Ballade
un peu de cette idolâtrie dangereuse : i Paris sanz per.qui n'os onques pareille ». Et le bon Eustache ajoute : « Oui en toy maint il ne puet perillier ». Hélas ! il n'en est pas tout à fait de même aujourd'hui, et \ ox\ perilloit quelque peu, je pense, dans le Paris de 1871. Ailleurs encore, le poète du XIV^ siècle, qui est un tantinet boulevardier, se laisse aller à son enthousiasme : « J 'ai parcouru la terre et la mer (il se flattait un peu) et ensuite Jérusalem, Egypte, Galilée, Alexandrie, Damas, Syrie, Babylone, le Caire et Tartarie ; je connais tous les ports qui y sont, les épices et les sucres, les fins draps d'or et de soie du pays, qui valent mieux que ce qu'ont les Français : mais rien ne se peut comparer à Paris. — C'est la cité couronnée audessus de toutes, c'est la fontaine de sens (?) et de science. De tous les arts c'est la fleur, quoiqu'on die. Rien ne se petit comparer à Paris. » Il n'y a qu'une ombre au tableau: « Tout estrangier V aiment et aimeront ; — Car pour déduit et pour estre Jolis — Jamais cite tele ne trouveront. » C'est encore vrai, et l'on regarde unanimement Paris comme un lieu de plaisir ; mais, en vérité, ce n'est pas là le plus beau de notre affaire. Ce que Victor Hugo n'a jamais dit, c'est que, malgré tant de qualités éclatantes, Paris a besoin de faire pénitence.On se souvient encore des hurlements de nos adversaires contre ces mots que l'on doit inscrire en lettres d'or au fronton de l'église du Sacré-Cœur : Gallia pœnitens. « La France pénitente, s'écrièrent-ils à l'envi ! Et de quoi, juste ciel ? Quel crime a-t-elle commis ? » Je crois encore les lire,ces articles indignés des feuilles rouges : ils auraient révolté Deschamps comme ils m'ont révolté moi-même. Ce Parisien, ce vrai Parisien du XI V^ siècle consacre à la repentance, à la contrition de Paris une de ses plus belles ballades et que n'avaient pas recueillie les éditeurs précédents :
Mes richesses se sont changées en pauvreté, mes joies en pleurs, mes délices en douleurs, mon bien en mal, mon repos en labeur et mon renom en déshonneur. Puis donc que Dieu se souvient de mon orgueil, je périrai; ma lueur est éteinte... Mais il y a la Pitié, la Grâce et la Miséricorde.
Plus ne serai comme j'ai été : j'ai trop commis de méfaits contre mon droit Seigneur, et trop me suis rendu coupable du crime de lèse-majesté,
moi qui étais la tête et la fleur du royaume. C'est par moi que d'autres sont tombés dans l'erreur, et l'on peut bien dire que j'ai été moi-même chercher la corde dont y'^ ^•/«.y J6'rz/(? jusques au dernier jour... Mais il a la Pitié, la Grâce et la Miséricorde (')•
Voilà ce que ne disent pas les Parisiens de 1893, ^t c'est en quoi ils se montrent très inférieurs à ceux de 1400. Il faut bien l'avouer cependant : ceux de 1400 étaient fort malheureux, et la misère de ce temps était horrible. Les crimes se multipliaient partout, la justice faiblissait dans l'ombre. Eustache Deschamps, en une de ces heures où il n'était pas tendre, adresse aux magistrats de son temps un premier-Paris dont tout le monde aujourd'hui n'approuverait pas la rudesse :
Or sus, or sus, baillis et sénéchaux, prévôts, viguiers, vicomtes, lieutenants et procureurs, conseillers et sergents : cherchez, cherchez le mal. Informez-vous des méfaits de tant de gens qui ont volé, qui ont tué, qui ont voulu assassiner la Foi, la Justice, la Loi, la Droiture, la Raison. Prenez, pendez : gibets sont de saison.
Les bons ont décidéaient souffert trop de peines et de douleurs de par les mauvais, les « désordonnés » et les puissants, qui ont fait manger le peuple à leurs chevaux, pollué les temples, immolé les innocents et ont couru sus à des milliers sans droit, sans loi, à glaive émoulu. Prenez, pendez : gibets sont de saison (^).
La peste de ce temps, c'étaient les routiers plus encore que les Anglais,et il faut voir avec quelle énergie notre Deschamps leur décoche des vers qui valent des carreaux d'arquebuse et mieux encore. Elle est verte, elle est belle, cette satire de 1389 dirigée contre je ne sais quel chef de bande et dont chaque couplet se termine par ce vers significatif. « Pourquoi veux-tu les brebis et leur laine ? » Ces vers heureux abondent dans l'œuvre de notre poète: il y en aparcentaines.Cette âme fière jette sa fierté dans ses vers. N'est-ce pas un mot à retenir que ce refrain d'une autre ballade : « Mieux vaut honneur que honteuse richesse (s)», et ne serait-il pas bien doux de le jeter à la tête de tant de financiers que nous savons? Est-ce que Corneille lui-même a écrit quelque chose de plus cornélien que ce décasyllabe: « Pauvre loyal tient son chief vers la nue. » N'estil pas également très élevé, cet Envoi d'une de ses meilleures