‹ La littérature catholique et nationaleChapitre 119 sur 161 · V. Duméril, Origines latines du théâtre, p · texte numérisé non relu

V. Duméril, Origines latines du théâtre, p

appellent le théâtre « la caverne du démon, une fabrique de libertinage, une école d'infamie ». Quelques esprits étroits se sont indignés de ces sévérités qu'ils ont déclarées excessives, et qu'aujourd'hui sans doute ils trouveraient inopportunes. Ils auraient préféré sans doute que l'Église, pour faire triompher sur la terre la virginité chrétienne, encourageât par son silence une dépravation si mortelle aux âmes. Ils auraient voulu que le christianisme, dont on connaît le profond respect pour la vie humaine, laissât passer sans protestation les effusions RÉELLES de sang humain sur le théâtre ; que Salvien, dans la rudesse légitime de son langage, n'incriminât pas, presque au même degré, les acteurs et les spectateurs de ces ignominies sanglantes, et qu'enfin les foudres de l'excommunication ne tombassent point sur la tête des comédiens et des jongleurs. Mais, par bonheur, l'Eglise n'a pas de ces modérations pernicieuses, et elle a frappé charitablement ce théâtre sans pudeur qui menaçait le monde d'une honteuse et irrémédiable décadence.

IV. — Origines du théâtre moderne. — Caractère dramatique du christianisme.

L'ÉGLISE, qui combattait avec tant de raison les excès du théâtre païen, l'PZglise apportait au monde les éléments puissants d'un nouveau drame. Le christianisme est une religion essentiellement dramatique, et qui se résume dans la lutte.

La vie chrétienne est un combat dont les péripéties sont aussi dramatiques que variées. La lutte heureusement victorieuse et cependant opiniâtrement immortelle de Satan contre Dieu, cet antagonisme qu'il ne faut pas confondre avec le dualisme oriental; ce cri de saint Michel : « Quis ut Detis?^ ce pied vainqueur de l'Archange posé sur la poitrine invisible et rebelle de Lucifer vaincu et résistant ; cette sorte de duel admirable entre le Bien et le Mal est un drame auquel on ne saurait rien comparer. C'est le drame des drames qui se répète, qui se reproduit sans cesse dans notre propre vie, et, encore aujourd'hui, on ne peut introduire sur la scène que cette même lutte de l'Homme contre ses passions, reflet de la lutte de Dieu contre Satan. Tel est le principal élément du drame

chrétien : il se réduit à la liberté de l'homme, à son libre arbitre qui n'a jamais été plus clairement affirmé. Et le personnage central de ce nouveau théâtre, c'est l'Homme digne de ce nom, levant fièrement la tête, faisant ce qu'il veut, luttant, tombant, triomphant, retombant encore pour triompher une dernière fois et régner avec Dieu.

Mais, en outre, que d'autres éléments dramatiques dans la religion chrétienne! Les Actes des martyrs sont de véritables tragédies, naturelles, simples, grandioses, sublimes. Les interrogatoires des premiers fidèles devant les tribunaux romains sont de véritables types de drame. Dans la famille chrétienne, tous les caractères deviennent une « matière dramatique ». Et, bientôt, les nations catholiques vont se former, et leurs annales vont devenir dramatiques elles-mêmes, et les héros vont y abonder : héros purs, magnanimes, modestes, et de qui l'énergie a cependant égalé ou surpassé celle des héros païens. Partout la lutte contre soi-même avec l'aide de Dieu : lutte pour Dieu et la foi, lutte pour la patrie, lutte pour la famille. Les Anges en sont les spectateurs, et Dieu la récompense.

La liturgie de l'Église revêtit elle-même une forme dramatique en plusieurs parties des saints offices. Dans l'antiphonaire de saint Grégoire, plus d'un Introït est en forme de dialogue. Le chant alterné formait depuis plus longtemps un dialogue qui était à la fois plus émouvant et plus long. Mais le drame par excellence, c'était la Messe, où le prêtre représente Jésus-Christ souffrant et vainqueur.

N'allons pas chercher les origines du théâtre moderne en des œuvres tout à fait exceptionnelles, sans précédent et qui n'ont pas fait école, comme dans le XpuroT 7ra;/wv attribué aux Apollinaires et surtout à Grégoire de Nazianze. Cette tragédie singulière, imitée du théâtre grec, ornée de chœurs, n'a véritablement exercé aucune influence sur la littérature chrétienne. Il en est de même de ces sept drames, pleins d'étonnantes beautés, qui sont dûs à Hroswitha, cette religieuse du X^ siècle, et que je voudrais pouvoir traduire ici, pour initier le lecteur à un genre vraiment original et saisissant. Mais les drames de Hroswitha doivent eux-mêmes être considérés comme des exceptions, et ils n'ont été imités de personne.

Où donc trouverons-nous la source authentique du théâtre moderne ?

Nous venons de le dire. Dans la liturgie.

V. — Les véritables origines du théâtre moderne sont liturgiques. — Les Tropes.

VERS la fin du X^ siècle, il y avait, notamment dans les cloîtres, un certain courant dramatique.

Mais, pour bien comprendre ce qui va suivre, il est indispensable de savoir nettement ce que c'est qu'un trope, et nous avons d'autant plus besoin de l'exposer à nos lecteurs qu'il s'agit ici d'une doctrine absolument nouv^elle.

Donc, il fut un temps dans l'histoire de notre liturgie (c'était aux IX^ et X^ siècles) où l'Office monastique ne suffit plus à la piété des religieux et où l'un d'eux eut l'idée féconde d'interpoler, plus ou moins longuement, les anciens textes liturgiques. Entre deux phrases d'un introït, d'un graduel ou d'un offertoire, on intercala une phrase nouvelle, en prose ou en vers, pour laquelle on composa une musique nouvelle.

Ces intercalations, ce sont les Tropes, et les livres où ils nous sont parvenus s'appellent les Tropaires.

Il est de ces Tropaires qui ont une importance considérable, et c'est dans ces manuscrits, trop longtemps dédaignés, que nous allons trouver l'origine première de notre théâtre.

Tel est, entre autres, le fameux tropaire de Saint-Martial de Limoges (i) où nous pouvons lire des Acclamations au pape Jean XVI et à Hugues Capet.

Ce même manuscrit nous offre aussi deux tropes qui devaient être chantés avant V Introït, l'un à Xoèl, l'autre à Pâques. L'un et l'autre sont inédits. Ils renferment une rubrique aussi brève qu'intéressante, et que l'on peut considérer comme la plus ancienne didascalie ou indication de mise en scène: c'est le mot respondent. 11 nous faut d'ailleurs citer in extenso ces deux documents incomparablement précieux :

I. Qiiem qnœritis in prœsepe^pastores, dicite ? Respondent. Salvatorem Christum Domimim, infantem, pannis involutum, secundîini sermonem atigelicum.

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