origine d’un poste, l’histoire des premiers pionniers de la civilisation ; ailleurs c’est le récit des travaux et des pénibles labeurs des premiers missionnaires ; plus loin c’est une légende, une tradition, un fait historique que nous relevons en passant.

Le tout est raconté dans ce style clair, limpide et facile que l’on connaît à M. l’abbé Caron qui est un de nos stylistes les plus habiles. Sa réputation d'écrivain n'est plus à faire. Lauréat des concours de l'Université Laval, il y a longtemps déjà, M. l'abbé Caron a continue à cultiver les muses. Telle de ses poésies est un chefd'œuvre. Son petit livre sur les barbarismes et les anglicismes au Canada l’a fait connaître comme un linguiste distingué.

ht

Son /Zistoire de Hyamachiche a montré en lui le chercheur et l'historien.

Deux voyages sur le St-Maurice ne seront pas de nature à diminuer la réputation de leur auteur. Nous en recommandons sans crainte la lecture. Ils apprendront à connaître cette belle et pittoresque région du Saint-Maurice, ses beautés, ses richesses et ses besoins, son histoire et la vie intime de sa brave population. :

Ce sera aussi un2 occasion pour eux de lier une connaissance plus intime avec une de nos meilleures plumes canadiennes fran-

çaises.

Le Trifluvien.

Une excursion aux climats tropicaux, Voyages aux Iles du Vent, par M. l'abbé

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