Ballade
La Litlérature cath. 15
UN JOURNALISTE AU Xl\^ SIÈCLE.
pièces : « Prince qui veut selon les lois régner doit aimer pardessus toute chose les bons et punir publiquement les méchants. Autrement, il se voit déshériter. Z?7/;'^r ne peutroymime sans justice {y).1> Nous disions tout à l'heure qu'Eustache était fin jusqu'à la matoiserie : lisez plutôt sa Ballade à double entendement : « On me demande chaque jour ce qu'il me semble du temps que je vois. Et je réponds : « Ce n'est partout qu'honneur, loyauté, vérité, foi, largesse, prouesse, charité, ordre et progrès. Non, par ma foi, je ne dis pas ce que je pense. » Ce qu'il exprimait sans ambages, c'était sa haine contre l'Angleterre, c'était son dévouement au pauvre vieux roi qui personnifiait la France. Pour tout dire, personne ne fut plus franc que notre poète, et il s'est révélé tout entier dans cette ballade dont le refrain eut pu lui servir de devise : « En tous temps doit l'homme estre véritable » :
Dire une chose et puis une autre faire
A bouche et cœur n'est pas bien concordable.
Si le cœur ment, la bouche se doit taire :
En tous temps doit homme estre véritable (*).
IL ne serait pas malaisé de tracer un portrait de Deschamps avec ses propres vers. C'était un bonhomme, très profondément bourgeois, oui, bourgeois jusqu'au fond des moelles, mais sachant concilier en lui, je ne sais trop comment, ces deux éléments que je croyais inconciliables : la fierté d'un chevalier et la modération quelque peu futée du vrai bourgeois.Joignez à tout cela une piété très élevée, une foi très vive et que n'ébranle pas le spectacle du schisme. Il est une de ses ballades qui résume tout notre poète, ou qui, si on l'aime mieux, nous offre tout son portrait en raccourci. C'est un éloge de la mediocritas telle que l'entendait Horace :
Au hauh sommet de la haulte montaigne Ne fait pas bon maison édifier Que le grant vent ne la gaste et suspraigne; Ne ou bas lieu ne la dois pas lier...
Ballade 296.
Ballade, gi.
UN JOURNALISTE AU Xive SIÈCLE. 227
Nulz ne se doit ne hault ne bas fier : Benoist de Dieu est qui prent le moien...
Fay ta maison en un petit rocher, Ne hault ne bas, et tu vivras très bien. En tous estas vueil dire et enseigner : Benoist de Dieu est qui tient le moien (').
Un peu plus loin, ce vrai philosophe établit qu'il ne faut demander ici-bas que la grâce de Dieu, le vivre et le vêtement: « Pran le meilleur et vi moiennement. — Suffire doit à chascun, s'il n'est las, — Grâce de Dieu, vivre et son vestement (2). » Et il donne ailleurs une autre forme à la même pensée dans ce refrain un peu prosaïque, mais dont je souhaite à mes lecteurs de s'appliquer la morale : « Souffîse vous d'avoir santé et sens. » On n'est pas plus raisonnable.
Eustache n'a qu'un défaut, mais il est horrible : il ne tient pas les femmes en assez grande estime et appartient visiblement à cette école, haïssable autant que médiocre, qui les considérait au moyen âge comme la cause et l'essence de tous les maux de l'humanité. Je doute, pour tout dire, qu'il ait été fort bien marié! <( Il n'est chose, dit-il, que femme ne consomme. » Et il compare au lion, au léopard, aux bêtes sauvages, le sexe auquel appartenait madame Deschamps (3). Il y a peut-être là quelque exagération, qui m'étonne venant d'un esprit si pondéré. Pour le juger sainement, il ne faut pas rester sur cette note, et j'aime mieux montrer en lui, pour finir, le cœur blessé, Tâme triste que les événements de son temps scandalisent et désolent, et qui se réfugie dans le passé ('^) : « Jadis, s'écrie-t-il, l'Eglise était en grant hautesse ; le peuple ne s'enorgueillissait pas, et la noblesse combattait pour le peuple et pour l'Église. Mais maintenant c'est le règne du Démon, de la trahison, de la convoitise, de la haine entre les chrétiens. Quand verrai -je donc la Pauv^reté aimée, la Vérité